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Références / Histoire / Linguistique - Mars 2023

Olivier Mannoni, Traduire Hitler (2022)

Résumé

Ce petit livre du traducteur de l'édition savante de Mein Kampf hésite entre une autojustification, une théorie de la langue et une critique du néonazisme actuel. Mais sa doxa traductologique actuelle reprend un peu trop l'idée d'un déterminisme linguistique.

Olivier Mannoni, Traduire Hitler, éd. Héloïse d'Ormesson, Paris, 2022, 76 p.

Précautions d'usage

Ce petit livre du traducteur de l'édition savante de Mein Kampf est quand même un peu bizarre. Il hésite entre une autojustification sur le fait d'avoir accepté ce travail, une théorie de la langue et une critique du néonazisme actuel. Déjà, ce n'est pas la peine de se justifier pour un traducteur. On comprend bien qu'il s'agit ici d'une sorte d'exorcisme contre un texte censé contaminer les esprits. C'est bien ce que certains ont reproché à cette réédition profitant de la tombée dans le domaine public du livre, soixante-dix ans après le décès d'Hitler (1889-1945).

Cette réprobation a, entre autres, été faite par « Alexis Corbière, professeur d'histoire, mais ici, avant tout, cadre d'un parti politique, [qui] était resté sur les arguments de Jean-Luc Mélenchon : diffuser Mein Kampf, sous quelque forme que ce soit, c'était en faire la publicité » (pp. 26-27). Cette idée relève de la conception catéchiste des marxistes. Ils ont toujours considéré que les lecteurs de leurs textes sacrés devaient être immédiatement touchés par la grâce (à moins d'être possédés par le diable sans doute). Il est donc parfaitement normal qu'ils considèrent que les lecteurs de textes nazis pourraient également être contaminés.

Mais il faut bien reconnaître que les adeptes de la pensée nazie fonctionnent de la même façon. Il s'agit plus généralement d'une caractéristique d'un niveau intellectuel. L'éducation publique s'inspirait de l'éducation religieuse, au moins parce que c'est l'Église qui se chargeait de l'éducation avant la laïcisation de la fin du XIXe siècle. Certains en avaient gardé les méthodes, qui persistent encore aujourd'hui. Pour la pensée religieuse, le but est de réciter le catéchisme sans se poser de questions et le faire sien. C'est une conception d'école primaire qui nie la possibilité d'une lecture critique, malgré l'affirmation simultanée du mantra « être capable de penser par soi-même » claironnée sur tous les toits dans le contexte scolaire.

Pourtant, il est exact que les lecteurs sont aussi influencés par leurs lectures, contrairement à l'argument d'Ingrao à Mélenchon : « il faut arrêter de croire que Mein Kampf nazifierait les égarés qui tomberaient dessus par accident » (p. 24). J'ai justement montré le mois dernier, à l'occasion de la polémique Houellebecq-Onfray qui m'avait conduit à lire le bouquin de Houellebecq sur Lovecraft, qu'on pouvait finalement dire que Houellebecq avait été complètement marabouté par cet auteur.

Ce qui explique que le principe même de cette nouvelle édition de Mein Kampf soit bien une débauche de précautions pour ne pas être soupçonné d'en faire la propagande ou de prendre le risque que le lecteur succombe aux sirènes de son idéologie. C'est aussi l'explication de l'existence du livre d'Olivier Mannoni. Il précise bien que : « Toutes les précautions ont été prises par l'éditeur pour que ce livre ne soit pas magnifié. L'ouvrage proposé par Fayard n'a plus rien à voir avec ce que fut Mein Kampf. Il n'en porte même pas le nom. Historiciser le mal a la forme d'une encyclopédie massive dans laquelle le texte initial est quasi noyé sous les notes explicatives et contextualisées de la cinquantaine de chercheurs mobilisés. L'ouvrage ne pourra pas se feuilleter debout dans une librairie puisqu'il ne sera disponible que sur commande » (p. 49). Le titre exact est bien : Historiciser le mal : Une édition critique de Mein Kampf. Son prix est de cent euros pour ne pas le mettre à la portée de toutes les bourses, spécialement des plus jeunes. Bien vu. Un jour à la télé, un journaliste demandait à un jeune homme quelles étaient ses lectures du moment. Il répondit qu'il lisait surtout des livres controversés, Mein Kampf en l'occurrence. Ce sont les dangers du direct. Notons que le terme « controversé » est parfois un mot codé pour dire qu'on partage les idées en question.

Pourtant, cet argument de Mannoni ou du projet ne me paraît pas cohérent. En effet, Mannoni déclare bien lui-même que l'ancienne traduction du texte de Mein Kampf est toujours disponible chez les bouquinistes et, surtout, disponible gratuitement en ligne pour qui la voudrait. Qui donc va acheter une nouvelle traduction ? Certainement pas les néonazis qui sont bien évidemment avertis de l'entreprise critique. En ce qui concerne le grand public, qui va mettre cent euros pour un livre de mauvaise réputation qui ne met pas trop en valeur une bibliothèque, malgré l'excuse de l'appareil critique ? Peut-être pour jouer sur l'aspect scandaleux avec l'alibi de cette justification ? Il semble plutôt que les universitaires ont voulu se faire plaisir en publiant des contributions savantes vraisemblablement redondantes. Aujourd'hui, la qualité de la recherche (c'est-à-dire la promotion des carrières académiques) se mesure exclusivement à la quantité des publications (hors ancienneté).

Arguments discutables

Un point important du livre d'Olivier Mannoni est, à partir du scandale causé par la réédition, la question de sa réelle nécessité. En principe une telle publication est toujours possible, surtout du point de vue de la critique académique (avec les réserves précédentes de son impact limité). La réponse normale au questionnement roublard des opposants : « à quoi bon ressortir ce texte de haine de l'oubli où il a sombré ? À quoi bon retraduire un texte illisible » (p. 47) correspond à cette latitude éditoriale.

