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Politique / Solidarité - Mars 2022

Le révélateur ukrainien 1 : Les réfugiés

Résumé

La guerre en Ukraine marquera une date pour l'accueil des réfugiés en Europe et en France. Mais la question pourrait être encore plus générale, non ?

La brutalité de la guerre d'Ukraine a provoqué un nouvel exode de populations. L'hospitalité enthousiaste qui s'est manifestée d'abord en Pologne puis dans toute l'Europe a révélé au grand jour le secret de polichinelle qu'il existe bien deux poids deux mesures (en France en particulier) dans l'accueil des réfugiés qui fuient les guerres.

Nous avons même assisté ébahis au paradoxe que Robert Ménard, qui refusait l'accueil des réfugiés antérieurs au nom de l'identité, s'est rétracté en confessant que son attitude précédente était une faute morale.

Mais on a également constaté que de nombreux autres justifiaient minablement la discrimination par la proximité culturelle des Ukrainiens (et risiblement même par leurs bagnoles [0:30], dont les marques sont pourtant internationales, pour ne pas dire universalistes !).

Cette proximité culturelle est d'ailleurs douteuse du fait que le christianisme orthodoxe rapproche davantage l'Ukraine de la Russie que de la Pologne catholique et du reste de l'Europe de l'ouest, catholique et protestante. On sait bien que l'affaire concerne un rejet de l'islam qui n'est donc pas de l'islamophobie puisque certains prétendent qu'elle n'existe pas. Les mêmes, je suppose... Tout cela n'est pas très sérieux. On ne peut décidément pas faire confiance au pays des droits de l'homme et de Philippe Pétain, dont la terre ne ment pas, mais pas ses habitants.

De fait, même l'attitude dogmatique de Zemmour, qui maintient son rejet de toute immigration au point de rejeter aussi les réfugiés ukrainiens en France, ou celle du Royaume-Uni de Boris Johnson qui applique des critères d'accueil drastiques, peuvent donc être considérées comme moins racistes que ceux qui se mobilisent avec enthousiasme pour accueillir les Ukrainiens alors qu'ils étaient au moins indifférents aux autres. Où est passé l'universalisme dont on parle tant ? Cette attitude pourrait être qualifiée de racisme structurel puisqu'il est validé par les institutions telles que la SNCF ou comme le notait cette mise en lumière académique sous forme d'aveu :

On a beau jeu de prétendre aujourd'hui que les Ukrainiens sont plus semblables aux Européens de l'ouest que les Syriens, Irakiens, Afghans, Yéménites ou Érythréens. On avait pourtant bien été ému par leur drame quand on en avait les images. Faut-il croire que recevoir des bombes sur la tronche est un phénomène culturel moyen-oriental ? Il est vrai que c'est aussi les nôtres qu'ils reçoivent dans leur cas et pas seulement celle des Russes. Serait-ce une question de défense de l'emploi pour nos ventes d'armes à l'exportation ? J'avais rappelé récemment que la realpolitik sur le mode Hubert Védrine pouvait regretter d'avoir manqué le marché des machettes au Rwanda.

En fait, la question réfugiée est piégée par le fait qu'on semble penser que le phénomène concerne une petite élite d'intellectuels dissidents, alors que le HCR traite des populations nombreuses quotidiennement. On n'a plus affaire à quelques milliers de nobles chassés par la Révolution française ou de princes russes chassés par les bolcheviques, ni de Victor Hugo réfugié à Guernesey. C'est plutôt la situation des juifs chassés par les pogroms russes ou le nazisme que d'aucuns avaient déjà précisément rejetés à l'époque. J'avais cité l'extrait de Pleins pouvoirs (1939) dans mon livre sur Finkielkraut où Giraudoux évoque les émigrés juifs d'Europe de l'Est (texte disponible en note de la fiche Wikipédia sur l'auteur) :

« Entrent chez nous, sous le couvert de toutes les révolutions, de tous les mouvements idéologiques, de toutes les persécutions, non pas seulement ces beaux exilés de 1830 ou de 1848 qui apportaient là où ils allaient, États-Unis, Europe Centrale, Afrique du Sud, le travail, la conscience, la dignité, la santé, mais tous les expulsés, les inadaptés, les avides, les infirmes. Sont entrés chez nous, par une infiltration dont j'ai essayé en vain de trouver le secret, des centaines de mille Askenasis, échappés des ghettos polonais ou roumains, dont ils rejettent les règles spirituelles, mais non le particularisme, entraînés depuis des siècles à travailler dans les pires conditions, qui éliminent nos compatriotes, tout en détruisant leurs usages professionnels et leurs traditions, de tous les métiers du petit artisanat : confection, chaussure, fourrure, maroquinerie, et, entassés par dizaines dans des chambres, échappent à toute investigation du recensement, du fisc et du travail.

« Tous ces émigrés, habitués à vivre en marge de l'État et à en éluder les lois, habitués à esquiver toutes les charges de la tyrannie, n'ont aucune peine à esquiver celles de la liberté ; ils apportent là où ils passent l'à-peu-près, l'action clandestine, la concussion, la corruption, et sont des menaces constantes à l'esprit de précision, de bonne foi, de perfection qui était celui de l'artisanat français. Horde qui s'arrange pour être déchue de ses droits nationaux et braver ainsi toutes les expulsions, et que sa constitution physique, précaire et anormale, amène par milliers dans nos hôpitaux qu'elle encombre.

