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Éducation - Mars 2026

Inégalités scolaires et RN

Résumé

L'excuse populiste applique aux électeurs du RN la question des inégalités scolaires.

Un article de Sylvie Lecherbonnier, dans Le Monde du 27 février 2026 s'intitule « Les injustices du système scolaire, machine à faire voter pour l'extrême droite » et me semble reposer sur une simple combinatoire thématique factice d'éléments de langage de gauche. Ce n'est pas complètement anormal : dans mon compte rendu du livre de Piaget, Sagesse et illusion de la philosophie, je rappelais qu'il mentionne le mécanisme cognitif d'essai et erreurs classique :

« En présence d'un objet nouveau, l'enfant essaie successivement les derniers schèmes acquis antérieurement (saisir, frapper, secouer, frotter, etc.), ces derniers étant donc utilisés à titre de concepts sensori-moteurs, si l'on peut dire, comme si le sujet cherchait à comprendre l'objet nouveau par l'usage. » (Piaget, La Psychologie de l'intelligence, pp. 111-112). J'avais cité ce passage dans mon livre sur l'IA. Je notais ensuite que la représentation dans un programme informatique du problème du singe et de la banane suspendue consiste aussi à essayer successivement les opérateurs agripper, marcher, pousser-la-boîte, grimper, etc. (cf. par exemple Ivan Bratko, Programmation en PROLOG pour l'IA, pp. 66-71).

Notons que quand on critique aujourd'hui l'intelligence artificielle en prétendant qu'elle ne fait que combiner statistiquement des concepts pour produire des textes, j'ai un peu tendance à penser qu'elle n'est pas la seule. Le problème des discours idéologique est justement ces éléments de langage combinés qui flattent les attentes des militants, comme le chapeau de l'article :

« L'impuissance du système éducatif français à pallier les inégalités de naissance et la défiance envers l'école ne sont pas sans conséquence sur les intentions de vote. Pourtant, le Rassemblement national n'apporte que des fausses solutions face à ces frustrations. »

Cette rengaine populiste d'excuser le vote d'extrême droite est lassante et relève de l'incompétence (des journalistes et des politologues) : au contraire, ce que veut l'extrême droite, ce sont justement des inégalités de naissance !

La question des inégalités à l'école renvoie régulièrement à un bourdieusisme plaqué : la situation à l'époque de Bourdieu était très différente, avec seulement 15 % de bacheliers, pas mal d'illettrisme ouvrier (pas analphabétisme) chez les parents, d'où une transmission culturelle défaillante qu'il mentionne. L'écart entre les bourgeois et les classes populaires était très marqué : pour l'illustrer, on peut consulter la vidéo proposée par l'INA à propos du Livre de poche. À la limite, outre la prolongation énorme de la scolarité populaire, il faudrait plutôt dire que le niveau qui baisse est celui des bourgeois. Ceux qui ânonnent Bourdieu ont tout faux ! L'opposition de Sylvie Lecherbonnier à la proposition RN de faire passer des examens d'entrée au collège ou au lycée ne concerne les inégalités que dans cette perspective.

Le problème réel de l'école est d'ailleurs qu'elle ne peut justement pas promettre l'égalité dans les débouchés vers une société forcément inégalitaire selon les résultats scolaires. Sylvie Lecherbonnier semble considérer que le niveau de diplôme inférieur des électeurs d'extrême droite, en France ou aux États-Unis, correspond à la problématique des inégalités scolaires. C'est discutable. L'élitisme traditionnel du système scolaire français est présenté comme une sorte de main invisible, alors qu'il faudrait plutôt que les enseignants ou les intellectuels se remettent un peu en question sur leurs illusions ou simplement leurs compétences.

Mais cela ne concerne pas réellement l'extrême droite. Outre l'excuse populiste actuelle issue d'un inconscient ouvriériste de gauche recyclé, le marketing électoral d'extrême droite visant les personnes moins diplômées correspond plutôt à son anti-intellectualisme classique contre les bobos ou les gauchistes mode woke.

D'ailleurs, paradoxalement, plus qu'« une défiance envers l'école » ou « un rapport d'évitement de la culture la plus légitime », une scolarisation générale plus poussée a justement l'inconvénient de diffuser la critique connue du ridicule des intellectuels de toutes les époques (Les précieuses ridicules, Bouvard et Pécuchet,... Les Frustrés de Claire Brétécher, la mode actuelle du stand-up). Les intellectuels ont une aura moins forte quand presque tout le monde a le bac et que les médias arrosent le public en permanence de produits culturels dévalués que produisent bien des intellectuels. La concurrence entre les invités pousse à une surenchère de provocations pour se différencier. Ça a bien marché pour Trump qu'évoque Lecherbonnier. Il faudrait plutôt considérer que le public plébiscite ceux qui font le show. On pense aussi à Berlusconi.

Mais la réalité du discours d'extrême droite vise, on le sait, les immigrés. Relativement à la question scolaire, contrairement aux années 1950-1980, les nouvelles immigrations sont bien plus diplômées ou tout simplement scolarisées comme les Français qui s'estiment « de souche » et qui en revendiquent un privilège culturel et statutaire de ce seul fait. Contrairement au populisme misérabiliste post-bourdieusien, ce que reproche l'extrême droite aux immigrés les plus diplômés est qu'« ils ne restent pas à leurs places », supposées subalternes. On pense surtout à leur emploi d'aides-soignants alors que l'hôpital public tourne bien grâce à des médecins étrangers (moins bien payés). C'est cette concurrence au plus haut niveau la situation nouvelle que l'extrême droite ne supporte pas. C'est particulièrement vrai pour l'accès à la fonction publique du fait du grand nombre d'immigrés naturalisés, contrairement aux années 1970-2000. La sociologie devrait réviser ses analyses au lieu de ressasser des rengaines périmées.

Jacques Bolo

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