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Culture - Novembre 2021

Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? (2007)

Résumé

Ce livre de Pierre Bayard avait produit son petit effet. Il propose en exergue une citation d'Oscar Wilde : « Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique : on se laisse tellement influencer » (p. 7), un « mot » que Bayard semble prendre « aux mots » (comme disait Antoine Perraud pour justifier sa critique de Brassens dont j'ai eu l'occasion de parler).

Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, coll. « Paradoxe », Les Éditions de Minuit, Paris, 2007, 164 p.

Quand le livre a paru, j'étais curieux d'en connaître le contenu et je ne voulais pas céder à la facilité d'en parler sans l'avoir lu. J'ai un peu traîné, ce qui explique souvent qu'on ne lit pas certains livres. Je m'y suis décidé finalement et j'ai été un peu déçu, quoique sa lecture suivie soit instructive. Comme je lis les livres que j'analyse soigneusement, je me trouve dans la situation décrite aussi par Wilde : « il y a un véritable risque pour le critique à passer trop de temps à lire le livre dont il parle » (p. 149). Vivons dangereusement !

Tout lire or not tout lire

D'emblée, j'ai quelques doutes sur l'authenticité de la démarche Bayard. Il commence par une touche d'autobiographie personnelle : « Né dans un milieu où l'on lisait peu, ne goûtant guère cette activité et n'ayant de toute manière pas le temps de m'y consacrer... » (p. 13) en justifiant son ouvrage par le souci que pose la contrainte professionnelle d'un prof de littérature face à des élèves qui auraient lu les livres dont il parle et pas lui. Outre le cliché bourdieusien de la culture de classe, il est normal que des étudiants avancés aient certaines compétences, encore qu'on entend plutôt les profs se plaindre qu'ils ne lisent pas d'habitude. C'est au moins une originalité du livre.

Entendons-nous bien : Bayard caractérise des situations parfaitement normales relatives à la lecture. Il précise naturellement qu'on ne peut pas tout lire : « un grand lecteur n'a jamais accès qu'à une proportion infime des livres existants » (p. 19). Concrètement, il se publie en France une centaine de nouveautés par jour, sans doute plusieurs milliers dans le monde donc. J'ai eu l'occasion de dire ailleurs que la connaissance procède par sondage. Bayard devrait plutôt noter que le système académique fonctionne sur des références canoniques qu'on est censé connaître, ce qui motive l'idée qu'il faudrait avoir tout lu. Mais il s'agit juste d'un échantillon. Et l'idéal pour un écrivain est simplement d'être intégré à ce corpus. Après, les pratiques de lectures consistent à sélectionner des auteurs qui nous plaisent et dont on lit souvent plusieurs ou (presque) tous les livres. Mais les autres lecteurs lisent forcément d'autres livres.

L'« idée de totalité, en suggérant que la véritable culture doit tendre à l'exhaustivité » (p. 25) me paraît donc une fausse généralisation issue de l'exigence spécifique ou des souvenirs des cours de lettres. Le cas concret visé est plutôt simplement le fait que leurs élèves n'ont pas lu les livres que le prof leur avait demandé de lire. Une stratégie courante est banalement de lire des résumés déjà faits de livres au programme comme il en existe dans le commerce ou maintenant sur Internet. Le fait que Bayard prenne le contrepied en justifiant cette pratique me paraît être soit une mauvaise analyse, soit une coquetterie mondaine (inspirée d'Oscar Wilde donc) qui fait de son ouvrage un canular un peu laborieux. Proust comme exemple canonique de non-lecture (p. 14) sert surtout à mettre en confiance le lecteur.

Crédibilité

Déjà, un indice du côté artificiel de cette apologie de la non-lecture est la structure même du livre. Il consiste en une série de chapitres principalement fondés chacun sur le contenu d'un livre (ou d'un film) et d'autres mentionnés au passage. Comme pour la citation de Wilde en exergue, il s'agit chaque fois d'une illustration particulière d'un argument en faveur de la non-lecture. À la base, il s'agit donc d'une anthologie sur le sujet, sous forme de dissertation avec un plan précis correspondant aux chapitres : I. Des manières de ne pas lire : 1) Les livres qu'on ne connaît pas (Musil, L'Homme sans qualité ) ; 2) les livres qu'on a parcourus (Paul Valéry, Monsieur Teste et ses articles) ; 3) Les livres dont on a entendu parler (Umberto Eco, Le Nom de la rose) ; 4) Les livres qu'on a oubliés (Montaigne, Les Essais). II. Des situations de discours : 1) Dans la vie mondaine (Graham Greene, Le Troisième homme) ; 2) Face à un professeur (Laura Bohannan, Hamlet chez les Tiv) ; 3) Devant l'écrivain (Pierre Siniac, Ferdinand Céline) ; 4) Avec l'être aimé (Harold Ramis, Un jour sans fin). III. Des conduites à tenir : 1) Ne pas avoir honte (David Lodge, Changement de décor et Un tout petit monde) ; 2) Imposer ses idées (Balzac, Illusions perdues) ; 3) Inventer des livres (Sôseki, Je suis un chat) ; 4) Parler de soi (Oscar Wilde, Selected Journalism).

