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Éducation - Octobre 2023

Monique Canto-Sperber et l'université publique

Résumé

Cette nouvelle polémique sur les questions d'universités publiques/privées manque de professionnalisme scientifique. Ce qui est quand même un problème de la part d'universitaires en ce qui concerne la question correspondante des débouchés des étudiants.

Après un article en juin 2023 dans Le Monde, « Études supérieures : un bachelor privé lancé pour 'mieux répondre aux besoins des jeunes' », pour l'annoncer en juin, Le Nouvel Obs signale en octobre, dans « Monique Canto-Sperber : pourquoi sa nouvelle formation supérieure privée a fait tousser ses pairs », les critiques qu'elle subit pour la création de cette nouvelle grande école privée par elle et d'autres professeurs connus comme Philippe Aghion.

Soazig Le Nevé du Monde rappelait que « l'enseignement supérieur propose deux voies de poursuite d'études postbac : entrer à l'université ou viser une grande école, la plupart du temps en passant par une classe préparatoire » et que ce modèle ne satisfait plus certains étudiants qui vont faire leurs études à l'étranger. Cette nouvelle formation en trois ans s'inspire de ces formations étrangères pluridisciplinaires, mais devra obtenir une équivalence de licence pour permettre aux étudiants de suivre un master à l'université.

L'article du Nouvel Obs, en septembre, rapporte surtout les critiques qui n'ont pas manqué : la vidéo de promotion critiquant ParcourSup a été parodiée par le président de l'université Bordeaux-Montaigne, Lionel Larré, « Tu es déçu par ton école privée super chère aux diplômes qui ne valent rien ? Eh bien, sache-le, il existe une très vieille institution d'enseignement supérieur : l'université publique » ; et la philosophe Manon Garcia aurait posté : « Dans le genre, je mords la main qui m'a nourrie… ». L'université n'aime pas la concurrence.

Cette critique remet surtout en question le sérieux des universitaires favorables au public. Partout dans le monde, il existe des universités privées dont la réputation n'est pas mise en doute. En France même, les écoles privées de gestion payantes attirent beaucoup d'étudiants qui sont plus demandés sur le marché du travail que ceux de l'université publique. Au sein de l'université, Monique Canto-Sperber avait poussé à la création de l'université Paris Sciences et Lettres (PSL) et lancé, à sa tête, les Cycles pluridisciplinaires d'Études supérieures (CPES), qui préfigurent ce projet de grande école privée. Pourquoi s'étonner ? C'est un phénomène fréquent en sciences naturelles que des chercheurs créent leur start-up à partir de leurs recherches dans le public.

Il faut surtout savoir qu'en France, le titre d'université est un monopole d'État ! Cela ne signifie évidemment pas une qualité automatique du raisonnement des universitaires, comme on peut le constater. Une sociologie des professions correcte devrait enregistrer que la cote et la hiérarchie des diplômes sur le marché du travail correspondent aux échelons de la fonction publique et leurs concours administratifs correspondants. On peut nuancer en signalant qu'il existe des concours internes qui permettent de surclasser le niveau du concours initial. À une époque, des fonctionnaires qui n'avaient pas passé des concours niveau bac disaient qu'ils l'avaient parce qu'ils avaient passé le concours interne équivalent. Je rappelle souvent que le nombre de bacheliers est passé de 1 % en 1900, à 4 % en 1936, 15 % en 1970, 70 % en 2000.

D'une façon plus générale, les diplômes n'ont que la valeur qu'on leur accorde. Et quand presque tout le monde a le bac, ce n'est donc plus l'accès à la fonction publique qu'il était auparavant. Mais surtout, on ne voit pas pourquoi des enseignants du public qui créent une école privée fourniraient un enseignement de moins bonne qualité que celui qu'ils donnaient à l'université. La réalité est plutôt qu'il faut aujourd'hui des diplômes pour tous les emplois, en demandant néanmoins de l'expérience au moment d'entrer sur le marché du travail ! La scientificité universitaire devrait plutôt observer que l'administration a imposé son modèle. À une époque, on raillait le fait qu'on demande un diplôme pour une poste de balayeur. C'est moins le cas aujourd'hui. Il semble que cette norme soit entrée dans les mœurs sans être remise en question. L'université n'enseignerait-elle pas le sens critique comme elle le claironne sur tous les toits ?

Ce qui me tracasse personnellement est plutôt cette idée d'arts libéraux (« liberal arts college » à la française), pour cette nouvelle grande école privée. La notion me paraît un peu trop médiévale. Dans mon livre récent, Crises de la connaissance sociologique (1) : Nathalie Heinich et le Militantisme woke (2023), outre la question des conflits académiques, je rappelais que l'université consistait à l'origine dans une formation professionnelle en droit, médecine et théologie. Aujourd'hui, la seule formation professionnelle envisagée par les universitaires français semble être celle de professeur, au nom de la scientificité. C'est quand même très restrictif. D'autant qu'ils sont bien les premiers à se plaindre de l'état de l'université. Cet « universalisme » maladif fonctionne surtout en termes philosophiques de « tout ou rien » monopolistique. Il me paraît être justement à l'origine de l'immobilisme et, sur le plan épistémologique, constituer une faute méthodologique que j'ai déjà signalée de la part des philosophes à propos de l'intelligence artificielle.

Jacques Bolo

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