Dans son chapitre intitulé « La tempête », Mannoni évoque les polémiques qui ont eu lieu. Au passage, il rappelle que « la seule personne à avoir jamais fait interdire Mein Kampf en France a été Adolf Hitler, furieux de voir sortir dans notre pays une édition [...] pirate, qui ne lui rapportait donc aucun droit » (p. 20). C'était donc normal de ce point de vue – outre qu'il n'avait pas encore commis ses crimes. D'autant plus normal que l'édition actuelle correspond inversement à la tombée dans le domaine public. Mannoni devrait faire plus attention à sa casuistique.

Il signale aussi un article de Laurent Lemire, « Mein Kampf, un pataquès français », dans le magazine professionnel Livres hebdo du 18 septembre 2015 : « Le papier, regroupement d'informations quelque peu hétéroclites, m'apprenait la rupture entre le premier directeur de publication, Fabrice d'Almeida, et Sophie de Closets, nouvelle présidente des éditions Fayard, l'éclatement de l'équipe initiale et la possibilité que le projet soit totalement abandonné. Accessoirement, le magazine publiait le nom du traducteur, que le directeur de publication s'était jadis engagé à maintenir secret, pour des raisons évidentes de sécurité, jusqu'à l'annonce de la parution effective » (p. 19). On voit que la déontologie journalistique se limite au déballage.

Ingrao lui-même fournissait autant d'arguments pour que contre : « Ni les usines de mort ni les groupes mobiles de tuerie ne sont annoncés dans Mein Kampf et il est tout simplement faux de penser accéder à la réalité du nazisme et du Génocide par la seule lecture du piètre pamphlet du prisonnier autrichien. Vous me direz : 'Raison de plus pour ne pas le publier' » (pp. 23-24). Mais l'historiographie actuelle apporte quand même, avec Johann Chapoutot, une réserve valide sur cette réédition : « cette focalisation sur Mein Kampf a l'inconvénient d'encourager une lecture hitléro-centriste du nazisme, depuis longtemps dépassée. Cela dit, une bonne édition critique du livre pourrait précisément montrer cela : que ce texte n'a pas eu l'importance qu'on lui prête, ni son auteur la centralité absolue que l'on croit » (p. 25). Il faut se rappeler qu'à une époque, c'étaient les explications psychologiques qui dominaient, avec Adorno et ses Études sur la personnalité autoritaire (1975).

Au cours d'un débat, Mannoni admet cèder aussi à la facilité polémique d'un « petit coup en traître : [...] j'évoquai un commentaire publié sur Internet à propos de l'édition du Journal de Rosenberg. J'avais ce bref texte plié en quatre dans la poche de ma veste, et j'étais bien décidé à le sortir pour l'estocade. Le commentaire était le suivant : 'Rarement aura-t-on vu un ouvrage où le lecteur est à ce point fusillé d'avertissements, de mises en garde, de mises en condition, de mises en perspectives et de perpétuelles contextualisations' » (p. 27). Cela lui permet de répliquer à la demande : « 'Qui écrit ça ?' – 'Bonne question' ! répondis-je. 'C'est Robert Faurisson, condamné à de multiples reprises pour négationnisme' » (idem). Il faudrait admettre que Faurisson peut quand même faire une remarque pertinente : un appareil critique peut aussi être lourdingue et il faudrait alors essayer de l'alléger. D'ailleurs, on imagine que Faurisson connaît le sujet. Car la vraie question éditoriale est toujours celle du niveau du lecteur auquel on s'adresse. Mais un livre ne choisit pas. L'idéal serait sans doute aujourd'hui un ebook qui tiendrait compte des connaissances enregistrées de chaque lecteur sur le mode hypertexte.

Peut-être que cette réédition critique est une des dernières du genre. Il ne faut pas non plus se voiler la face : cette publication n'est pas très utile, mais on publie quand même. C'est avant tout un coup éditorial réussi. Il a fait parler du bouquin. Certains vont l'acheter uniquement pour ça. La vraie question est d'ailleurs de savoir s'ils vont bien lire le texte ou les notes.

Originalité traductologique

La vraie originalité du projet est d'un autre ordre. Mannoni note que « l'édition française de Mein Kampf publiée en 1934 aux Nouvelles Éditions Latines [...] répond aux normes de l'époque : lisibilité et fluidité. Deux principes en soi respectables, si ce n'est que l'original est rigoureusement illisible et n'a de fluidité que celle des passages wagnériens où son auteur se laisse emporter par le lyrisme » (pp. 2-3).

Le parti pris éditorial des universitaires a donc été une sorte de retour aux sources stylistique. Une fois le travail réalisé, Mannoni a été convoqué pour s'entendre dire par Florian Brayard que la « traduction, mille deux cents feuillets, deux années de travail, est très bien, mais qu'en substance, voilà, ce n'est pas exactement ce que voudrait l'équipe d'historiens qu'il dirige à présent. Je l'écoute avec un mélange d'étonnement, d'amusement, d'excitation professionnelle aussi. Florent Brayard n'est pas seulement en train de m'expliquer qu'il faut démonter radicalement tout le travail que j'ai accompli, mais aussi que je vais devoir le remonter de telle sorte que le livre soit exactement dans l'état, si j'ose dire, où Hitler l'avait laissé en 1925 : bourbeux, criblé de fautes et de répétitions, souvent illisible, doté d'une syntaxe hasardeuse et truffé de tournures obsessionnelles » (pp. 15-16). C'est effectivement la nouvelle mode traductologique de vouloir restituer l'impression du lecteur en langue originale. Même pour les livres courants, le risque est d'ailleurs de rendre parfois le texte illisible quand on veut un peu trop conserver la langue source dans la langue cible. On parle de traductions sourcistes ou ciblistes.

