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Politique - Janvier 2023

Paix en Ukraine !

Résumé

On parle un peu trop de gagner la guerre en Ukraine alors qu'il s'agit de faire la paix.

Cette guerre n'aurait pas dû avoir lieu. Nombreux sont ceux qui n'y croyaient pas, entre sentiment de l'absurde et illusions sur une sorte de fin de l'histoire. Ceux qui l'avaient annoncée ont beau jeu de jouer les real-politistes fatalistes ou les as du renseignement. Depuis, les médias passent en boucle des débats interminables en temps réel sur le mode embedded de la guerre d'Irak. Wargame matin, midi et soir. Il faut dire que l'allusion appuyée du recours possible au nucléaire dès le début en a tracassé plus d'un. On n'avait vraiment pas besoin d'en rajouter à l'écoanxiété galopante.

On a vu aussi que la prévision de la supériorité écrasante de l'armée russe a été démentie. Passée la stupeur initiale, malgré les destructions, l'offensive russe a piétiné. On en est venu progressivement à envisager la victoire de l'Ukraine sur la Russie et l'assistance militaire occidentale s'est accentuée. La perspective initiale était plutôt de souhaiter le désaveu de Poutine par la société politique russe. Ce n'était pas forcément très réaliste si on considère la résilience des autres régimes autoritaires autour du monde. Et les interventions en Afghanistan, Syrie, Irak n'ont pas donné non plus des résultats très satisfaisants. L'absence d'intervention directe est justement liée à la dissuasion nucléaire qui reste une épée de Damoclès. Toute la question reste bien de savoir si les Russes accepteront une défaite.

J'ai déjà eu l'occasion de dire que je considérais la situation actuelle comme un affrontement entre les oligarques pro-occidentaux et les oligarques pro-russes en forme de guerre de gangs. C'est aussi ce qui explique la surenchère de violences qui est le propre de ces pratiques. Mais les conflits territoriaux, Crimée ou Donbass, correspondent aux séquelles de l'éclatement de l'URSS, sur fond d'exacerbation nationaliste. Sur ce point, il ne faut pas s'étonner que des attachements à la Russie persistent de la part d'une partie de la population ukrainienne issue de l'intégration nationale précédente (Russes en Ukraine, Ukrainiens en Russie, couples mixtes, citoyen des autres républiques d'URSS). On aurait le même problème en France ou dans n'importe quel pays en cas de partition. J'ai mentionné ailleurs le cas de la Corse dont l'identité locale est incontestable et où les continentaux ont d'ailleurs des problèmes. Que se passerait-il en cas d'indépendance pour eux ou pour les Corses du continent ? On peut espérer que la solution ne serait pas militaire et s'interroger d'ailleurs sur l'efficacité d'une intervention, vu l'état actuel de l'armée française. D'autant que la Corse pourrait être soutenue par la Russie, l'Italie, la Chine ou qui voudrait semer la zizanie ou s'y implanter.

Pacifisme

Le pacifisme n'a pas bonne presse. On a encore pu le vérifier en 2021, pour le centenaire de la naissance de Brassens, qui a vu Antoine Perraud, de Médiapart, essayer de le discréditer sur ce point assumé et sur un sexisme totalement imaginaire. Je m'étais alors fait un devoir de publier une rectification : Pour Brassens. Le fond du problème est que les conflits armés sont à proscrire : « Les guerres sont des bêtises, les gens en ont assez », chante Boris Vian dans Le Déserteur. On peut concéder que les médias occidentaux reconnaissent le droit au pacifisme pour les déserteurs russes (plus qu'aux déserteurs d'Ukraine). Pourtant leur accueil n'est pas toujours chaleureux ni équivalent à l'engouement envers les réfugiés ukrainiens. Certains mettent tous les Russes dans le même sac que leur gouvernement. Il semble que le raisonnement soit purement symbolique ou nominal et ne s'embarrasse pas de subtilités, sur le mode « Dieu reconnaîtra les siens ! »

C'est d'ailleurs pour cela qu'il vaut mieux éviter les guerres. Outre les armes qui vont circuler et les traumatismes pour les survivants, il va bien falloir reprendre une vie normale ensuite. L'Ukraine et la Russie auront toujours la même géographie. Brassens disait à ce propos que « plutôt que mettre en joue quelque vague ennemi, mieux vaut attendre un peu qu'il se change en ami », dans sa chanson Les deux oncles qui avait fait scandale dans l'après-guerre du fait de cette logique pacifiste. Les résistants de la dernière heure ne l'avaient pas digérée.

L'ancien secrétaire d'État Pierre Lellouche est un des rares à rompre le consensus en militant pour la reprise des négociations avec la Russie, dans un article du Monde et sur les plateaux télé. Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'a pas fait l'unanimité. Cette proposition n'est pas sans risque non plus. Dans cette perpective, l'usage est que chaque camp essaie de marquer des points pour être en position de force dans les discussions, ce qui accentue les combats et les destructions. Mais Lellouche insiste sur le risque d'escalade qu'entraînent les livraisons d'armes occidentales et il déplore que tout appel à la discussion soit considéré comme une sorte de trahison. Ce qui n'est pas très honnête quand les pays de l'OTAN claironnent : « nous ne sommes pas en guerre ! », ce qui est de plus en plus douteux. N'oublions pas que l'agression russe directe a effacé la fiction de la simple aide logistique aux autonomistes pro-russes en guerre depuis 2014 au Donbass.

