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Démographie / Sciences - Avril 2022

Raoult et la mortalité Covid-19

Résumé

Didier Raoult se trompe sur l'absence de baisse de l'espérance de vie liée au Covid.

Après avoir été l'idole des complotistes antivax, à tort ou à raison et à son corps défendant ou non, le microbiologiste infectiologue Didier Raoult, de l'IHU de Marseille, continue ses interventions en ligne, malgré une retraite sanction. Je suis tombé par hasard sur une vidéo YouTube intitulé « Qui est mort du Covid ? », qui traite en particulier de savoir si la mortalité Covid-19 avait fait chuter l'espérance de vie moyenne.

Le professeur Raoult considère que les chiffres montrent que ce n'est pas le cas. Son argument repose sur le fait que la mortalité concerne essentiellement les plus de 75 ans, voire plus, et que, l'espérance de vie moyenne étant d'environ 80 ans, ceux qui meurent plus vieux ne feraient donc pas baisser l'espérance de vie (à 4:00).

C'est évidemment faux. Quel que soit l'âge, si on meurt un an, cinq ans, dix ans plus tôt ou davantage, ça fait baisser la moyenne. Ce qui est vrai, c'est que plus un décès advient tôt, plus la moyenne baisse. L'espérance de vie moyenne est l'espérance de vie à la naissance. Ce n'est pas fixe. Voici les chiffres de variation selon les âges en France :

Espérance de vie selon les âges

Au cours des deux années (premières ?) de la pandémie, il a semblé que l'idée était que les personnes qui meurent du Covid devaient mourir dans l'année de toute façon, éventuellement du fait de comorbidités. Ceci concerne particulièrement les nombreux décès dans les EHPAD. Mais ces établissements accueillent des personnes dépendantes en fin de vie, c'est-à-dire celles au-delà des chiffres ci-dessus (65+23 pour les femmes, 65+19 pour les hommes), qui ont donc sur le même principe une espérance de vie supplémentaire par rapport à celles de 60 ans. Les EHPAD ne sont pas des maisons de retraite au sens qu'elles accueilleraient des personnes à la retraite à partir de 67 ans (âge maximal légal). Même l'idée de retraite à 60 ans semble entretenir l'idée que c'est l'âge où l'on commence à décliner, voire auquel on devrait mourir (avec la référence à Bismarck créant le système de retraite à cet âge parce que c'était l'espérance de vie de l'époque). D'où le paradoxe que l'abaissement de l'âge de départ à la retraite semble vouloir diminuer l'espérance de vie.

Notons aussi qu'il règne depuis les années 1990 l'idée qu'il faudrait faire la place aux jeunes, en visant éventuellement tout particulièrement les boomers qui auraient été des privilégiés. J'ai déjà rectifié ce point dans l'article « Génération X contre Baby-boomers »

Pour revenir à la réalité, la limite absolue actuelle est de l'ordre de 110 ans. Quelqu'un qui meurt du Covid à 60 ans pourrait vivre éventuellement 50 ans de plus. Si l'espérance de vie moyenne se situe actuellement en France à 80 ans environ, c'est justement parce qu'il arrive quelque chose comme des accidents, maladies ou épidémies, qui font qu'on meurt plus tôt que 110 ans.

Erreurs méthodologiques

Tout le monde sait bien pourtant que si l'espérance de vie est à 80 ans en France, c'est justement grâce à la médecine. Les pays ou les époques avec une espérance de vie inférieure sont ceux où la médecine et l'accès aux médicaments et aux vaccins sont insuffisants. Et justement, dans ces mêmes pays, ce n'est pas la mortalité des personnes âgées qui est concernée, mais la mortalité infantile !

Quand l'espérance de vie à la naissance était de 40 ans environ, ce qui a été le lot commun de l'humanité au cours de la quasi-totalité de son histoire, c'est que la mortalité infantile était immense. Pendant longtemps, une personne sur deux environ mourrait avant 20 ans. Mécaniquement, par rapport à aujourd'hui, ça faisait chuter la moyenne à 40 ans environ, sans parler des autres causes, du fait que la vie quotidienne était plus dangereuse et précaire. On remarque aussi au passage que la vie plus proche de la nature n'apportait donc pas une résistance supérieure. Et cela ne veut pas dire qu'on était un vieillard à quarante ans, comme on l'a longtemps répété en croyant dire une vérité historique.

