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Politique / Philosophie 24.4.2007

Sarkozy - Onfray, et la génétique

Relativité

Un des derniers petits faux scandales de la campagne présidentielle 2007 aura été le thème de la génétique qui est apparu au cours du débat entre Michel Onfray et Nicolas Sarkozy, organisé par le journal Philosophie magazine, n° 8 mars 2007. Cette question s'est d'ailleurs posée de façon bizarre, puisque Nicolas Sarkozy développait simplement l'idée que l'homme est capable du meilleur comme du pire : « c'est pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture et la civilisation ». Onfray lui répliqua qu'il n'est pas rousseauiste, qu'il ne croyait pas que l'homme est naturellement bon et que ce sont les circonstances qui forgent la personnalité. Sarkozy lui demanda alors classiquement ce qu'il fait de la liberté de chacun. Onfray, dont le matérialisme conduit au déterminisme environnemental dit alors qu'un pédophile n'a pas choisi de l'être et mentionne le premier cette question : « nous sommes façonnés, non par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio historiques dans lesquelles nous évoluons ». C'est alors que Sarkozy parle de la part de l'inné qu'il juge immense : il « inclinerait à penser qu'on naît pédophile », que ceux qui se suicident ont une faille, comme certains fumeurs développent inégalement un cancer pour des raisons génétiques.

On constate que les deux interlocuteurs sont d'accord sur le rôle de l'importance de la société : des règles pour Sarkozy, de l'environnement pour Onfray, et que le choix individuel est limité, toujours par l'environnement pour Onfray, et par la génétique pour Sarkozy. Mais la position de Sarkozy relève plus de la prise en compte du paramètre génétique que d'une affirmation stricte. L'exemple du tabac expliquant par la génétique les différences devant le cancer est le modèle généralisé aux autres domaines. C'est plutôt Michel Onfray qui est affirmatif concernant le rôle absolu de l'environnement. De plus, dans son compte rendu de la réunion dans le Nouvel observateur, il en tire aussi une ontologisation philosophique exagérée : « À ce moment, je perçois là la pensée de droite, l'ontologie de droite : l'existence d'idées pures sans relation avec le monde. Le Mal, le Bien, les Bons, les Méchants [...] », « Il pense que nous naissons bons ou mauvais et que quoi qu'il arrive, quoi qu'on fasse, tout est déjà réglé par la nature ». On pourrait au contraire lui dire qu'il essentialise ce qui pourrait n'être qu'une réflexion parfaitement envisageable sur le sujet, et que la question génétique se pose quand même.

Dans ce compte rendu de Michel Onfray comme dans les réactions politiques stigmatisant Sarkozy qui ont suivi, le débat sur l'inné et l'acquis est davantage perçu comme un symbole de l'opposition droite/gauche que comme une question scientifique. D'ailleurs, pour l'homosexualité (mentionnée par Onfray), la génétique est revendiquée par les gays, contre la droite qui y verrait une (mauvaise) influence de l'environnement. La réalité est qu'on n'en sait rien et que cela n'a pas d'importance. D'autant que ce qu'on a reproché (ou concédé parfois) à Sarkozy : qu'il n'était pas compétent dans le domaine, pourrait également être reproché à Onfray. Le fait qu'on n'y pense généralement pas montre le niveau intellectuel général. Espérons donc qu'il a une cause génétique, car ce n'est pas avec cet environnement qu'il va s'améliorer [1].

Une des causes de ce malentendu un peu intéressé et biaisé par la présidentielle est aussi que Michel Onfray confond un peu trop philosophie et psychanalyse. C'est un jeu médiatique de se livrer à la psychanalyse des candidats plutôt qu'à un débat politique. On le sait (voir L'appropriation...), Onfray considère la vie personnelle comme une sorte de garantie de l'authenticité de la philosophie. Son approche aboutit finalement au jugement sur la personne et non au débat d'idées. Au point qu'on se demanderait presque s'il ne considérerait pas parfois les idées comme génétiques, en cela que l'ontologisation ne semble pas envisager une possibilité d'influence ou de changement. Si on ajoute le rôle affirmé de l'environnement, cela correspond même à du lamarckisme (voir aussi Sélection culturelle) ! Au mieux, son discours se limite plutôt à la leçon d'un professeur qui juge un élève (indécrottable), mais qui ne considère pas d'égalité dans le débat.