Le parti pris de Bayard est d'utiliser systématiquement ces références pour justifier cet angle d'attaque d'apologie de la non-lecture d'une façon qui finit par apparaître un peu trop mécanique. D'autant que les ouvrages cités relèvent davantage de l'exploitation littéraire d'un paradoxe plutôt que d'une observation authentique. Ce « paradoxe » du livre de Bayard (la collection où il paraît porte ce titre) est qu'il s'évertue donc à justifier de manière appuyée le fait de ne pas avoir lu les livres dont on parle, ce qui me paraît un procédé littéraire factice, sur le mode de l'« amplification » chère à la bande des « Papous dans la tête », ancienne émission de France culture. En l'espèce, Bayard brode sur la citation initiale d'Oscar Wilde.

Musil pour « les livres qu'on ne connaît pas »

Le bibliothécaire de L'Homme sans qualité (p. 19) qui ne lit aucun livre est légitimé par le truc bateau de la « vue d'ensemble » (p. 25) : « n'avoir pas lu tel ou tel livre n'a guère d'importance pour la personne cultivée, car elle n'est pas informée avec précision de son contenu elle est souvent capable d'en connaître la situation » (p. 27). Musil pousse le truc à sa limite d'une vue d'ensemble sans contenu. Bayard mentionne ainsi qu'il fait parfois référence à Joyce sans l'avoir lu. Dans ce genre de cas, tout dépend évidemment de ce qu'on en dit. Chacun connaît un certain nombre de choses sur des livres qu'il n'a pas lus ou n'importe quoi d'autre. La « vue d'ensemble » sans avoir lu peut consister en liens qu'on établit entre des choses qui peuvent n'avoir qu'un rapport lointain avec le contenu du livre. Ça peut correspondre à l'ancienne médecine qui fonctionne par analogie entre les formes, les couleurs, les noms... La méthode est adoptée par la littérature.

Mais Bayard en rajoute une couche : « la non-lecture n'est pas l'absence de lecture. Elle est une véritable activité, consistant à s'organiser par rapport à l'immensité des livres pour ne pas se laisser submerger par eux » (p. 28). Il prétend différencier ceux qui ne s'intéressent pas aux livres et ceux qui s'intéressent aux relations (pp. 28-29), accordant aux seconds « une sagesse supérieure à celle de nombreux lecteurs » (p. 29). Hommage à ses collègues critiques littéraires qui n'ont pas lu le livre dont ils parlent ou aux simples pédants mondains ? Ce que décrit Bayard me paraît concerner le fait de vouloir participer à une discussion sans connaître ce dont on parle. On peut avoir quelques éléments pour le situer et en faire part ou poser des questions (sur le rapport avec un autre livre par exemple). Mais celui qui a lu le livre possède bien des informations de première main.

Valéry pour « les livres que l'on a parcourus » 

Ce chapitre me paraît correspondre à l'autre argument académique bateau : « il est en effet assez rare, quand nous avons un livre entre les mains, de le lire de la première à la dernière page. La plupart du temps, [...] nous le parcourons » (p. 41). C'est une bonne excuse que les professeurs fournissent aux étudiants. Une cause pratique souvent entendue est bien sûr la situation des jurys littéraires du fait des nombreuses publications ou celle des comités de lecture des éditeurs qui reçoivent de très nombreux manuscrits. Mais en principe, les acheteurs des livres finalement publiés et primés achètent les livres pour les lire, même s'ils ne les lisent pas tous ou ne les finissent pas.

Valéry s'appuie en particulier sur l'opinion des autres, en remarquant que deux auteurs opposés comme Gide et Daudet sont d'accord sur Proust (p. 33). Bayard semble apprécier la virtuosité de Valéry dans l'éloge ambivalent d'Anatole France auquel le poète ambassadeur sétois a succédé à l'Académie française. On peut ici remarquer que Bayard, qui avait promis de préciser par un code les livres lus ou non, parcourus, entendus parler ou oubliés (p. 17), ne dit rien à propos d'Anatole France, en se fondant seulement sur ce qu'en dit Valéry. C'est le biais du procédé. Accessoirement, on peut penser que Bayard en a aussi entendu parler de la part des surréalistes qui considéraient notoirement Anatole France comme un auteur lourdingue (cf. tract surréaliste « Un cadavre ». Il se trouve que j'ai aussi voulu vérifier, il y a quelques années, ce qu'il en était d'un de ses livres, Les Opinions de Jérôme Coignard, et j'ai été agréablement surpris.