On peut comprendre le principe adopté, encore qu'il faudrait bien analyser le résultat : je n'ai pas acheté le livre et je ne parle pas allemand de toute façon pour comparer. J'ai quand même quelques doutes. Il faudrait surtout des exemples. Déjà des « passages wagnériens » peuvent paraître « fluides » à un amateur d'opéras et pompeux à d'autres. Mais il pouvait aussi s'agir du style de l'époque : pas celui des auteurs que l'histoire littéraire a retenus (qui ont forgé le style postérieur), mais ceux des auteurs précédents. J'ai fait un compte rendu du fameux texte de Ferdinand Tönnies, Communauté et Société (1887), dont la thématique universitaire a justement servi d'origine du courant völkisch précédant le nazisme. Volontairement ou non, la traduction de Joseph Leif laissait apparaître un discours académique lourdingue. Mon autre compte rendu du tout aussi fameux livre de Max Scheler, L'homme du ressentiment (1919) montre tant un style qu'une pensée au moins aussi lourdingue que délirante, toujours dans le contexte prénazi.

La vraie hypothèse de cette réédition est de considérer que ce sont les qualités littéraires qui constituent l'idéal démocratique, voire que le nazisme se réduit à la lourdeur stylistique. Dans Mein Kampf, selon Mannoni, « la langue est pâteuse, les phrases tournent sur elles-mêmes, elles sonnent creux » (p. 39). Cela me paraît quand même une théorie simpliste du nazisme, qui consiste à dire que les nazis sont des imbéciles, simplement sous une bienséante forme universitaire. Ce principe classique est repris par Olivier Mannoni : « des hommes qui n'ont jamais admis que leurs manques d'intelligence, de brio ou de compétences aient fait obstacle à la réalisation de leurs rêves, et qui se rattrapent comme ils peuvent en organisant l'extermination de leur prochain » (p. 13). J'avais déjà noté cette tendance dans mon compte rendu du livre d'Irvin Yalom, Le Problème Spinoza (2012) :

« Tout au long du livre, Yalom présentera Rosenberg comme un raté 'prétentieux, philosophe manqué, indifférent, peu aimant et peu aimable' (p. 169), qui après ses années au lycée, poursuivra ses études dans un institut d'architecture à Moscou avant de devenir 'enseignant [d]'art dans les écoles de langue allemande' (p. 170). Cela me paraît une facilité concernant les nazis, qui sont souvent présentés comme des ignorants ou des fous par la critique académique. Hitler lui-même ayant fait des études d'art qui le feront se lier à Rosenberg à Munich. Cette approche critique convenue relève du cliché. Je rappelle régulièrement qu'il n'y avait que 1 % de bacheliers en France en 1900, 4 % en 1936, 15 % en 1960. Yalom mentionne même un QI de 124, testé à l'occasion de son procès à Nuremberg, comme preuve de la médiocrité de Rosenberg (p. 522) – psychologisme américain puéril, d'autant que c'est supérieur à la moyenne. Il me semble que le véritable problème [...] est plutôt celui du nazisme des intellectuels, dont de nombreux grands professeurs allemands de l'époque. Ce n'est plus à démontrer. »

Il faudrait plutôt considérer que ce sont les adversaires si intelligents des nazis qui ont été incapables de les supplanter. J'ai déjà eu l'occasion de dire que les intellectuels français semblent avoir adopté la conception stalinienne qui considérait « le marxisme comme la science indépassable de notre temps », comme disait Sartre. Comme le marxisme orthodoxe a disparu, les intellectuels l'ont généralisé à leur propre idéologie. Il ne faut donc pas s'étonner si la tendance actuelle consiste par réaction à dénigrer l'élitisme au nom du populisme. Cela rappelle évidemment la problématique de la montée du nazisme. On peut penser au film Cabaret (1973) qui donne une illustration de cet antagonisme intellectuel. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que le nazisme était au moins autant un populisme qu'un élitisme (« race des seigneurs ») qui s'opposait effectivement à l'élitisme « intellectuel abstrait » (Tönnies déjà cité est très insistant sur ce point) dans la lignée du romantisme antiscientiste.

Confronté à sa nouvelle directive traductologique, Mannoni restait quand même prudent : « Le traducteur devait savoir se retenir, garder le ridicule à sa juste mesure, ne pas forcer le trait, ne pas se laisser aller à gonfler encore plus les boursouflures du texte, quelle qu'en soit son envie » (p. 12). Entre un excès de lisibilité et un excès de boursouflure, on peut quand même préférer la lisibilité. C'est un processus naturel. Quand un natif écoute un étranger : il rectifie implicitement les erreurs (ou explicitement quand il est normatif). C'est ce qui se passe aussi quand un lettré écoute un locuteur populaire (avec la même possibilité). On devrait plutôt considérer que le texte d'Hitler était donc celui d'un écrivain médiocre, non révisé par l'éditeur originel. Mais il faudrait aussi envisager une plus grande variabilité dialectale au début du XXe siècle (mode « pain au chocolat/chocolatine »). Les dialectes de l'Allemagne et de l'Autriche, d'où vient Hitler, pouvaient avoir des tournures particulières (je pense au langage fleuri des auteurs et politiciens antillais). Dans ces situations historiques originelles de plurilinguisme dialectal, les auditeurs ou les lecteurs sont habitués à ne pas tout comprendre. Ce sont les intellectuels qui sont normatifs. Les autres se foutent un peu du beau langage. Peut-être que c'est le traducteur qui se trompe pour le coup.

On peut d'ailleurs remarquer que l'influence d'un texte peut réellement se faire sentir. Après avoir travaillé plusieurs années sur sa traduction, à éliminer, puis à reproduire les boursouflures, Olivier Mannoni s'est laissé aller à quelques envolées qu'on peut appeler lyriques si on aime le genre : « Hitler est mort, sa pierre de haine est restée d'une noirceur incandescente » (p. 5). Pour qualifier le style de Mein Kampf, il évoque : « une entrée en matière répétitive, obsessionnelle, tournant sur elle-même comme une croix gammée fauchant des vies » (p. 45). On peut dire que Mannoni aussi dérape dans la choucroute : « J'entends ce bruit de succion de la pelle du traducteur plongée dans la glaise vaseuse, qu'on laisse égoutter après l'avoir soulevée et avant d'analyser la motte » (p. 47). Si on parle de déterminisme linguistique, on peut constater que Mannoni a sans doute été influencé par la boursouflure, mais il n'est pourtant pas devenu nazi.

