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Culture - Mai 2023

Misaeng (2014)

Résumé

Péripéties de la vie de bureau pour des nouveaux stagiaires coréens prisonniers de leurs codes culturels.

Misaeng (2014), série de 20 épisodes de KIM Won Suk, avec YIM Si-Wan, KANG So-Ra, LEE Seong-Min, KANG Ha-Neul, BYEON Yo-Han, KIM Dae-Myeong, LEE Kyeong-Yeong, LEE Seung-Joon.

À voir la série Misaeng, on peut comprendre pourquoi les Coréens ne font pas d'enfants (0,9 enfant par femme comme le déplorait récemment Onfray à l'occasion de l'entretien avec Houellebecq qui a fait polémique, tout particulièrement à propos de l'idée de « grand remplacement »).

Misaeng est un terme du jeu de go qui désigne les pions pas encore actifs et qui sont ouverts à tous les possibles. Le héros principal JANG Geu-Rae était destiné à devenir professionnel, mais a échoué. Il avait abandonné ses études avant le bac et il se retrouve pourtant stagiaire dans une grande entreprise au recrutement sélectif. Ce qui lui vaut, spécialement du fait de sa gaucherie lunaire, un discrédit certain de la part de ses concurrents fiers de leur parcours, au pays de la concurrence scolaire exacerbée. Les stagiaires comme ses chefs sont bien conscients qu'il a été pistonné.

Bonne idée à la base, mais le résultat est discutable dans ses choix de mise en scène. Les épisodes de plus d'une heure sont trop longs, ce qui aurait pu être partiellement évité en supprimant les reprises de scènes permanentes, en tant que réminiscences ou explications. Ces redites ont une certaine lourdeur didactique. Les longueurs sont souvent le biais des séries actuelles. Pour allonger la sauce, elles inventent des péripéties secondaires, sans parler des affaires familiales des personnages qui parasitent l'intrigue principale. Certaines séries policières finissent par enquêter seulement sur leur famille ou leurs collègues. C'est moins le cas de Misaeng qui se perd plutôt dans le soulignement appuyé des états d'âme des personnages. La traduction des sous-titres laisse aussi à désirer. Il est possible que la traductrice soit partie de l'anglais et n'ait pas toujours revérifié le contexte en visionnant les scènes.

Montrer la vie de bureau, l'arrivée et la sélection de nouveaux stagiaires, peut être rébarbatif. Mais comme le cinéma coréen a tendance au baroque, le résultat est souvent outrancier. Les déboires des stagiaires avec leurs équipes et leurs responsables alternent entre didactisme confucéen et accrochages hystériques de la part d'une hiérarchie pourtant assurée d'une totale soumission. On comprend que de nombreux jeunes coréens veuillent partir à l'étranger et y rester. La désillusion de la vie active est d'autant plus forte que le système éducatif coréen est exagérément concurrentiel. Pas forcément plus qu'ailleurs, mais les Coréens ont bien compris le principe et tentent tout ce qu'ils peuvent pour arriver au sommet. Si tous les Français voulaient que leurs enfants entrent à Polytechnique, la situation serait invivable. Les stagiaires sélectionnés, plus banalement, se rendent ici compte à l'usage que les formations universitaires ne servent pas à grand-chose. Même le héros non-bachelier se débrouille mieux. Normal, c'est le héros. On a évidemment droit aux réminiscences de ses leçons de go comme mantras de sagesse orientale recyclée en modèles de gestion.

Par contre, la vraie leçon de Misaeng me semble être offerte par l'omniprésence caricaturale de cette hiérarchisation codifiée des relations sociales coréennes. Bourdieu a tort de parler d'avoir ou ne pas avoir les codes. Les conventions culturelles rigides des sociétés traditionnelles sont bien maîtrisées. Apparemment, tous les Coréens les respectent scrupuleusement. Les beuveries entre collègues y sont l'exutoire récurrent tout aussi exagérément codifié. Mais la réalité est têtue. Qu'il s'agisse des sentiments, des opinions ou des faits, le réel persiste et fissure constamment des relations humaines et organisationnelles formelles qui ne trompent personne. Peut-être Bourdieu a-t-il fait une fixation sur les codes parce qu'ils étaient en train de changer à son époque.

L'idée du héros décalé est classique. À vrai dire, j'avais depuis longtemps l'impression que le principe des séries télé, spécialement policières, correspondait trop facilement à ce cliché du marginal, qui s'oppose à la lourdeur bureaucratique. Il me semblait que cela renforçait l'idée d'une justice procédurière impuissante, que retient le public qui souhaite une répression plus expéditive. Cela me paraît une erreur d'interprétation. Ce qui est montré est plutôt l'opiniâtreté d'enquêteurs qui s'opposent à la facilité. Ces séries sont finalement moins des séries policières que des tutos destinés aux policiers pour les inciter à être consciencieux. L'insuffisance des procédures légales concerne seulement la difficulté à représenter la réalité dans toute sa complexité.

Il en est de même avec Misaeng pour la bureaucratie professionnelle. On se demande parfois comment les organisations peuvent fonctionner malgré les insuffisances de leurs formalismes bureaucratiques aux mains d'incapables. Si, comme on l'a dit, la BD d'où est tirée la série repose sur une recherche documentaire, il y a du travail pour les coachs de relations humaines en Corée. Il est néanmoins possible que le sexisme grotesque de la hiérarchie corresponde à une volonté trop appuyée de dénoncer ces pratiques notoires des sociétés coréennes ou japonaises. C'est certes un trait du cinéma coréen de ne pas faire dans la dentelle, mais quand même !

Au final, on peut donc se demander si Misaeng ne remet justement pas en question l'aspect obsessionnellement codifié des relations sociales. On se dit parfois ici que les relations humaines coréennes, familiales ou professionnelles, relèvent de la psychiatrie. Dans ce feuilleton, la hiérarchie hésite entre un comportement caractériel ou pontifiant, qui ne trompe personne et provoque une surenchère caricaturale des deux côtés. On peut se dire qu'il en est de même partout, mais les codes culturels coréens apparaissent très appuyés au spectateur occidental. Ce « regard éloigné » permet d'en conclure plus aisément que tous les codes sociaux ne servent absolument pas à améliorer quoi que ce soit, ni les rapports interpersonnels ni l'efficacité professionnelle, bien au contraire...

Jacques Bolo

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