Même si Bayard concède que « le problème de ces ‘hommages' à Proust et à Anatole France est qu'ils ont pour effet de semer le doute sur tous les autres textes consacrés par Valéry à des écrivains », il ne peut s'empêcher de justifier cette méthode selon laquelle : « Valéry insiste [...] à maintenir avec le livre une distance raisonnable seule à même de permettre d'en apprécier la signification » (p. 42) pour relancer son gimmick de non-lecture : « on peut se demander quel est le meilleur lecteur, entre celui qui lit en profondeur un ouvrage sans pouvoir le situer et celui qui n'entre dans aucun et circule dans tout » (p. 41). Outre l'alternative en termes de tout ou rien au lieu de plus ou moins, le processus normal est de partir des lectures initiales qui déterminent les choix suivants. Pour les essais, c'est uniquement cela qui permet de passer sur ce qu'on sait déjà. Pour les romans, si on picore, on perd le sens global.

Umberto Eco pour « les livres dont on a entendu parler »

Bayard utilise l'intrigue du Nom de la rose pour justifier que Guillaume de Baskerville peut reconstituer le livre caché dans la bibliothèque du monastère, à partir de l'enquête pour trouver les causes de l'assassinat de ceux qui le recherchent : « Baskerville [...] n'a certes pas eu le livre entre les mains avant la dernière scène [...], mais il a tout de même réussi à s'en faire une idée exacte, au point d'être en mesure d'en exposer le contenu à Jorge » (p. 48). Comme on a affaire à une expertise déductive exceptionnelle sur le modèle de Sherlock Holmes, dont s'inspire Eco pour le personnage, il s'agit au mieux d'un idéal à atteindre.

Mais bizarrement, Bayard envisage la possibilité de fausses déductions initiales renforcées par Jorge pour tromper Baskerville (p. 51) et même la possibilité d'autres erreurs de Baskerville si tout ce qu'on apprend sur le livre est faux (p. 52). Il en résulte l'idée de la construction d'un objet imaginaire (pp. 52-53). Ce qui est plutôt une référence cachée à l'autre livre d'Eco, L'Œuvre ouverte où chacun a sa propre lecture. C'est d'ailleurs ce qui se passe pour le film tiré du livre qui prend quelques libertés avec le livre. Ce n'est pas nécessaire de généraliser en disant que « tout livre dont nous parlons est un livre-écran » (p. 53, inspiré des « souvenirs-écrans » de Freud).

Montaigne pour « les livres qu'on a oubliés »

Bayard semble réduire les déplorations de Montaigne sur sa mauvaise mémoire à la justification de la non-lecture : « alors même que je suis en train de lire, je commence à oublier ce que j'ai lu et ce processus et inéluctable » (p. 55). Il faudrait plutôt y voir une ébauche d'une nouvelle réalité de l'acte de lecture par opposition à celle d'apprendre et réciter comme dans l'enseignement des textes sacrés (Bible, Coran), des manuels professionnels ou des traditions orales. On conserve l'apprentissage par cœur pour les poésies, les chansons et dans le cas des fans de certains films ou d'opéra par exemple.

Il n'est ici pas faux de dire que « c'est parce qu'il fait sien ce qu'il a lu que Montaigne s'empresse de tout oublier, comme si les livres n'étaient que le support d'une sagesse impersonnelle » (p. 57). Mais la construction de la subjectivité correspond aussi aux différences de points de vue incarnées par l'abondance des livres. Personne n'est plus l'individu d'un seul livre.

Graham Greene pour « les situations de discours dans la vie mondaine »

Bayard nous rappelle judicieusement (outre l'intrigue policière du roman) que le personnage du Troisième homme est « obligé de parler de livres qu'il n'a pas lus » (p. 65) parce qu'on le prend pour un auteur homonyme et que tout ce qu'il raconte est réinterprété ou pris pour un trait d'esprit (p. 69). Il est exact de dire que : « si l'assurance dont fait preuve Martins est due pour une part à son caractère, elle tient aussi à la position d'autorité dans laquelle l'organisateur de la réunion et le public l'ont installé. Tout ce qu'il peut dire se retourne en sa faveur » (pp. 71-72). L'idée de malentendu exclut donc l'interprétation qui confondrait la fiction avec une vérité. Comme l'admet Bayard, « il s'agit d'un exemple parfait de ce qui est appelé un dialogue de sourds » (p. 73) et ce n'est rien d'autre.

