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Politique - Mars 2013

Mélenchon joue au con (ça rime)

Résumé

L'accusation d'antisémitisme contre Mélenchon fait diversion sur le véritable problème de la médiocrité de ses analyses.

Le buzz de la semaine est la petite phrase de Mélenchon sur Moscovici qui « ne parlerait pas le français, mais la langue de la finance internationale ». Ce qui a été perçu par certains comme de l'antisémitisme, sur le mode des années 30. On ne peut pas les contredire sur la forme. On entendait bien des trucs de ce genre à cette époque.

Les défenseurs de Mélenchon ont immédiatement parlé de chantage à l'antisémitisme et se sont livrés à des contorsions lexicales à propos de « en Français » (personne) ou « le français » (langue). OK, on peut préciser. Mais qu'est-ce que ça change ? C'est bien ce que j'avais compris personnellement. S'ils veulent dire que les Français ont compris que Moscovici est un sale juif cosmopolite à la solde de la finance apatride, ça signifie donc qu'il y a un problème d'antisémitisme en France. C'est peut-être vrai pour certains. Mais je ne crois pas que ce soit le cas. Les gens ont parfaitement compris que cela voulait dire que les socialistes sont à la remorque, sinon à la solde, « de Bruxelles » et du capitalisme financier. C'est pas nouveau. Mélenchon dit ça tous les jours. Et c'est du niveau du « parti de l'étranger » de Chirac.

Il est idiot de dire que Mélenchon est antisémite ou raciste. Il est au contraire connu pour considérer le FN, qui surfe sur ces thématiques, comme son ennemi principal. Certains le lui reprochent même un peu en insinuant qu'il pourrait faire du pied aux électeurs racistes (et antisémites). On sait que ça paye électoralement. À la rigueur, on pourrait dire qu'il commence ici, à mots couverts. Mais ça mériterait d'être confirmé. Au mieux, la réaction contre lui peut être considérée comme un avertissement. Mais elle correspond plutôt à un procès d'intention faux cul. C'est de la basse politique.

Le véritable problème de cette citation n'est pas l'antisémitisme, mais le populisme, anti-élites, anti-finance, anti-Europe. Nier (à juste titre) l'antisémitisme revient à accepter ce populisme. C'est ça l'erreur. Le populisme du début de XXe siècle visait effectivement les juifs comme symbole de ce cosmopolitisme des élites. Le populisme du début du XXIe siècle viserait plutôt les musulmans par refus du multiculturel, mais il reprend aussi le rejet des élites, de la finance et de l'international comme cause de la crise. C'est ça le débat.

Certaines analyses de Mélenchon sur le sujet sont correctes, ou pour le moins légitimes, d'autres sont fausses ou franchement connes. Et il se sert de son populisme pour le masquer et interdire la contradiction (procédé stalinien classique). La critique des socialistes (socio-démocrates) par la « gauche de la gauche » (communistes, gauchistes) est une tradition lassante. Les deux courants ont toujours existé. L'opposition Jaurès/Guesde, Blum/Thorez, Mitterrand/Marchais... (sans parler de gauche/gauchistes) est tout simplement une constante. Et le maximalisme qui se croit meilleur est une banalité (et une connerie). Les imbéciles qui soutiennent Mélenchon nous rejouent un rituel régressif. Ils ont arrêté de penser en 1975.

C'est d'ailleurs sur le point précis de « parler la langue de la finance internationale » que la question se pose. Depuis les années 70, la compétence de la gauche et de l'extrême gauche a augmenté sur ces questions. Mais pas assez. Quand on parle de finance internationale, il faut bien parler la langue de la finance internationale. Je sais, certains ne veulent pas. Mais c'est comme pour l'antisémitisme. Il faut comprendre les mots. Le sujet, c'est la finance internationale. Il faut être capable de discuter dans les instances internationales. Si on veut reprocher quelque chose à Moscovici, c'est de ne pas parler la langue de la finance internationale assez bien. La tradition est respectée. Les représentants du prolétariat se font rouler par les patrons dans les négos.

C'est une question importante. Est-ce qu'il faut simplement des gens plus compétents ? Ou est-ce qu'il faut une stratégie de rupture, la lutte des classes, la révolution et tout le bastringue ? Et concrètement : est-ce qu'il faut des tribuns (Mélenchon) et non des énarques (Moscovici) ?

Pour faire bref, l'erreur de Mélenchon est celle des staliniens : croire que la connaissance est achevée, que « le marxisme est l'horizon [théorique] indépassable de notre temps », et qu'il suffit d'appliquer le programme ! J'ai plutôt tendance à penser que la France, avec ce genre de raisonnements, ne produit pas assez de compétences pour affronter la concurrence. Il ne sert à rien de se plaindre des lobbies si on n'a personne pour les contrer auprès des institutions internationales.