Constructivisme linguistique

La thèse du constructivisme linguistique consiste dans l'idée que la langue détermine la pensée : « que ce langage soit perverti, et c'est la démocratie elle-même qui se distord, s'atrophie et perd sa raison d'être. La haine de l'autre, le mépris du savoir académique, la propagation dans des émissions de divertissement bas de gamme d'idées politiques viciées s'appuyant sur des discours confus, incohérents, avariés sur le plan logique, la fin du débat argumenté au profit du buzz » (pp. 67-68). Le problème concernant la critique de l'idéologie est d'y voir un déterminisme spécifiquement linguistique.

Mannoni s'interroge : « pourquoi un homme politique extrémiste consacre-t-il sept cents pages à développer des théories perverses et fumeuses dans une langue qui, à quelques pages de propagande lyrique près, sont à peu près inaccessibles au commun des mortels ? Pourquoi ce style confus, cette accumulation d'adverbes, de conjonctions douteuses, pourquoi ces glissements sémantiques, ces syllogismes, ces dérapages du cheminement déductif ? Est-ce de l'incapacité ? Ou bien une méthode ? Si c'en est une, est-elle consciente ou inconsciente ? » (p. 63). On semble assister à l'idée d'une sorte de complotisme stylistique qui se perpétuerait de nos jours : « dans ce vaste marécage rhétorique, l'apparition de personnages comme Juan Branco, un polémiste et théoricien nageant politiquement dans des eaux troubles et dont le style est un autre modèle d'emphase bombastique ('L'innocent récit de cette immaculée conception, repris en boucle et de façon unanime par une presse aux abois se fêle avec la douceur des commencements. […] les teintes de soufre recouvrent à vitesse brûlante les éclats de gloire que l'on avait cru définitivement tracés...') » (p. 67). Ou avec Trump : « une phrase prononcée par Donald Trump en réponse à un journaliste : 'Tout d'abord, je ne veux pas galvaniser le groupe. Je ne cherche pas à les galvaniser. Je ne veux pas galvaniser le groupe, et je veux désavouer le groupe' » (p. 64). Outre les bourdes possibles et l'oralité, j'aurais plutôt tendance à penser qu'il existe différentes modalités stylistiques. Houellebecq semble apprécier cette lourdeur chez Lovecraft : « de tels morceaux de boursouflure emphatique constituent évidemment une pierre d'achoppement. [Mais] ces passages extrémistes sont sans doute ceux que préfèrent les véritables amateurs » (H.P. Lovecraft : Contre le monde, contre la vie, pp. 88-89). Ce qui ne contredit pas forcément Mannoni sur la confusion intellectuelle des nazis (qu'admirait Lovecraft).

Il est bien évident que les idées s'expriment par la langue (ou par des actes), c'est-à-dire au moyen du langage. Cela ne signifie absolument pas que la langue détermine les idées : il existe des nazis dans toutes les langues. Les historiens puristes diront que ce ne sont pas des nazis, puisque ce phénomène correspond à l'Allemagne des années trente. C'est le procès que les historiens font pour le fascisme, considéré comme spécifiquement italien, à la généralisation du phénomène par Zeev Sternhell, Mario Sznajder, Maia Ashéri, dans Naissance de l'idéologie fasciste (1989). Autant dire donc que les historiens ne sont pas forcément un critère.

Les linguistes non plus. Dans le monde académique, la doxa sur ce sujet du déterminisme linguistique renvoie à Klemperer, que Mannoni invoque lui aussi : « La domination absolue qu'exerçait la norme linguistique de cette petite minorité, voire de ce seul homme, écrit Victor Klemperer dans LTI – le texte fondamental pour quiconque veut comprendre ce qu'a été l'usage de la langue par le nazisme –, s'étendit sur l'ensemble de l'aire linguistique allemande avec une efficacité d'autant plus décisive que la LTI ne faisait aucune différence entre langue orale et écrite. Bien plus, tout en elle était discours, tout devait être harangue, sommation, galvanisation » (p. 31). Si le travail de Klemperer est utile et devrait être approfondi, vu ses conditions clandestines de production, il n'est pas du tout convaincant sur la question du déterminisme linguistique, pour lequel ce livre est considéré à tort comme une sorte de caution inattaquable. Ce n'est évidemment pas le cas. Outre qu'il n'existe pas de déterminisme linguistique (voir aussi mon « Parlez-vous féministe ? »), cette idée est au contraire une composante, voire un fondement, de l'idéologie nazie concernant la langue et la culture allemandes. Klemperer était un professeur allemand (exclu de l'enseignement parce que juif) et il avait donc des idées allemandes sur le sujet. La plupart des idées sur la langue de cette époque en Allemagne relevaient des délires du genre de ceux décrits par Maurice Olender dans Les Langues du paradis. Olivier Mannoni confirme d'ailleurs que Hitler pouvait s'appuyer sur une tradition académique biaisée de l'interprétation de la culture allemande considérée comme un trait racial :

« 'la connaissance et la réalisation de la forme allemande singulière écartent d'elle la forme du juif, tout aussi visiblement et clairement que l'eau claire et immobile fait apparaître l'huile, qui forme une strate à part. […] Mais dans la mesure même où la volonté allemande prend forme et devient plus vive, même la plus faible des folies, vouloir être allemand en Allemagne, deviendra pour un juif un vœu toujours plus irréaliste, et il se trouvera face à sa dernière alternative : en Allemagne, soit être juif, soit ne pas être.' Ces phrases stupides et abominables sur le fond, volontairement abstruses et ambiguës sur la forme, ont été écrites en 1930 par un auteur adulé en France et qu'un président de la République alla même consulter pour discuter de la mort : il s'agit d'Ernst Jünger. Le 'jargon' dont parle Victor Klemperer était pour certains une norme linguistique avant même que les nazis, parvenus au pouvoir, ne l'imposent à toute l'Allemagne, et il était loin d'être l'apanage d'un histrion politique et de sa clique » (p. 41).