C'est donc un biais littéraire de faire comme si un exemple fictif incarnait la réalité alors qu'il s'agit ici d'un jeu de l'auteur Graham Greene. Dire à propos des malentendus : « cette situation est plus courante qu'on pourrait le penser quand on parle des livres » (p. 73) en le justifiant encore (et toujours) par : « nous avons vu, par exemple avec Umberto Eco, que la discussion portait moins sur [le livre] que sur un objet fragmentaire et recomposé » (idem), enfonce juste le clou pour parler d'interprétations différentes. Bayard évoque d'ailleurs deux choses distinctes : la fidélité de la mémoire et la justesse des interprétations qui dépend plutôt de compétences générales ou particulières des lecteurs. Umberto Eco avait fait amende honorable dans son livre, Les Limites de l'interprétation, contre le fait que des interprétations inconsistantes se réclamaient de L'Œuvre ouverte. Outre l'aspect purement fictionnel, on pourrait aussi parler des relations du contenu des livres avec la réalité, qui peuvent être discutables.

Laura Bohannan et Shakespeare pour « les situations de discours face à un professeur »

Tout à son apologie paradoxale de la non-lecture (surtout pour ceux qui lisent son livre), Bayard insiste en disant : « j'ai pu remarquer [...] que cette situation ne perturbait nullement les étudiants, à qui il arrivait fréquemment d'intervenir avec pertinence, voire avec précision, sur les livres qu'ils n'avaient pas lus » (p. 76). On peut éventuellement douter que les professeurs apprécient que les élèves ne lisent pas les livres au programme ou ceux dont ils parlent. Mais c'est un peu vrai que c'est aussi ce qu'on enseigne en France : être capable de parler a priori plutôt qu'empiriquement. D'où le résultat connu de bavardages mondains qui peuvent être brillants.

Bizarrement, dans ce chapitre, Bayard présente le cas des Tivs, ethnie africaine à laquelle l'anthropologue américaine Laura Bohannan (1922-2002) avait présenté Hamlet de Shakespeare pour en démontrer l'universalité (p. 77). Ce que l'expérience décrite finit donc par démentir quand les auditeurs transforment la pièce pour la faire correspondre à leur culture. Bayard justifie la référence à cette expérience en disant : « je propose d'appeler ‘livres intérieurs' cet ensemble de représentations collectives et individuelles » (p. 81). Cela me paraît confondre la culture individuelle et collective. Le « livre intérieur » est un emprunt à Proust : « cette lecture consistait en un acte de création. [...] Ce livre, le plus pénible de tous est aussi le seul que nous ait dicté la réalité » (p. 82). Les universitaires veulent souvent faire adopter un surcodage à leurs étudiants. Le fond de la question est plutôt que chacun doit assimiler la réalité extérieure et les livres nous aident en proposant des modèles possibles, hélas fictifs. Le problème des fictions est de faire accepter des mondes imaginaires qui deviennent souvent des cadres culturels (par exemple, les Tivs ne comprennent pas le type de fantôme de Hamlet).

La confusion personnalité/culture est confirmée par Bayard qui dit que : « le livre intérieur, dans le cas des Tivs, est plus collectif qu'individuel » (p. 83) pour se corriger immédiatement : « nous ne savons rien de chaque Tiv en particulier. [...] Et il est raisonnable que la cohésion du groupe tend à unifier les réactions. Mais s'il existe, pour chaque culture, un livre intérieur collectif, il existe aussi, un livre intérieur individuel, tout aussi actif, sinon plus que le livre collectif dans la réception » (idem). Ça reste quand même un peu différentialiste.

Bayard utilise sa catégorie proustienne pour parler de l'écriture elle-même : « on peut aussi imaginer que c'est à rechercher et mettre en forme son livre intérieur que travaille tout écrivain [...]. Les livres intérieurs forment un système de réception des autres textes [...]. Ils constituent une grille de lecture » (p. 83). Cela me paraît un peu confus : l'écrivain met plutôt en forme des livres « extérieurs » (comme le dit Proust contre Sainte-Beuve), c'est la personnalité qui est la grille de lecture. Et Bayard ajoute à la confusion par l'injonction : « comment en effet se mettre et continuer à écrire sans cette image idéale d'un livre parfait » (p. 83) qui me paraît une contrainte platonicienne inutile d'une idée déjà formée, comme la statue déjà présente dans le marbre de la conception classique de l'art.

Outre le surcodage inutile pour évoquer la subjectivité : « ce sont les livres intérieurs qui rendent si difficiles les échanges sur les livres » (p. 84) Bayard justifie la non-lecture de ses étudiants dont les « interventions apportent à la rencontre avec [le livre] une originalité qu'elles n'auraient sans doute pas eue s'ils avaient entrepris de le lire » (p. 85). Bayard veut-il dire que les étudiants ne connaissent pas l'existence des fantômes dans la culture occidentale ? Effectivement, on imagine que l'idée a priori d'universalisme est contredite par la pratique pédagogique qui constate que chaque individu a des conceptions personnelles. N.B. On parle de learning dans l'appropriation individuelle (différentielle) de la culture.

