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Relativisme / Internet / Conneries - Décembre 2023

Umberto Eco et les réseaux sociaux

Résumé

Umberto Eco a plutôt perdu une occasion de réfléchir un peu plus à la question.

Quelqu'un vient de poster sur Facebook la citation d'Umberto Eco qui réapparaît régulièrement sur les réseaux sociaux. Pas autant que les photos ou vidéos de chats, mais quand « mème » !

Umberto Eco a tout faux : les imbéciles ont toujours fait du tort, on ne les faisait pas taire et ils n'ont pas le même droit à la parole qu'un prix Nobel (qui peut aussi dire des conneries hors de sa spécialité - ou même dedans d'ailleurs). En fait, la norme qui valide les publications sur les réseaux sociaux reste toujours celle des médias mainstream qui les exploitent d'ailleurs souvent en tant que bêtisiers. D'où la sorte de concurrence en la matière qui peut pousser à la surenchère dans l'ineptie.

La vraie analyse de l'expression sur les réseaux sociaux est plutôt qu'ils permettent d'observer ce que disent les imbéciles en question (et les autres). L'Internet est une sorte d'idéal réalisé de big data pour l'observation comportementale.

L'erreur d'Umberto Eco n'est pas seulement la prétention au monopole de l'autorité de la part des professeurs, qui confondent la société avec leur salle de classe. Eco souffre surtout du syndrome du Schmilblick. Cette pathologie consiste, pour les intellectuels, à ne pas aimer constater le véritable niveau atteint par la culture populaire. C'est ce jeu télévisé, présenté par Guy Lux à l'époque, qui a révélé le pot aux roses. Les profs n'aiment pas se rendre compte qu'ils n'ont pas bien fait leur travail. Pourtant, en pédagogie, il est important de mesurer les performances et de ne pas dissimuler la poussière sur le tapis.

Au passage, la parodie du jeu télé faite par Coluche, qui appartenait à la bande du Café de la gare (entre autres), a exactement la même position qu'Umberto Eco sur l'expression populaire - bien avant les réseaux sociaux donc, en 1975 ! Il faut se rappeler (ou apprendre) que c'est ainsi que les intellectuels parlaient du côté popu de la télévision, qu'ils prétendaient ne pas regarder. Coluche faisait partie de la tendance intello rigolarde et non de la tendance populiste, qui exalte le peuple contre les élites. Quand il se moque des technocrates, c'est plutôt dans le cadre de la contestation anarchiste de l'époque.

Il faut se rappeler la situation culturelle antérieure. Quand les notables étaient les seuls à s'exprimer en public, on avait une sorte de parole officielle (« langue de bois »), qui correspond d'ailleurs à la comm' politique ou d'entreprise actuelle (« éléments de langage » aujourd'hui). Pour certains, il n'était pas question de diffuser la culture, comme l'a rappelé cet extrait proposé par l'INA sur le livre de poche.

L'idée de niveau antérieur plus élevé signifie plutôt que la parole officielle était tenue par ceux qui étaient censés détenir le savoir et qui se plaignaient déjà qu'on donne la parole à tout le monde : suffrage universel (des hommes), vote des femmes, baccalauréat (quatre fois plus tous les trente ans au XXe siècle). Dans les années 1970, il n'y avait que 15 % de bacheliers. C'était beaucoup pour l'époque : il n'y en avait que 1 % en 1900, 4 % en 1936. On a 70 % de bacheliers par classe d'âge depuis les années 2000. Mais c'est en flux et pas en stock, qui comprend aujourd'hui les classes d'âge antérieures avec les niveaux inférieurs de leur époque. La génération des plus de soixante-dix ans n'a que 10 % de bacheliers. On dit que le niveau baisse aujourd'hui, mais il n'a jamais été très élevé auparavant.

Plus concrètement, la qualité antérieure dépendait d'interventions publiques orales (discours, radio, télé) mieux préparées. Si on a connu, ces dernières décennies, une exaltation de l'improvisation, c'est surtout parce qu'on manquait de programmes avec les nouvelles stations de radio et chaînes de télé dans les années 1980-2000. Mais ce qui marche bien est toujours plus travaillé quand même, aujourd'hui comme hier.

Si on l'analyse correctement, la citation d'Umberto Eco relève plutôt des « petites phrases », sortes de formules-choc, vraies ou fausses (fausse dans ce cas). Elles étaient l'idéal de la culture précédente comme elles le sont pour la culture médiatique actuelle. Auparavant, la sagesse des classes populaires s'exprimait par des proverbes et celle de l'élite se manifestait par l'invention littéraire, souvent parodique et allusive. Un bon exemple en est le slogan de Simone de Beauvoir, « on ne naît pas femme, on le devient », qui détourne celui d'Érasme et Tertullien, « on ne naît pas homme, on le devient » : l'intellectuel pouvait apprécier la tournure, l'érudit pouvait en plus reconnaître les références et apprécier la virtuosité intellectuelle. Aujourd'hui, les mèmes des citations de Camus et d'autres règnent également sur les réseaux sociaux.

Devenir un mème est une forme de reconnaissance sociale. Celui de la « loi de Brandolini » sur l'idée qu'une fake news est plus facile à produire qu'à réfuter peut caractériser exactement le texte que je viens d'écrire par opposition au mème d'Umberto Eco, qu'on va probablement voir ressurgir régulièrement pendant des lustres (à moins qu'une intelligence artificielle ne le censure automatiquement).

Jacques Bolo

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