Dont acte ! On sait que les divagations sur la technique fondées sur l'étymologie par Heidegger ne valent pas mieux. Ces généalogies linguistiques servent pourtant de ponts aux ânes (c'est le cas de le dire) dans le monde universitaire, comme le montre le livre récent de Pierre-Henri Tavoillot, La morale de cette histoire : Guide éthique pour temps incertains (2020). Il faudrait dénazifier l'université.

Reprenant donc Klemperer, Mannoni nous dit que  : « les adeptes [...] du parti national-socialiste des ouvriers allemands (NSDAP) avaient démembré et disloqué la langue allemande, qui s'appuyait pourtant sur un immense capital culturel et littéraire. Elle se trouvait réduite à un jargon où des formules forgées par les militants ou les intellectuels au pouvoir avaient peu à peu remplacé le langage courant » (p. 31). Cependant, il est aussi notoire (surtout chez les cinéphiles) que la stratégie consciente de Goebbels était de ne pas lasser le public avec des discours idéologiques, comme le rappelle pourtant bien Mannoni : « Goebbels est, dans son style, un agitateur d'une rare modernité. Il a très vite compris, après la prise du pouvoir, qu'au-delà d'une certaine dose, le discours de propagande politique risquait de provoquer l'effet inverse de celui recherché. C'est lui qui, à compter des années 1934-1935, a ordonné aux stations de radio et aux distributeurs de réduire au strict minimum les discours politiques à la radio et les films d'exaltation nazie au cinéma » (p. 32). C'est une réserve historique à l'idée courante d'omniprésence de la propagande. Cela peut venir d'une assimilation fautive au stalinisme, voire simplement au roman d'Orwell, 1984.

Sur le fond, il ne faut pas s'étonner qu'une idéologie pratique un jargon spécifique. C'est vrai de toutes les idéologies politiques, des intellectuels en général et des universitaires de chaque discipline en particulier. Le fait que l'arrivée des nazis au pouvoir impose leur jargon à toute la société n'est pas dû au déterminisme linguistique, mais à l'absence de pluralisme politique. À la rigueur, du fait de la structure politique et linguistique fédérale de l'Allemagne, cela peut aussi se réduire, avec un décalage dans le temps, au centralisme jacobin français, dont le système scolaire a ensuite combattu les régionalismes, y compris coloniaux avec le fameux « nos ancêtres les Gaulois » en Afrique. Quand on parle de contextualisation, il faut tenir compte des connaissances dans les autres domaines et pour les autres pays.

Traductologie constructiviste

Bon, les mauvaises langues pourraient dire que l'allemand est par nature illisible si on pense à sa philosophie, de Kant à Heidegger. D'ailleurs, même Mannoni admet que « force est de reconnaître que la syntaxe de l'allemand se prête assez bien au maniement de l'extrême complexité dépourvue de fond » (p. 43). Je me suis justement toujours demandé si c'était dû aux traducteurs originels. La conséquence étant que, depuis, les philosophes français auraient reproduit le style de ces mauvaises traductions (voir mon article sur le sujet). C'est inquiétant pour la suite en ce qui concerne le projet de conservation des boursouflures dans Historiciser le mal, quant à ses intentions ou ses conséquences. Aussi peu lu qu'on peut l'imaginer, le risque existe de mimétisme pédant.

Le point important est que Mannoni privilégie constamment la langue allemande alors même qu'il parle des idées nazies : « Ce discours joue notamment sur les possibilités d'une langue qui, contrairement à ce qu'on croit (et à ce qu'on enseigne, hélas, trop souvent), n'a rien d'un idiome rigide et définitif, mais se caractérise par une polysémie considérable. Chez Goethe, chez Thomas Mann, chez Kafka, elle permet de déployer une infinie palette de nuances. La langue allemande est de ce point de vue un enchantement pour le traducteur : tant de mots, de phrases, peuvent, selon qu'on choisit un sens ou un autre, changer sinon sur le fond, du moins dans les détails, le ton, la visée. Pour les nazis, cette richesse était une arme » (p. 39). Il est quand même normal que les nazis allemands sachent utiliser leur propre langue. Mais je suis un peu sceptique sur l'idée de spécificité : « l'allemand dispose d'une petite mallette magique pleine d'instruments qui portent le joli nom de particules illocutoires : eben, nämlich, überhaupt, bloss ou gar, pour n'en citer que quelques-unes » (p. 42). En général, ceux qui valorisent ainsi une langue particulière parlent simplement du fait qu'une fonction linguistique est « grammaticalisée » au lieu d'être implicite (ou marquée par autre chose qu'une particule, comme l'intonation pour la phrase interrogative). On conçoit que ça facilite le travail des traducteurs, encore qu'il faille bien restituer ce phénomène dans la langue cible qui ne possède pas ces marqueurs. À partir du chinois, la traduction correcte du fameux « Honorable (étranger) » est simplement « Monsieur » ou « vous ».

Il résulte d'ailleurs des divagations traductologiques l'idée que certains mots sont intraduisibles. Mannoni écrit que « dans le cadre de la Schutzhaft, la détention de protection, un terme utilisé en Allemagne avant le nazisme [...] qui désigna [...] l'envoi et la détention en camp de concentration. Jouant sur l'ambiguïté, les nazis tentèrent de faire croire que cette détention arbitraire était destinée à protéger. [...] Le terme reste aujourd'hui intraduisible tant sa polysémie est profonde » (p. 36). On pense immédiatement à « garde à vue » en français qui peut avoir la même polysémie ou la même justification idéologique sécuritaire (dans le fameux « pays des droits de l'homme », par opposition à l'habeas corpus anglo-saxon).