De plus, on ne peut pas dire que l'ambiance politique mondiale soit à la révolution prolétarienne. C'est complètement passé de mode. Ceux qui rêvent de ce genre de dénouement, à l'occasion de la crise, devraient admettre que la notion de « populisme » décrit mieux la situation. Les soutiens de Mélenchon sont en général assez compétents sur ces sujets (faute de l'être sur la finance internationale) pour savoir que les conséquences du populisme ne sont pas celles qu'ils souhaitent dans ce genre de circonstances.

Quand ils sont un peu courts sur la capacité d'analyse, les intellos s'en sortent en général par des gloses sur les mots (problème qui était déjà l'origine de l'affaire). Ils justifient donc le populisme par son étymologie de « peuple », au cas où on ne la connaîtrait pas (ce qui dans ce cas serait une information utile, sinon on peut leur dire qu'on n'a pas besoin de professeur de français). Quant à représenter le peuple comme tout le monde le prétend, on peut répondre aux partisans de Mélenchon qu'il le représente autant que les autres, un peu plus que Bayrou et moins que Marine Le Pen. Si les partisans de Mélenchon prétendent à une représentativité générale, et même mondiale, dans la tradition de l'avant-garde, je peux leur conseiller de ne pas passer à l'acte d'un soulèvement des masses. Sinon, je leur prédis le résultat évoqué au paragraphe précédent.

Outre le folklore, l'erreur d'analyse principale du discours de Mélenchon, de ses partisans, et de ses références plus informées, concerne le fait qu'ils semblent justement ne parler que de finance internationale. Ils parlent de sortie de l'euro, de dévaluation compétitive, de nationalisations (des banques), de protectionnisme, d'effacement de la dette... J'ai déjà souligné plusieurs fois qu'il n'y était guère question de politique industrielle et que ceux qui ont une politique industrielle, c'est Samsung et Apple. En ce qui concerne l'Europe, outre le fait qu'accuser Bruxelles de choses qui ne sont d'ailleurs souvent pas de sa responsabilité est bien populiste, c'est bien la compétence négociatrice qui est en question si on n'est pas satisfait.

Et comme je l'ai dit ailleurs dans des commentaires à des articles de Médiapart : « Si quelqu'un ne veut pas qu'on le traite de populiste, il ne faut plus qu'il le soit. Mais quand, précisément, il l'assume en le justifiant par le peuple – comme si les autres n'en faisaient pas partie – il ne peut pas, en plus dire qu'il n'est pas populiste. » Et pour en rajouter une couche : « Le populisme est un mensonge d'élites qui font de la démagogie et se servent du peuple. Certains peuvent être sincères. Je ne doute d'ailleurs pas de la sincérité d'Hitler ou de certains stals. Mais c'est de l'instrumentalisation du peuple pour être calife à la place du calife. Et l'anti-intellectualisme correspond à l'incapacité de la discussion contradictoire et d'accepter les réfutations par les observations. On joue sur les sentiments de la foule. Et ça produit des catastrophes. »

Une autre erreur des mélenchonistes est qu'ils exonèrent le peuple de sa responsabilité politique, ne serait-ce que dans l'élection de ses représentants. Car il ne faut pas non plus se faire d'illusion sur le peuple (ou, si on prétend qu'il est incompétent, il faut en accepter les conséquences et ne pas s'étonner du résultat). Les gens ont aussi les gouvernements qu'ils méritent.

Par exemple, la solution mélenchoniste à la crise grecque ou de Chypre est de ne pas rembourser les dettes (en particulier aux banques allemandes et françaises !) et, bizarrement, d'obtenir un prêt de l'Europe sans condition. L'argument que les Grecs ne payent pas leurs impôts ou que Chypre et un paradis fiscal n'a pas d'effet. Seuls les riches sont coupables. La raison me paraît être que les mélenchonistes ont vu des manifestations et que ça les a fait bander. Ça y est, ça pète ! – Ouais ! Mais le système grec est quand même un système de refus généralisé des taxes (paiement en liquide en particulier) et de corruption (piston professionnel). Chypre est bien un paradis fiscal. Autant défendre les travailleurs monégasques ou luxembourgeois. Au nom de ceux qui ramassent les miettes (à voir, pour les miettes...), on perpétue l'ensemble. Dans ce cas, je ne vois pas où est le problème. Nulle part !

Il n'y a apparemment pas que Moscovici qui soit incompétent ou complice du grand capital.

Jacques Bolo

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