Normalement, dans un même cadre culturel, il faudrait plutôt parler de différences de points de vue. Mais ça ne concerne pas la non-lecture dans le cas des Tivs eux-mêmes qui ont bien pris connaissance de Hamlet. Il me semble que les questions de la subjectivité, de la culture et de l'universalisme sont mal prises en compte par cette idée de « livre intérieur ». C'est l'époque qui veut ça.

Pierre Signac pour « les situations de discours [du critique] devant l'écrivain »

Le livre de Signac est une histoire compliquée où un auteur n'a pas lu le livre qu'il a écrit (on a publié autre chose) tandis que le co-auteur n'a pas écrit ce livre qu'il a lu (p. 89). On voit bien qu'il s'agit d'un artifice littéraire, effectivement pour nous parler du problème des lecteurs n'ayant rien compris (p. 93). C'est se donner beaucoup de mal pour conclure seulement que « l'auteur n'attend nullement un résumé ou un commentaire argumenté de son livre [...], il attend seulement, en préservant la plus grande ambiguïté possible, qu'on lui dise avoir aimé ce qu'il a écrit » (p. 95). Et pourquoi « avec ambiguïté » sinon pour justifier la thèse de Bayard ?

Un jour sans fin pour « les situations de discours avec l'être aimé »

Le film Un jour sans fin est interprété par Bayard selon l'idée que la connaissance d'autrui exigerait d'arrêter le temps (p. 95). L'idée très originale du film est celle d'un personnage désabusé qui se civilise en prenant le temps d'écouter, mais dans l'intention originelle d'en profiter. Pour le personnage joué par Bill Murray, la contrainte est de séduire celui joué par Andie MacDowell en changeant son image de type odieux en une journée, puisqu'il revit sans arrêt la même séquence sur cette seule période. Il n'est d'ailleurs pas question ici de parler d'un livre qu'on n'a pas lu ou d'un film qu'on n'a pas vu. Ce serait dommage dans le cas de celui-ci. La contrainte de connaître préalablement un « livre intérieur » est plutôt ici une fable fantastique, comme l'idée de « deux êtres en train de communiquer sans perte à propos de ‘leurs livres' » (p. 101). La réalité des relations à autrui est plutôt une diversité de situations, du mariage arrangé à la rencontre occasionnelle en passant par la cohabitation quotidienne. On ne peut pas réajuster (comme dans le film) et on s'en contente. Dans le cas d'un livre « extérieur » dont parleraient deux individus avec leurs différences personnelles, ils peuvent justement échanger leur point de vue, mais ils ne sont pas obligés d'avoir le même.

David Lodge pour « ne pas avoir honte »

On a compris que Bayard veut décidément plaire aux amateurs de paradoxes en minaudant : « je m'exprime pour ma part d'autant plus longuement et d'autant mieux sur les livres que j'ai pratiquement cessé d'en lire » (p. 107), sous prétexte de valoriser la « relation à l'autre » (p. 108). Ici, il nous livre une référence aux livres de David Lodge, Changement de décor et Un tout petit monde, entre autres sur un professeur d'université qui dialogue avec le bot ELIZA (programme d'un des pionniers de l'intelligence artificielle, Joseph Weizenbaum – non cité). Bayard utilise le roman de Lodge pour contredire Proust sur la biographie et dire que le professeur n'a pas besoin de lire les livres de ses collègues pour en avoir une idée en se basant seulement sur sa personnalité (pp. 109-110). Pourquoi pas ? Mais dire « ce sont les affinités avec son propre livre intérieur qui permet de lui donner matière à émettre un jugement » (p. 110) me paraît décrire le mécanisme des préjugés. La lecture pourrait permettre de les modifier.

Bayard considère que dans le roman de Lodge, « il est frappant que Dempsey ne livre avec une telle franchise son opinion sur le livre de Swallow que parce qu'il a en face de lui un ordinateur et non une personne » (p. 111). Mais finalement il s'avère que le programme était « commandé à distance par un de ses collègues » (p. 112). Ce n'était pas le cas d'ELIZA de Weizenbaum qui déplorait que son programme marche trop bien. Dans mon livre sur l'IA, j'avais considéré qu'il s'agissait d'un refus de sa part d'accepter que la communication humaine soit analysable. C'est un peu aussi le cas ici.

L'autre thématique de ce chapitre est celle des relations de pouvoir, et plus spécialement celles du monde universitaire ou intellectuel, inutilement présentées sur mode de surcodage précédent : le « troisième type de bibliothèque que j'introduis ici, la bibliothèque virtuelle est un espace, oral ou écrit, de discussion des livres avec les autres » (p. 116). On parle plutôt de références culturelles. Et « l'enjeu est de définir sa place dans cette bibliothèque [...collective...] de la même manière qu'un mot ne prend son sens que par rapport aux autres mots de la même langue et aux autres mots de la phrase où il figure » (p. 110). En fait, un mot a bien un sens en lui-même. C'est pour lever les « ambiguïtés » que la phrase intervient. Le problème général est celui de la compréhension de travers et pas la sorte de conception mystique de la langue qui dérive de cette présentation (analogie hors de propos pour parler des relations de pouvoir, hormis une allusion purement verbale éventuelle au vocabulaire linguistique chomskyen qui parle de « gouvernement et de liage »).