Le fait que l'allemand abuse des mots composés est un phénomène qui enchante les philosophes, qui y voient une forme d'analyse conceptuelle, mais cela revient à préférer « pomme de terre » à « patate » ! L'idée que c'est intraduisible signifie simplement qu'on veut conserver la métaphore de la langue source. On y est évidemment incité par tous les mos composés allemands : « Rottenführer, Sturmbannführer, Hauptscharführer, qui ronflent comme des tanks, mais dont la traduction serait parfaitement grotesque : le premier signifie par exemple chef de bande ou de harde » (p. 41). Cet étymologisme peut perturber le travail en tant que traducteur. Le reste ne concerne pas la linguistique, mais l'idéologie. Certains traducteurs adoptent contradictoirement une idée d'incommensurabilité culturelle de philosophes alors qu'ils traduisent bien pourtant. Sans doute ne veulent-ils pas apparaître comme de simples techniciens et c'est actuellement surtout pour se différencier des programmes informatiques de traduction. Cet ontologie linguistique apparaît paradoxalement dans la condamnation du nazisme : « Georges Didi-Huberman définit ce langage comme la 'langue du Même et de la racine', exprimant la 'haine de l'Autre et de la différence' » (p. 40). L'idéologie nazie ne se limite pas à la langue des nazis (reprise rituelle de Klemperer). Une polémique de ce type avait eu lieu à propos du texte de Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain (1999).

À cause de cette structure agglutinante de l'allemand, on peut aussi croire voir des différences qui n'existent pas : « Plus encore que le français 'peuple', l'allemand Volk permet nombre de glissements sémantiques. Il désigne le peuple au sens social, au sens ethnique, au sens national » (p. 52). Il me semble bien, au contraire, que c'est exactement pareil en français. Il suffit d'ouvrir un dictionnaire. Quant à l'usage d'un terme comme Volk en tant que radical, on connaît la justification du populisme par son étymologie de « peuple », mais tout le monde connaît parfaitement sa définition réelle de démagogie (elle peut être absente, pour cette raison généalogique, des dictionnaires mal faits). À ceux qui me disent que dans « populisme », il y a « peuple », je réponds habituellement que dans « démagogie » aussi. Question étymologie, c'est juste que c'est soit du latin, soit du grec. Fin du débat.

Propagande

La réalité de l'idéologie nazie me paraît plutôt liée à la maîtrise de la propagande politique. Mannoni en est pourtant bien conscient : « les nazis ont été très inventifs en termes de communication. La 'petite phrase', sous sa forme moderne, leur doit beaucoup. L'idée que la véhémence oratoire coupée de tout contexte logique, l'appel aux émotions les plus primitives, allait à la fois leur promettre des scandales et des vagues d'indignation susceptibles d'accroître leur notoriété, sinon leur popularité, fut mise en œuvre par les nazis de manière systématique » (p. 34). C'est plutôt ça qu'il faut montrer, éventuellement dans le texte de Hitler. Encore que l'idée de comm' politique, avec le slogan « bad publicity is good publicity », soit devenue banale aujourd'hui. Les nazis ont pu être innovants à l'époque en disant : « qu'ils moquent de nous ou qu'ils nous injurient, qu'ils nous accusent d'être des pitres ou des criminels ; l'essentiel est qu'ils parlent de nous, qu'ils n'arrêtent pas de s'occuper de nous et que nous apparaissions peu à peu aux yeux des ouvriers eux-mêmes, réellement, comme la seule puissance avec laquelle se déroule aujourd'hui encore une confrontation » (p. 34). La recherche du buzz et du clash s'est généralisée à la télé et sur les réseaux sociaux.

Biais professionnel, Mannoni insiste donc trop sur le langage. En tant que traducteur un peu marteau, il enfonce le clou : « si Hitler a conquis le pouvoir en Allemagne, ce n'est pas uniquement par la violence de ses troupes de casseurs qui écumaient les rues et attaquaient les meetings de ses adversaires de gauche. Non, c'est aussi, peut-être surtout, par la puissance d'un discours fondé sur toutes les caractéristiques que je viens d'énumérer. Et s'il est particulièrement efficace dans son cas, c'est que Hitler s'en prend aux valeurs essentielles de la civilisation moderne » (p. 46). Outre que la prise du pouvoir par les nazis a bien eu lieu par la violence, après l'élimination des révolutions avortées en Allemagne qui avaient suivi la Révolution russe, il faudrait aussi admettre que le succès de leur idéologie correspondait à ce que pensaient les gens à l'époque. D'autant que Mannoni rappelle honnêtement encore une fois que « certains, comme Johann Chapoutot, affirment [que Mein Kampf] n'a pas joué un rôle central dans l'histoire du nazisme. [...] Bref, pourquoi retraduire et republier Mein Kampf aujourd'hui, au-delà des raisons purement juridiques – son arrivée dans le domaine public » (p. 47). Ce n'est pas forcément nécessaire d'avoir une autre raison. C'est ça l'édition. Le reste n'est que tentative lourdingue de disculpation.

Moralisme traductologique

L'hypothèse constructiviste devient ici le support d'un moralisme professoral : le langage nazi serait opportunément une cause du nazisme. Suffirait-il de parler le « vrai allemand » pour ne pas être nazi ? On dirait que c'est ce dont parle Mannoni quand il dit : « traduire Hitler, Goebbels, Himmler, Rosenberg et les autres, ce n'est pas traduire de l'allemand. C'est traduire une langue forgée pour et par un totalitarisme meurtrier » (p. 40). Les exemples qu'il donne ne sont pas très convaincants : « (évacuation) peut avoir bien des sens : on évacue un train en flammes ou un navire qui coule. Ausschaltung signifie à la fois l'interruption d'un processus mécanique ou électrique et l'élimination d'un obstacle ou d'un facteur de risque sur une installation. Ausrottung (extirpation, éradication) est un vocable issu du monde végétal (Himmler était ingénieur agronome) et le verbe ausrotten signifie littéralement 'éradiquer', c'est-à-dire arracher une plante avec sa racine pour qu'elle ne repousse pas » (p. 39). On imagine bien que les idéologies ont un langage qui sert de code de reconnaissance entre ses adeptes ou pour les analystes futurs. Le « qui parle ? » des marxistes est juste un indice. Il ne faut pas non plus en faire des mots réservés : depuis Jean-Marie Le Pen, on hésite avant de dire « ce n'est qu'un détail (de l'histoire) ». Mais ce n'est pas très sérieux.

