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Politique / Écologie - Septembre 2022

Sobriété et Abondance

Résumé

Il ne faut pas confondre sobriété et pénurie, spécialement quand n'existent ni l'une ni l'autre.

Après l'épisode du Covid-19, celui de la guerre d'Ukraine a déclenché une nouvelle crise géopolitique. On peut prendre les choses comme elles viennent. On peut aussi s'interroger sur la rationalité des réactions. Le président français a parlé de « fin de l'abondance » le 24 août dernier et cet « élément de langage » est devenu le nouveau leitmotiv des médias. Évidemment, les écologistes en ont profité pour faire chorus.

Pourtant, il n'y a absolument pas de pénurie actuellement. Même si les Occidentaux ne les achètent pas, le gaz et le pétrole russe sont toujours là. Concrètement, ce qui semble être en train de se passer est qu'ils s'exportent ailleurs. La seule conséquence est que la facture augmente et que les Occidentaux importent davantage de gaz et de pétrole d'autres pays pour un prix exorbitant. Comme la reconversion des dispositifs techniques ou logistiques prendra du temps, l'Europe risque de subir des pénuries comme celles sur d'autres produits après l'interruption partielle du commerce mondial à cause des confinements dus au Covid. Mais même en admettant un délai d'adaptation, il est possible que le marché global reste plus ou moins le même. La multiplication des prix par deux, quatre ou dix relève plutôt de la concurrence entre chaque pays pour faire des stocks. La leçon du papier toilette pendant le Covid n'a pas été retenue.

Si j'étais complotiste, je pourrais penser que toute cette affaire est un coup monté de l'élite reptilienne (avec Poutine comme complice) dirigée par l'internationale écologiste qui domine le monde en sous-main. L'inanité risible des politiciens écolos serait destinée à détourner l'attention. Naïfs que nous sommes. Ils sont malins, les bougres : ne voilà-t-il pas qu'ils sont favorables à la reprise des centrales à charbon et à l'importation du gaz de schiste américain ! Les complotistes pourraient ajouter que ce sont les partisans du nucléaire qui sont derrière l'idée du changement climatique (autre rabâchage quotidien médiatique et publicitaire). Toujours des thématiques écolos donc !

Bon, la banale réalité relève sans doute simplement de l'opportunisme politicien qui consiste à dire des choses contre lesquelles on n'ose pas s'opposer (le soutien à l'Ukraine) pour faire passer n'importe quelle mesure impopulaire ou absurde. Ce qui est un peu décevant comme narratif. Je comprends que certains préfèrent le complotisme.

Ordre international

J'ai eu l'occasion de traiter le fait que la réaction à la crise d'Ukraine signait la fin de la mondialisation. L'idée de sanction contre la Russie revient un peu au déclenchement unilatéral de la Guerre du Golfe par les Américains, dont la prétention de compétence juridique universelle s'applique notoirement de façon très sélective. Les autres pays s'alignent un peu trop rapidement. On a pu remarquer que les sanctions ne marchent pas non plus. La réduction éventuelle des exportations russes est compensée par la hausse des prix. Même si les Russes font une ristourne à leurs nouveaux clients, leur pétrole et leur gaz leur rapportent beaucoup plus qu'avant la guerre.

Le paradoxe de cette guerre d'Ukraine et de son financement (par l'Occident pour le côté ukrainien) est que ça commence à ressembler au montant qu'il aurait fallu consacrer à la transition énergétique. Aujourd'hui, le prétexte de la décarbonation russe ne sert qu'à excuser l'impréparation écologique. Notons bien que c'est aussi uniquement l'impréparation militaire de la Russie qui a permis la réaction ukrainienne et l'aide massive de l'OTAN. Tout le monde prévoyait initialement une victoire rapide de l'armée russe.

On est bien d'accord que les arguments contre le bilan carbone du gaz et du pétrole russe sont uniquement rhétoriques, puisqu'on les remplace par du charbon, du gaz de schiste et que l'on construit des nouveaux équipements pour remplacer ceux qui existaient déjà. Plutôt qu'une reconversion, certains semblent préférer utiliser les technologies actuelles. Avec le retour aux deux blocs de la guerre froide, on n'est pas sorti du monde d'avant. L'argument (écolo et protectionniste) de la relocalisation corrige les excès de concentration qui mettaient dangereusement tous les œufs dans le même panier. Mais remplacer une usine par dix n'a jamais été plus écologique (le transport maritime ne coûte rien contrairement à ce qu'on raconte). J'avais aussi signalé que c'était l'immigration qui avait retardé les délocalisations, contrairement à la démagogie xénophobe. Mais la relocalisation renchérira les coûts de production. Il faut accepter ces surcoûts uniquement par précaution logistique, pour éviter les ruptures d'approvisionnement.