« En ce qui concerne les migrations provoquées par lui-même, notre État n'a pas eu plus de prévoyance. Il n'a jamais été guidé que par des considérations matérielles. D'abord, alors qu'il pouvait choisir parmi les races les plus voisines de la nôtre, il a favorisé l'irruption et l'installation en France de races primitives ou imperméables, dont les civilisations, par leur médiocrité ou leur caractère exclusif, ne peuvent donner que des amalgames lamentables et rabaisser le standard de vie et la valeur technique de la classe ouvrière française. L'Arabe pullule à Grenelle et à Pantin. » (p. 65-67).

« Un vieil ami de régiment, bien français (il répond même au nom de Frisette), est venu, les larmes dans les yeux, me demander mon aide pour sauver de l'expulsion ses voisins. Il m'en fit, malgré son enthousiasme, une description tellement suspecte que je décidai d'aller les voir avec lui.

« Je trouvai une famille d'Askenasis, les parents, et les quatre fils, qui n'étaient d'ailleurs pas leurs fils. Ils n'avaient, naturellement, aucun permis de séjour. Ils avaient dû pénétrer en France soit en utilisant les uns après les autres le même permis, par cette resquille qui nous servait, lycéens, à voir les matches Carpentier, soit en profitant des cartes de l'exposition, soit grâce à l'entremise d'une de ces nombreuses agences clandestines qui touchent de cinquante à mille francs par personne introduite, qui s'arrangent même pour dénoncer leurs clients à la police, les faire expulser, afin de les réintroduire à nouveau et toucher une seconde fois la prime.

« Le soi-disant père avait pu aussi s'engager comme ouvrier agricole, et, admis sous ce titre, se gardant bien de rejoindre la campagne, il s'était installé avec sa famille au centre de Paris. Et ce bon M. Frisette, qui a des enfants, des neveux qui étudient, et dont certains cherchent vainement une place, venait me supplier d'obtenir l'équivalence de droits avec ses enfants, ses neveux, pour ces étrangers dont déjà on devinait qu'ils seraient leur concurrence et leur saignée.

« L'assortiment était complet. C'en était comique. On devinait celui qui vendrait les cartes postales transparentes, celui qui serait le garçon à la Bourse, puis le courtier marron, puis Staviski ; celui qui serait le médecin avorteur, celui qui serait au cinéma d'abord le figurant dans Natacha, puis M. Cerf, puis M. Natan. Il y avait même, excuse et rédemption qui ne laissait pas de me troubler, celui, à regards voilés, qui pouvait être un jour Israël Zangwill.

« Aucun papier, que des faux. Ils étaient là, noirs et inertes comme les sangsues en bocal ; mais ni M. Frisette, ni Mme Frisette, émus de leur sort, et qui imaginaient leur neveu et leur petite-nièce ainsi abandonnés dans un pays étranger, ni la concierge, qu'ils avaient achetée par un col en faux putois, ne se résignaient à les voir quitter la ville de Henri IV et de Debussy. » (p. 71-72).

« Le pays ne sera sauvé que provisoirement par les seules frontières armées ; il ne peut l'être définitivement que par la race française, et nous sommes pleinement d'accord avec Hitler pour proclamer qu'une politique n'atteint sa forme supérieure que si elle est raciale, car c'était aussi la pensée de Colbert ou de Richelieu. » (p. 76).

C'est bien aux juifs qu'on pense quand on regrette, avec des larmes de crocodile, de ne pas les avoir assez accueillis. Pour ne pas reproduire cette histoire, la chancelière Angela Merkel avait pris des mesures d'accueil en 2015 (« Wir Schaffen Das ! » - Nous y arriverons). Cette attitude avait donné des sueurs froides à certains Français qui ont recommencé avec ceux qu'on appelle migrants ou auxquels on accorde le statut de réfugié au compte-gouttes. On avait même créé le délit de solidarité pour contrer ceux qui voulaient mieux les accueillir :

Bizarrement, les juifs sont devenus un modèle théorique, qui n'est modèle que de lui-même. Cela révèle une sorte de conception identitaire de l'universalisme. Notons qu'on accorde aujourd'hui aux juifs cette identité culturelle qu'on leur refusait à l'époque : c'est un problème de mémoire (Alzheimer, une grande cause médicale).

D'ailleurs, on se demande comment tout ça va finir : il y a déjà plus de deux millions de réfugiés mi-mars 2022. Que va-t-il se passer si tous les Ukrainiens qui résistent à l'invasion russe doivent partir ? Seront-ils dix millions, vingt millions sur les 44 millions d'Ukrainiens ? Et les Russes qui s'opposent à la guerre vont-ils aussi émigrer ? Combien y aura-t-il de dissidents russes quand le Mur n'existe plus ? Dix millions, vingt, cinquante ? Une blague maoïste courait dans les années 1970. Mao aurait demandé à Nixon, qui lui parlait de libertés, combien il voulait accueillir de réfugiés : 100 millions, 200 millions ?

Le vrai problème des réfugiés est d'abord d'éviter qu'il y ait des guerres.

Jacques Bolo

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