Le défaut du livre de Mannoni est le souci systématique de démarcation pour pas qu'on le soupçonne de sympathie pour son sujet. Il en résulte des jugements inutiles qu'il croit étayer par une origine stylistique : « Alfred Rosenberg est un parfait exemple d'intellectuel dévoyé qui, avançant à pas de plomb dans une philosophie au rabais et un culte brumeux du mythe et de la mystique » (p. 34). Il faudrait plutôt considérer qu'il est bien un produit de l'école de son temps. Dans son livre, Yalom aussi semble exonérer les maîtres de Rosenberg en en faisant un mauvais élève. Il ne fallait pas lui donner un diplôme dans ce cas ! On peut aussi lire : « Mein Kampf n'est pas seulement un livre tissé de mensonges, c'est aussi un dictionnaire de citations mal digérées, de mots picorés ici et là, d'influences lointaines et de plagiats plus ou moins flagrants » (p. 46). Cela caractérise simplement un travail académique bâclé. L'excuse des profs est de savoir que tous leurs élèves ne sont pas des écrivains géniaux. Le problème historique est plutôt de savoir qu'elle était la nature de l'enseignement prodigué à l'époque.

Entre stylistique et contenu, il est plus exact de remarquer que « les représentants de cette soi-disant 'race des seigneurs' passent une bonne partie de leur temps à se plaindre » (p. 32). J'avais noté cela dans le livre de Scheler, L'homme du ressentiment (1919), qui me paraissait aussi un travail de mauvais étudiant. Mais il était bien dans la lignée de ce que produisait l'université allemande à l'époque (il vient aussi d'être réédité dans une nouvelle traduction). Les nazis ne sont pas sortis de nulle part. La récente affaire Heidegger en donne une illustration.

On ne peut pas se limiter à la thèse que l'idéologie antisémite nazie est une question de cohérence syntaxique. Quand Mannoni écrit à propos de ce que dit Mein Kampf des juifs : « bref, la phrase suivante, 'une partie de sa race se reconnaît déjà tout à fait ouvertement comme un peuple étranger', n'a d'une part aucun sens, et n'a d'autre part rien à voir avec les faits historiques » (p. 44), il y est question du sionisme et la phrase est bien l'expression sémantiquement cohérente d'une banale idée antisémite. Il faut rétablir le contexte historique : les juifs ayant été émancipés, ils n'ont plus peur de s'exprimer en tant que tels et certains parlent de créer un État. Le problème des adjectifs dont Mannoni parlait juste avant est précisément celui du discours idéologique qui a besoin de qualifier les adversaires par des dénigrements. C'était un truc classique des staliniens quand ils parlaient de leurs ennemis ou de leurs concurrents. C'est d'ailleurs ce que fait Mannoni quand il parle des nazis (des fois qu'on lui attribuerait une indulgence coupable).

Dans ce passage, Mannoni fait un résumé très condensé de Mein Kampf en insistant encore et toujours sur l'importance de la langue : « Dans la première partie, ce mécanisme permet à Hitler de se construire la biographie imaginaire d'un malheureux orphelin persécuté par des ignares, puis par les Juifs qui ne reconnaissent pas ses talents, d'un conscrit qui se révèle être un soldat héroïque puis, libéré, se hisse à la force du poignet au rang de Führer, d'abord d'un petit parti, ensuite d'un mouvement de masse, et pour finir d'un Reich – l'étape finale, le monde, échouera » (p. 45). Plutôt qu'une nouvelle traduction du texte en voulant reproduire ses lourdeurs, c'est plutôt ce genre de résumé un peu plus développé qu'il faudrait faire (l'incise à la fin est cependant un peu lourdingue). Une telle synthèse correspondrait bien à ce que voudrait connaître un curieux moyennement informé. D'autant plus si, comme c'est le cas, ce texte n'a pas eu le rôle qu'on pourrait avoir envie de lui prêter.

Si le travail d'historien est « de démêler dans la mesure du possible ce qui, dans le récit de Hitler, relève du mensonge, de la distorsion, de l'insinuation, de la demi-vérité ou de l'affirmation avérée » (p. 48), ce n'est pas la peine de se coltiner le texte original. C'est une habitude éditoriale récente issue de la baisse des coûts d'impression dans les années 1950. Mais cela semble dire qu'il est nécessaire d'avoir un contact personnel avec l'œuvre pour bien la comprendre. Cela suppose une compétence universelle que contredit justement l'appareil de notes érudites de cette réédition de Mein Kampf. C'est plutôt un biais universitaire de ne pas comprendre que les relectures interminables correspondent simplement à des travaux d'étudiants qui n'ont pas forcément quelque chose de nouveau à dire. Une fois devenus professeurs, ils continuent à inonder les revues scientifiques de publications superflues. Il faudrait apprendre à conclure.

Héritage nazi

Mannoni lui-même conclut son livre, dans le chapitre « Échos lugubres », sur la persistance ou la renaissance de thématiques nazies dans la période contemporaine : « l'influence de ces intellectuels d'extrême droite a produit son résultat : elle a notamment brisé la muraille de tabous linguistiques qu'on avait, depuis 1945 » (p. 55). Cette expression classique correspond aussi au déterminisme linguistique. Le principe pour le justifier est tout aussi classiquement que « les mots ont ouvert le chemin ; le passage à l'acte n'est pas loin » (p. 62). Mais les mots sont des idées qui étaient déjà présentes. Les nazis ne sont pas apparus d'un coup. Ils ont simplement réussi à incarner des réponses aux situations historiques mieux que d'autres et en ont profité pour imposer leur démesure une fois au pouvoir. Cela correspond au phénomène général de l'absolutisme.

Des parentés existent bien entre les époques. Le fait d'être traducteur permet effectivement d'en repérer : « qui s'inquiète encore du mépris que des termes comme 'bobo' laissent transparaître à propos du monde des arts et de la culture ? Qui sait que les nazis, déjà, utilisaient un vocable semblable, Schwabinger, pour désigner avec mépris les membres de la même catégorie » (p. 62). Cela indique plutôt des constantes. J'ai eu l'occasion de dire que le terme « bobo » correspondait bizarrement à un dénigrement de la culture au moment même où la majorité de la population a été longuement scolarisée (« Populistes contre bobos »).