Plus récemment, un enfant sur trois mourrait avant un an avant 1750. La mortalité infantile était encore de 7 % avant la Deuxième Guerre mondiale (11,2 % en 1945). Et l'espérance de vie était donc de seulement de 69 ans pour les femmes et 63 ans pour les hommes en 1950. La mortalité infantile est aujourd'hui de 3,6 pour mille. Ce ne sont donc pas seulement les vieux qui meurent moins aujourd'hui, comme on semble le croire, mais, au contraire, c'étaient bien les jeunes qui mourraient davantage auparavant.

Mortalité infantile - Ined
Source Ined

Conclusion

Il faut être juste, le vrai argument de Raoult est de dire que pour éviter les morts du Covid, il faut se concentrer sur les plus de 60 ans (7:00) et que ce n'est pas la peine de prendre des mesures générales. Depuis le début de la pandémie, il considère que le Covid-19 n'est pas dramatique. Il avait même dit qu'il s'agissait d'une gripette. Il nuance aujourd'hui en disant que le virus n'est simplement pas très mortel (11:00) puisqu'il ne tue qu'une personne sur mille. C'est discutable (et cette minimisation est sans doute motivée par l'idée que le Covid ne touche majoritairement que les vieux). Il faudrait plutôt dire : « une personne sur mille en deux ans », ce qui ferait quand même 7 % de la population mondiale, rien que pour cette maladie (en plus des autres donc), sur la période correspondant à l'espérance de vie mondiale actuelle, si la pandémie persistait et l'immunité vaccinale ou naturelle ne durait pas.

Entre approximations et fake news, cette pandémie de Covid aura donné l'occasion de constater que les rumeurs les plus folles étaient le mode de communication normal. Ce n'est pas un phénomène nouveau dû aux réseaux sociaux : Internet permet seulement de s'en rendre compte. Un défaut des instances officielles ou académiques est de croire que les connaissances avérées et les positions d'autorité constituent la norme. D'autant que, comme on le voit, des interprétations fausses ou biaisées persistent chez les spécialistes eux-mêmes.

On constate donc que la compétence incontestable du professeur Raoult en épidémiologie ne lui donne pas une omniscience, même dans des questions de santé proches de sa spécialité ni dans l'interprétation des données qu'il présente sur le sujet traité ici. Il précise d'ailleurs que la statistique n'est pas son domaine.

Il ne s'agit pas ici d'un simple raisonnement formel ou méthodologique, méthode souvent utilisée pour critiquer les spécialistes qu'on a dans le nez. Les statistiques de l'INSEE disent bien qu'il existe une baisse de l'espérance de vie « à 85,1 ans pour les femmes et à 79,1 ans pour les hommes. Elle diminue nettement par rapport à 2019 (-0,5 an pour les femmes et -0,6 an pour les hommes) » (Avec la pandémie de Covid-19, nette baisse de l'espérance de vie et chute du nombre de mariages). Il faudrait même considérer que la surmortalité aurait pu être supérieure puisque le confinement et les mesures sanitaires ont provoqué une baisse des accidents de la circulation ou du travail et des pathologies comme la grippe ou les gastros. On parle par contre d'une possibilité d'augmentation prochaine des cancers ou maladies cardiovasculaires et autres du fait des retards de traitement ou de dépistage dus à la saturation des services hospitaliers.

Comme bilan du Covid, j'ai eu l'occasion de dire qu'il faudrait envisager de conserver certaines précautions sanitaires personnelles ou hospitalières dont on a pu observer qu'elles font bien baisser la morbidité ou la mortalité. La prévention est la meilleure méthode pour améliorer la santé mondiale et faire des économies, au lieu de prendre seulement des mesures comptables dont on a vu qu'elles fragilisent le système de santé. La vraie leçon de la pandémie est qu'il faut même une certaine redondance, tant dans les équipements que dans le personnel. Cette occasion est une forme d'entraînement à la prochaine épidémie qui pourrait être encore plus grave et ne pas toucher que les personnes âgées. On a déjà vu ça avec la grippe espagnole.

Jacques Bolo

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