La guerre d'Ukraine a été une erreur de Poutine (avec une mauvaise évaluation de la capacité de l'armée russe), mais il aurait fallu être capable de le convaincre pour empêcher la guerre. L'OTAN qu'on semble considérer comme la solution est un des casus belli. Le problème des États est que leur légitimité repose sur leur capacité à faire la guerre. Les dirigeants conjoncturels s'en servent d'ailleurs comme moyen de renforcer l'unité nationale à leur profit. Tout ce qui entoure la guerre est de la propagande.

La réalité est plutôt que le monde a raté la fin du communisme. Il aurait fallu intégrer la Yougoslavie à l'UE plutôt que les autres pays de l'Est, qui sont plutôt entrés dans l'OTAN. La Russie s'est braquée et a raté sa transition démocratique, ce qui en a dégoûté la Chine. On a déstabilisé le Moyen-Orient, ce qui a donné d'ailleurs une illusion de puissance à Poutine en Syrie. On ne peut pas dire que la démocratie progresse quand la mode actuelle est à l'illibéralisme fascisant un peu partout.

Sobriété d'ivrognes

L'idée actuelle de sobriété me paraît biaisée. Celle qu'on propose semble fondée sur la pénurie qui risque d'arriver si on ne peut pas compenser le manque de gaz russe. Un hiver plus froid fera la différence. Ce ne serait pas de chance pour le gouvernement, après l'hiver plus doux 2018-2019 qui avait permis l'occupation des ronds-points par les gilets jaunes. Gouverner c'est prévoir, mais c'est la météo qui tranche. L'abondance à laquelle les pays développés ont été habitués repose sur des marges de manœuvre. Pour avoir assez, il faut avoir trop. Le problème est qu'on veut toujours plus : d'où l'idée écologique de sobriété.

Les risques de coupures d'électricité et les restrictions ne sont pas de la sobriété, mais de l'impréparation. C'est un peu la norme. On prétend réaliser une transition écologique, mais on n'est pas capable de satisfaire les demandes de passeports, comme on l'a vu récemment, même avec l'excuse du confinement qui en a différé les renouvellements. L'indisponibilité de 26 centrales nucléaires signifie que la maintenance est déficiente. Ce qui est inquiétant pour le nucléaire. Certes les écolos avaient imposé l'idée d'un prochain arrêt des centrales, mais la décision de prolongation de leur durée de vie aurait dû déclencher immédiatement une formation d'équipes de maintenance supplémentaires. D'autant plus que les équipements sont vieillissants.

Qui peut croire à l'application d'une sobriété quand l'apparition de l'inflation à cause de pénuries provoque une débauche de mesures ou de revendications pour maintenir ou même augmenter le pouvoir d'achat ? La doctrine économique de ces quarante dernières années est fondée sur la relance keynésienne de la consommation. Mais en cas de pénuries, augmenter les salaires ne sert à rien. Le seul résultat est plus d'inflation. On a oublié la situation de l'ancienne URSS. Les salaires étaient plus élevés que ce qui était disponible dans les magasins. Il en résultait des queues à chaque arrivage de marchandise. Les clients achetaient n'importe quoi et faisaient ensuite du troc, en réinventant l'économie du marché au passage.

Ce qui est encore plus ridicule est que le gouvernement instaure donc un « bouclier énergétique » sur l'essence et le gaz. On peut comprendre qu'il ne veut pas se retrouver avec des gilets jaunes encore plus nombreux. Mais soit il n'y a pas de pénurie, soit il faut se restreindre. On vient d'ailleurs d'avoir une reprise des voyages pendant les vacances. Ce n'est pas très malin de consommer à crédit quand les prix sont au plus haut.

Le problème est justement ici l'idée de gauche courante qui refuse d'admettre la loi de l'offre et de la demande : si on essayait de se limiter (sobriété), les prix baisseraient. Mais on préfère parler d'augmentations des salaires complètement déconnectées de la disponibilité des matières premières. Ça tombe mal, le choix pavillonnaire périurbain (des gilets jaunes) a imposé une consommation énergétique supérieure en transport et chauffage. C'est le modèle américain plus énergivore. Puisqu'on parle d'assistanat, on est bien obligé de remarquer que les aides gouvernementales vont aujourd'hui à la consommation d'essence (ou aux spéculateurs pétroliers). La méthode politique démagogique actuelle consiste à dire et faire n'importe quoi.

Jacques Bolo

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