Mannoni considère également que la « théorie du grand remplacement » est une reprise de celle des nostalgiques d'Hitler : « Dès 1946, des groupes d'anciens Waffen-SS affirmaient que désormais toute l'Europe était occupée par les "Nègres" (les soldats américains) et les "Mongols" (les soldats russes), et qu'il s'agissait de libérer le continent de "l'occupation" par "une nouvelle résistance" » (p. 58). Ce rappel par qui a eu à connaître des textes de cette époque est utile. Ce qui est un peu curieux est que Mannoni venait de parler de la « cuistrerie » d'Hitler dans son usage des mots étrangers : « il avait en plus grande horreur encore le métissage quand il s'agissait d'êtres humains, mais ne s'indignait apparemment pas qu'il affectât la langue elle-même » (p. 46). Les partisans du critère linguistique, amoureux de la belle langue allemande, semblent eux aussi opposés au mélange des genres. En fait, ce que le sociologue François Bourricaud avait appelé une « critique généreuse » devrait imposer de ne pas chercher inutilement des poux aux adversaires politiques. Ici, le pédantisme d'Hitler me paraît relever d'une pratique linguistique très courante. Sinon, il n'aurait évidemment pas utilisé un tel procédé pour s'adresser à son public.

Mannoni n'a cependant pas tort de revendiquer ces parallèles. Le procédé pour les récuser est connu, comme il le mentionne : « quiconque dénonce son retour [le nazisme] a de bonnes chances de se faire décerner un 'point Godwin' par ceux-là mêmes qui la propagent » (p. 62). Rectifions d'abord que le « point » ne signifie pas une sanction, mais le stade de la discussion où l'on accuse quelqu'un de dériver vers le nazisme. Mannoni note ici la pratique actuelle selon laquelle ceux qui commettent effectivement cette dérive nazie utilisent eux-mêmes le truc du « point Godwin » pour s'en dédouaner.

Évoquant les « faits alternatifs » de Trump (p. 66), Mannoni rappelle une analyse du discours qu'il avait faite sur le discours de Hitler : « j'écrivais : 'parce qu'elle casse sa syntaxe et sa rigueur, la simplification extrême du discours constitue la voie la plus sûre vers la violence. La pensée binaire bien/mal, ami/ennemi, digne/indigne de vie, etc., ne s'accommode pas de la complexité de la langue' » (idem). Outre la banalité du principe antagoniste, il me semble encore qu'il faudrait parler d'idéologie politique plutôt que de linguistique, même si c'est évidemment marqué linguistiquement par une opposition. Ce qui est normal envers des opposants.

On peut évidemment faire attention aux mots qu'on utilise. C'est courant dans les interactions interpersonnelles. On est plus polémique en politique. Quand j'étais moi-même traducteur pour l'organisation internationale du Mouvement des Non-Alignés, j'ai eu à traduire de l'anglais au français un texte très engagé à propos de la Palestine. À trois reprises, le texte « exigeait » (« demand ») des actions de la part d'Israël. Je me suis demandé si cela n'allait pas envenimer les choses. Je me souvenais de l'épisode cité par Marthe Richard à propos de la Deuxième Guerre mondiale exigeant la reddition du Japon auquel il avait été répondu lapidairement « Mokusatsu » de la part des Japonais. Cela avait été traduit par « mépris » au lieu de quelque chose comme « sans commentaire » et les bombes atomiques avaient été lancées par les Américains. Pour ma traduction, j'ai finalement choisi de traduire « exiger », « demander » et « réclamer » selon ce qui convenait le mieux au contexte, tout en respectant le ton général. Après tout, il est possible que le rédacteur initial se soit exprimé un peu rapidement de son côté. Une autre unique fois, il m'est arrivé, après hésitation, de carrément corriger ce qui me paraissait une erreur dans un texte pour l'Organisation Internationale des Bois Tropicaux (OIBT). Une seconde version du même texte à traduire a heureusement confirmé ma correction. Ce qui compte est quand même la cohérence du contenu.

À propos de Mein Kampf, Mannoni s'étonne que « ce qui paraît être d'une totale inanité et qui, pourtant, en l'espèce, a pu susciter l'adhésion de millions de personnes dans un pays éduqué, cultivé et jusqu'alors démocratique » (p. 50). Il se fait des illusions sur le sujet. A priori, il semble bien au contraire que c'est justement un sentiment de supériorité de la culture allemande qui a produit ces effets pervers. J'ai tendance à penser que c'est du même type d'illusion que relève la solution constructiviste linguistique, que Mannoni propose : « Pour y répondre, interroger la fonction du langage est crucial : si nous voulons nous parler, il nous faut des mots qui ne soient ni piégés, ni mensongers, ni trompeurs. Il faut des savants, des érudits, de grands écrivains, de grands enseignants qui ne jouent pas avec, mais les mettent au service de la recherche scientifique » (p. 68). L'université allemande était dominante au début du XXe siècle et elle a justement produit le type de résultat qu'on déplore.

Outre un certain nombrilisme professionnel, on peut admettre quelque chose comme le fait que « la traduction a elle aussi son rôle à jouer dans cette recherche des traces qui, seule, nous permettra peut-être de faire face à la stupidité et à l'obscurantisme que porte la confusion du langage » (p. 68). La traduction est un mode de compréhension. Mais je suis très sceptique sur la conservation sourciste de la langue d'origine qui est en vogue dans le monde intellectuel. C'est justement une résurgence de la philosophie romantique allemande qui surestime l'importance de la langue dans la culture nationale. Dans ce cadre, l'adoption de ce déterminisme linguistique relève aussi de la confusion. L'histoire a montré que c'est bien le lot des intellectuels. Olivier Mannoni veut sans doute dire que les idéologies délétères sont simplement de mauvaises traductions dans leur propre langue de ce qui devrait être les idées correctes de leurs partisans. Cela revient simplement à dire que ces idéologies sont fausses. C'est une question de contenu politique et non de stylistique linguistique.

Jacques Bolo

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