Buts de guerre

L'inconvénient des guerres consiste dans le fait que les belligérants concentrent leurs ressources matérielles et humaines nationales dans le seul but de marquer des points contre l'adversaire. L'enjeu territorial est la possession de l'est de l'Ukraine et de la Crimée, mais quel que soit le vainqueur, on s'oriente plutôt vers une victoire à la Pyrrhus. Les dégâts sont déjà notables. On ne peut s'empêcher d'y voir des arrière-pensées en mode destruction créatrice, au moins pour les ventes d'armes. L'empressement dans la montée en gamme s'explique plus par la concurrence en vue de futurs marchés que par la solidarité avec la résistance ukrainienne, dont l'exaltation relève d'éléments de langage politiciens.

Le vrai but de toute guerre est la paix parce que le but de l'État est le bien-être de ses citoyens en offrant justement un espace pacifié aux échanges. C'est un peu ce qu'on semble avoir oublié. On observe aujourd'hui que les tensions politiques augmentent après les élections dans les pays démocratiques. Les battus n'acceptent plus l'alternance. C'est une des conditions de l'installation de régimes autoritaires dont on craint la venue un peu partout. La démondialisation est en cours contre les institutions internationales qui s'étaient mises en place progressivement pour gérer cet objectif d'espace pacifié global dans le cadre de relations entre États-nations. Si on pense que c'est seulement possible au sein d'un État, c'est qu'on admet que les guerres sont un moyen légitime de régler les conflits entre États.

La guerre a commencé en réaction aux sanctions contre la Russie à propos de la Crimée et de son aide aux autonomistes du Donbass. Le vrai tort de la Russie est de s'être fait piéger, comme Saddam Hussein pour le Koweït. Poutine a cru qu'il pouvait utiliser la force pour sortir de l'impasse. Mais la méthode des sanctions est pernicieuse. La conséquence est une escalade isolationniste qui exclut la Russie des échanges internationaux. Il en résulte une crise mondiale d'approvisionnement de l'énergie et des matières premières avec trop de profits en jeu pour que les intentions puissent être considérées comme désintéressées.

Faire la paix

La question n'est pas de savoir si les Ukrainiens et les Russes ne vont pas avoir de rancœur à la suite des pertes humaines et des destructions en cours. Ce sera effectivement longtemps le cas pour certains, mais il faudra bien finir par tourner la page. On ne va pas pouvoir réparer toutes les blessures. Il aurait fallu ne pas commencer la guerre, mais le problème actuel est comment l'arrêter.

Que ce soit sur le terrain ou en chambre, il est normal de se laisser prendre au jeu de stratégie et de logistique militaires. La propagande médiatique relève de ce même jeu de stratégie. On a reproché aussi à Emmanuel Macron d'avoir dit qu'il ne fallait pas humilier la Russie. C'est pourtant plus raisonnable que la surenchère belliciste. On peut la comprendre pour les Ukrainiens qui ont le couteau sous la gorge. Les autres n'ont pas à jeter de l'huile sur le feu. Ce n'est d'ailleurs pas la peine d'envenimer les discussions. C'est sur le terrain que l'armée russe prend une branlée. Le principe diplomatique est simplement d'offrir une porte de sortie. Reste à savoir laquelle.

Fin janvier, presque un an après le début de l'invasion russe, la seule question envisagée semble toujours être de savoir qui se lassera le premier. Ce n'est évidemment pas une politique acceptable sur le plan international. D'autant qu'on néglige totalement les répercussions économiques mondiales.

Comme chacun sait, la question est de savoir si la Russie acceptera de perdre la Crimée. C'est un fait que toute l'affaire résulte de l'absence d'acceptation par la Russie de l'indépendance de l'Ukraine et de la voir rejoindre l'OTAN. Mais le cas de la Crimée montre bien que la situation est plus complexe. Le fait qu'elle ait été donnée à l'Ukraine à l'époque soviétique montre bien que la question des frontières est arbitraire. Il ne faut pas faire semblant de les croire naturelles. L'Ukraine a toujours été partagée entre un penchant polonais et russe, sans parler des autres minorités.

La Russie reproche à l'Occident la partition de la Yougoslavie. On pourrait utiliser ce précédent pour proposer aux belligérants de sortir de l'ornière dans laquelle ils se trouvent en acceptant de revenir au statu quo ante du début de la guerre. Mais il faut aller plus loin. Une solution au conflit peut être que la partie du Donbass concernée et la Crimée deviennent indépendantes et que la Russie restitue les autres territoires conquis. Cela correspond effectivement à une partition de l'Ukraine, mais en créant des États tampons souverains sur le modèle de la Moldavie. Un avantage est de ne pas avoir de réfugiés pro-russes ou des représailles ukrainiennes en cas de restitution de ces territoires. C'est douloureux d'envisager d'avoir fait une guerre pour rien, mais c'est toujours un peu le cas, et il faut en finir.

Jacques Bolo

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