Philosophies négatives

Ce sentiment de supériorité intellectuelle de la gauche (qui la perdra toujours) avait précisément été accentué du fait que Nicolas Sarkozy venait de développer une conception de l'action qui ose, de façon très insolente face à un professeur, contester le « connais-toi toi-même » revendiqué par Onfray. On ne peut pas dire que Sarkozy n'ait pas sa philosophie, négative en l'occurrence, exprimée en ces termes explicites : « Fort heureusement, cette connaissance est impossible. Elle est même presque absurde. [...] Nous ne nous connaissons jamais complètement, car nous sommes sans cesse confrontés à des situations différentes et nous ignorons comment nous allons réagir. » Evidemment, la question est un peu biaisée du fait que l'un fait référence à ce qu'on connaît et l'autre à ce qu'on ignore et que chacun fait semblant d'ignorer le verre à moitié vide ou à moitié plein de l'autre. Mais cette réflexion, qui concerne la question de l'action, selon la division philosophique classique : la connaissance / l'action, ne méritait pas le mépris avec lequel elle a été traitée.

Cette attitude académique manifeste une certaine condescendance envers le peuple ou les profanes qui ne maîtrisent pas les codes, les discours ou les modes de penser philosophiques et intellectuels. Ce point est plus fondamental qu'il en a l'air en cela qu'il différencie catégoriquement les universitaires de la conscience populaire. La question correspond également au thème de la sécurité. Car les intellectuels aiment ce qui dérange les idées reçues, les conventions, les connaissances. Ils sont même payés pour cela, au moins en notoriété. Mais le peuple recherche plutôt la sécurité, spécialement en période de crise. Le rôle social de l'intellectuel n'est pas le bouleversement. C'est l'erreur des révolutionnaires. Le rôle de l'intellectuel est d'apporter des réponses à la crise (permanente) des valeurs en donnant du sens qui rétablit l'ordre du monde (dans le schéma héroïque classique). En l'absence de réussite, le passéisme est la solution classique. Notons que la gauche, toute révolutionnaire qu'elle soit, ne rechigne guère à sortir ses vieux mythes en cas de crise pour parler au peuple (Mai 68, la résistance, 1936, l'Affaire Dreyfus, la Commune, la Révolution de 1789...). Et notons tout aussi paradoxalement que Sarkozy s'est fait le chantre de la rupture et du bouleversement de la routine française !

Cette question du sens concerne la question religieuse qui venait d'être évoquée comme moyen de répondre à l'incertitude. L'argument de Sarkozy était que : « Organiser la vie, c'est la fonction de la république. Donner du sens à la vie, c'est la fonction de la religion. » On reconnaîtra ici la thématique traditionaliste opposée à l'intellectualisme. Mais une fois encore, les interlocuteurs sont bien plus d'accord qu'il n'y paraît. Au fond, pour Michel Onfray, c'est simplement la philosophie qui donne du sens à la vie. De ce point de vue, la philosophie est simplement la forme laïque de la religion. Plus précisément, il ne s'agit que d'une simple modernisation du langage (voir aussi Pensée allemande...) : pour les intellectuels, la religion est plus ringarde, la philo plus moderne. Mais la problématique est la même.

Ce point et le précédent montrent aussi les limites de l'approche philosophique subjectiviste qui a été choisie par Onfray. Car la philosophie sociale de l'action correspond précisément à la politique. Dans la mesure où Michel Onfray lui-même avait été pressenti comme candidat altermondialiste pour les présidentielles (voir Feu l'antilibéralisme), et qu'il avait refusé pour soutenir finalement José Bové, on aurait pu espérer un débat politique. La remarque que fera Sarkozy à propos du PC et de Le Pen est également valable pour Onfray. L'acceptation de la participation concrète au suffrage universel peut bien être considérée comme un critère selon le principe que Sarkozy énonce : « Tout adversaire de la république qui se plie aux règles de nos institutions les renforce. » Si ce principe est discutable, c'est sans doute davantage sur la question de la république, que j'ai d'ailleurs discutée (voir Feu la république). Mais la participation au jeu électoral est bien un critère pragmatique que Michel Onfray a refusé quand il s'est trouvé en position de choix, sans doute moins pour des raisons personnelles que pour les raisons théoriques de l'impasse antilibérale. Un autre principe est celui de la capacité ou non à former des alliances (voir Coalitions) qui a également consacré l'échec des antilibéraux (voir Feu l'antilibéralisme).