Le cas présenté dans un des romans de Lodge concerne un « jeu de l'humiliation » qui consiste à avouer (ou prétendre) n'avoir pas lu un livre pour marquer des points quand les autres disent (ou prétendent) l'avoir lu (p. 114). Comme la conséquence est donc de chercher les livres les plus connus possibles, c'est donc considéré comme humiliant, en principe, pour des professeurs de littérature. Outre la démonstration d'une détestable mentalité (puisqu'on ne peut pas avoir tout lu), Bayard considère que « l'une des règles implicites est que l'on ne cherche pas à savoir dans quelle mesure celui qui dit avoir lu un livre l'a effectivement fait, et ce pour deux raisons. La première est que la vie à l'intérieur de cet espace deviendrait rapidement invivable si l'ambiguïté sur la vérité des énoncés n'y était pas maintenue et s'il fallait répondre clairement aux questions posées. Et l'autre raison est que [...] savoir ce que signifie avoir lu un livre est, on l'a vu, hautement problématique » (p. 117). Il me semble au contraire qu'il doit falloir être crédible pour jouer, ce qui n'est donc pas difficile puisqu'on ne peut pas avoir tout lu (bis).

Évidemment, le roman complique le truc avec un prof qui ne veut pas admettre ses lacunes, mais qui ne veut surtout pas perdre et finit donc par dire qu'il n'a pas lu Hamlet. Un Tiv sans doute. Ce choix est d'ailleurs un problème puisqu'il s'agit d'une pièce et qu'on peut l'avoir vu au théâtre (comme c'est mon cas par exemple, à la télévision en fait). Bon, c'est sûr que c'est improbable pour un prof de littérature de la période concernée. Mais passons...

Tout ça au final pour nous dire qu'il faudrait se « délivrer de l'image oppressante d'une culture sans faille, transmise et imposée par la famille et les institutions scolaires, image avec laquelle nous essayons en vain de coïncider » (p. 119). Le journal Pilote, si je me souviens bien, proposait des « fables omnibus », des sortes de poèmes inutilement verbeux, opposés à d'autres « fables express », sur le mode de celui de Raymond Devos : « Se coucher tard, nuit », qui ajoutait : « On ne peut pas faire plus concis... » Au final donc, on n'a donc pas titularisé le prof qui n'avait pas lu Hamlet, mais un autre, dont « je ne suis pas sûre qu'il ait lu Hamlet lui non plus, mais personne ne le lui a demandé » (p. 117). Le monde universitaire est moins professionnel que ses affiliés le prétendent.

Balzac pour « Imposer ses idées »

Il y est question d'une prétendue « mobilité du texte » (p. 120), justifiée par le Balzac des Illusions perdues et les livres non lus par quelqu'un qui devrait en faire un compte-rendu (p. 121). La glose de Bayard reprend la thèse des personnages du livre affirmant cyniquement qu'on peut, par intérêt, « dénigrer un livre dont on pense pourtant le plus grand bien » (p. 125) et que « le contenu du livre est sans importance sur le discours que ce livre mérite » (p. 126). Il est exact que « chez Balzac, comme chez Lodge, le jeu se fait pour des places de pouvoir » (p. 129).

La question est de savoir ce que l'on décrit. Si on peut dire tout et son contraire (p. 129) par intérêt, on a plutôt affaire à des intellectuels organiques ou des escrocs. Après avoir parlé de sophistique pour avertis, Bayard justifie ça par le fait que ce n'est pas le même livre dont on parle (p. 130). Est-ce donc l'intention de Balzac dans les Illusions perdues ? Une analyse correcte doit effectivement envisager que certains peuvent s'en servir comme modèle pour réussir dans la vie.

Sôseki pour « Inventer des livres »

On commence à comprendre le jeu de Bayard qui parle ici du roman Je suis un chat, de Sôseki, dans lequel un « esthète trouve son seul plaisir à mystifier les gens en controuvant une histoire quelconque », comme de fausses citations de conseils pour peindre (p. 135). Ce genre de canular se transforme en fake news quand elles sont reprises par un étudiant qui les cite (idem). J'avais émis le sarcasme que ce pourrait être la raison des légendes urbaines dans le monde politique. Elles proviendraient des faux cours donnés aux camarades de classe à Sciences-Po pour les couler aux examens, comme on le raconte.