Valeur travail

Michel Onfray a même raté la question de l'hédonisme contre la valeur travail (voir Pour en finir avec la valeur travail). Il en a été réduit à revendiquer jusqu'à dix à quinze heures de travail certains jours. J'avais déjà remarqué dans mon article L'appropriation... qu'il s'efforçait d'être un athée vertueux, comme pour répondre aux accusations théologiques. Sa seule justification est ici aussi l'idéalisation du seul travail intellectuel (ou politique) contre l'humilité (plus que l'humiliation) du travail manuel, sans doute influencé par les conceptions de la philosophie classique ou antique. C'est Sarkozy qui glorifiera les humbles par une évocation très traditionaliste... de gauche : « Du temps de Germinal, dans la mine, même si c'était très éprouvant physiquement, on ne se sentait pas seul. Il y avait des valeurs d'amitié et de solidarité ; le sentiment d'appartenir à une civilisation en progrès aidait à tenir. » Et en effet, on reconnaît bien aussi la morale stakhanoviste qui unifie la conception productiviste de droite et de gauche (sur cette question qui a trompé l'antilibéral Onfray voir encore Feu l'antilibéralisme).

A l'examen final, Onfray aurait mieux fait de réviser ce dernier sujet sur la valeur travail, pourtant évident dans le contexte actuel. En pédagogue orthodoxe, il a offert à Sarkozy des livres de Freud, Foucault, Nietzsche, Proudhon, revendiquant cette conception dérangeante un peu scolaire, forcée, du travail intellectuel... tout en se disant (à la cantonade quand même) que le mauvais élève ne les lirait sans doute même pas (vraiment, les profs n'y croient plus !). Onfray aurait plutôt dû offrir à Sarkozy Le droit à la paresse, de Paul Lafargue, qui est un petit livre plus facile à lire, moins théorique : les bases (voir Comment doit-on enseigner ?), et qui présente une pertinence étonnante sur le thème très actuel de la décroissance (voir Quelle décroissance ?).

S'il est un reproche (classique de gauche) qu'on peut faire à la philosophie de Sarkozy sur ce point, c'est plutôt que son anti-intellectualisme affiché ne respecte pas le travail intellectuel, qui en vaut bien un autre. On sait que les intellectuels peuvent se lever tard et que Sarkozy préfère ceux qui se lèvent tôt. Certes, les professeurs (de gauche) sont bien maladroits, comme on l'a vu. Mais les commerçants ou les industriels français ne sont pas tous si performants non plus. Sinon les problèmes qui se posent, sans parler de la décadence supposée, ne seraient pas à l'ordre du jour. Apparemment, tout le monde doit donc faire des efforts dans son domaine sans accuser les autres de ses échecs. Peut-être ne faut-il pas travailler plus, mais travailler mieux, et tous, et ensemble... Comme nous l'avons vu, les oppositions concernent d'ailleurs davantage la question de la recherche qui relève de la confrontation à de nouvelles situations par opposition à la reproduction d'une routine. C'est en cela que « Nous ne nous connaissons jamais complètement, car nous sommes sans cesse confrontés à des situations différentes et nous ignorons comment nous allons réagir ». Un « désir d'avenir » en somme.

Jacques Bolo

Bibliographie

Michel Onfray, Traité d'athéologie : Physique de la métaphysique

Michel Onfray, Antimanuel de philosophie

Michel Onfray, Contre-histoire de la philosophie, N°1 : L'archipel pré-chrétien

Michel Onfray, Contre-Histoire de la Philosophie n°2 - L'Archipel pré-chrétien

Michel Onfray, Contre-Histoire de la Philosophie, Vol.3 : La résistance au christianisme

Michel Onfray, Contre Histoire de la Philosophie, Vol. 4 : La résistance au christianisme (2)

Michel Onfray, Contre Histoire de la Philosophie, Vol. 5 : Les libertins baroques

Michel Onfray, Contre Histoire de La Philosophie, Vol. 6 : Les libertins baroques

Contre Histoire De La Philosophie, vol.7 :


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Voir aussi :

Notes

1. Rappelons aussi qu'aux dérives déterministes ou élitistes de la droite (sans parler du racisme, ni de l'eugénisme qui n'étaient pas mentionnés) répondait le refus lyssenkiste de la génétique à l'époque stalinienne, quand les partisans de Mendel étaient considérés comme des « ennemis du peuple soviétique ». On pourrait aussi considérer les conceptions exclusivement environnementalistes comme une persistance de la théorie des deux sciences, la science bourgeoise et la science prolétarienne. C'est dans cette époque de la guerre froide que régnait l'idée que la génétique est raciste et mène au nazisme. [Retour]


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