Bayard se délecte d'en rajouter dans l'incertitude : « mais comment l'esthète peut-il savoir avec certitude qu'il a affaire à un non-lecteur si lui-même n'a jamais lu le roman » (p. 137), puisque « le savoir en cause dans les discours sur les livres est un savoir incertain » (p. 138) ou « les notions de vrai et de faux [...] perdent beaucoup de leur validité » (p. 140). J'ai déjà l'occasion de commenter cette apologie du doute cartésien qui relève simplement de la légende académique. Le principe cartésien est la recherche de la certitude.

L'approche de Bayard repose sur l'analyse du lecteur : « parler d'un livre concerne moins l'espace de ce livre que le temps du discours à son sujet » (p. 142). L'argument réel est le rôle de l'imagination pour fournir des interprétations. Mais c'est l'imagination de l'auteur et non celle du lecteur qui constitue le livre. Et les interprétations sont justes ou fausses, quoique cela reste à déterminer. Il ne s'agit pas vraiment de dire que « l'interprétation [...] risque, si elle est trop claire, d'être vécue comme une forme de violence sur l'autre » (pp. 142-143), le risque est plutôt le spoiler, pas plus de dire que « l'intervention sur un livre non lu implique également une mise entre parenthèses de la pensée consciente et raisonnable, suspend qui n'est pas (là encore) sans évoquer l'espace analytique » (p. 143). Outre l'allusion phénoménologique (suspendre le jugement) et à la libre association pour le cas de la psychanalyse, on reconnaît bien là une apologie romantique de l'irrationalité. Quoique dire que « cette ambiguïté n'est pas contradictoire avec la nécessité [...] d'être affirmatif et d'imposer son point de vue » (p. 143) fait banalement régresser l'analyse à la justification du blabla littéraire mondain.

À ce stade, Bayard croit malin d'avouer qu'il a lui-même volontairement falsifié quelques comptes-rendus de livres dans les chapitres précédents. Dans le cas du Nom de la rose d'Eco, j'avais cru qu'il était trompé par sa mémoire : c'est effectivement ce qui peut se passer quand on parle des livres qu'on a lus (Bayard dit qu'il l'a seulement parcouru – p. 44 – et brode seulement sur le film). Cela ne permet pas de conclure qu'il ne faut pas les lire ou d'insister lourdement en disant que nos inventions sont des « faits certes non avérés directement dans les textes, mais qui [...] correspondent pour moi à l'une de leurs logiques vraisemblables et en font donc à mes yeux intrinsèquement partie » (p. 143). On peut effectivement imaginer des fins ou des péripéties différentes, mais cela concerne surtout ceux qui ont lu les livres en question. Bayard aurait pu aussi inventer des faux livres dans tous les cas.

Oscar Wilde pour « parler de soi »

Bayard revient à Oscar Wilde qui dit n'accorder que six minutes à un livre dont il doit parler (p. 145). Certains ont pu faire de même en brodant sur le titre et le sommaire du livre de Bayard. On parle de « lecture rapide ». Mais il me semble effectivement que la thèse « réelle » de Bayard est celle de Wilde qui dit que « la critique est un art » (p. 147) et que « le vrai critique, s'il prend plaisir à perdre ainsi ses facultés de contemplation, peut tirer une œuvre d'une beauté intégrale et d'une parfaite subtilité intellectuelle » (p. 150). Outre la pose mondaine propre au personnage de Wilde, le risque est plutôt celui souligné par Picard à propos de Barthes de dire n'importe quoi sur Racine.

Concernant justement cette créativité, j'ai déjà mentionné ailleurs que j'avais regardé l'émission de télé « Les grosses têtes » à ses débuts pour voir si elle était comique. L'émission fonctionnait sous forme d'un quizz. Je m'étais aperçu que les participants répondaient par des blagues quand ils ne connaissaient pas la réponse. Sinon, ils essayaient de donner la réponse les premiers. Il est fort possible que la créativité en question ici procède selon le même principe et ne trompe pas grand monde. Le divertissement est de la diversion.

Faire semblant de croire que « le discours sur les livres non lus nous place au cœur du processus créatif » (p. 155) peut justement correspondre au critique qui se prend pour un auteur littéraire ou qui se console de ne pas en être un en mystifiant ses propres lecteurs sur les livres dont il parle. On peut aussi admettre que cela concerne les variations sur un modèle donné, comme le fait la tradition orale. Mais cela ne concerne pas la non-lecture. D'autant que la tradition orale mémorise le « texte » original et que les variations correspondent à l'impro des musiciens. Elle suppose une grande maîtrise.

Cette idée de créativité n'est d'ailleurs pas maintenue très longtemps par Bayard, « car le seul véritable objet de la critique, ce n'est pas l'œuvre, c'est soi-même » (p. 151), « l'essentiel est de parler de soi et non des livres, ou de parler de soi à travers les livres » (p. 154). Si soi-même est toujours le but, celui de la lecture critique est d'expliciter l'œuvre. Bayard s'en sort en soutenant que « l'invention dans chaque contexte de parole ou d'écriture du livre approprié sera d'autant plus crédible qu'elle sera portée par la vérité du sujet et s'inscrire dans le prolongement de son univers intérieur » (p. 154). On peut toujours tout ramener au locuteur. C'est une sorte de psychologisme à la Sainte-Beuve qui, cette fois, concerne le lecteur. Mais ce qui manque est le nouveau qu'apporte le livre « extérieur ». Chacun évolue en s'appropriant les apports qu'on trouve dans le monde et dans les livres et non en ressassant le même. Le risque rituel est le biais du système hollywoodien qui refait toujours la même histoire et réduit les œuvres originales au même (I Robot, d'après Asimov, d'Alex Proyas, interprété par Will Smith, est ramené à un schéma plus classique des films d'action).

Notons que chez Wilde, des affirmations de ce genre correspondent à une forme paradoxale de fausse modestie : il joue les cabotins pour masquer son œuvre sur le mode Garcimore, magicien de la télé des années 1970-1980, qui faisait semblant de rater ses tours, mais les réussissait à la fin (Éric Antoine en reprend un peu le principe). Il ne faut pas tout prendre au mot en disant que « comme le montre très bien Wilde, il existe une forme d'antinomie entre lecture et création, tout lecteur courant le risque, perdu dans le livre d'un autre, de s'éloigner de son univers personnel » (p. 160). Tout lecteur n'est pas un créateur comme Wilde.

Conclusion

Le livre de Bayard est une sorte de canular qui utilise ses connaissances de critique pour mettre en scène une thèse factice qui illustre elle-même les arguments développés dans les chapitres successifs. C'est une sorte de critique littéraire (au sens littéral). Comme le Barthes de Picard, le critique veut être lui-même un écrivain. Il se permet de broder sur une théorie de la lecture en parodiant la méthode universitaire. Le fait est qu'outre le compte-rendu journalistique de nouveautés éditoriales, le principe de la critique littéraire universitaire pourrait ne correspondre qu'à une forme d'analyse stylistique formelle dont le débouché relèverait des seuls cours d'écriture créative. La conséquence étant d'ailleurs de donner l'impression d'une fabrication quasi mécanique qui contredit l'idée de créativité.

Tout cela ne concerne de toute façon pas la non-lecture. Bayard cède au paradoxe facile d'en faire l'apologie de façon répétitive. L'argument inspiré d'Eco « qu'un livre se réinvente à chaque lecture » (p. 161) suppose forcément la lecture. Et on peut s'amuser de l'inversion du reproche habituel aux élèves et étudiants de ne pas lire : « parler des livres non lus est singulièrement absent des programmes » (p. 161). Il est loin le temps où l'on voulait diffuser la culture. La scolarisation généralisée l'a démystifiée. On a vu dans la citation du début que le but est seulement d'avoir un poste : « Né dans un milieu où l'on lisait peu, ne goûtant guère cette activité et n'ayant de toute manière pas le temps de m'y consacrer » (p. 13). Les professeurs se plaignent effectivement souvent d'être submergés de tâches administratives. Je veux bien croire qu'ils ne lisent plus.

Quoi qu'il en soit, la mystification de Bayard a bien marché si l'on se fie aux commentaires qu'on trouve en ligne. Darah, une lectrice naïve qui propose deux vidéos YouTube sur le livre (1) et (2), interprète les (faux ?) aveux précédents de Bayard en termes bourdieusiens de parcours « transclasse ». Je penche plutôt pour un attrape-couillon(ne)s. Elle remarque néanmoins que le livre ne dit pas vraiment comment parler des livres qu'on n'a pas lus et que c'est plutôt une sorte de réflexion sur la lecture et la non-lecture, surtout dans ses dimensions sociales et psychologiques.

Darah se fixe un peu trop sur l'idée de « vue d'ensemble » du bibliothécaire de Musil qui permet de repérer la situation de l'œuvre. D'où son utilisation de l'approche de Bourdieu en termes de privilège de l'héritage culturel. Mais elle se trompe sur elle-même quand elle se considère comme une transclasse puisqu'on apprend qu'elle a pioché dans la bibliothèque de sa mère : « il y avait quelques classiques dans la bibliothèque de ma mère qui dataient de sa première année de fac » (vidéo 2 - 8:00). Les écrits de Bourdieu concernaient une période où il y avait à peine plus de 10 % de bacheliers par an (et 4 % dans la génération de leurs parents). J'ai déjà remarqué ce genre d'erreurs sociologiques chez les jeunes de la génération Y ou Z qui se croient sans doute issus des classes inférieures parce qu'il existe de plus riches qu'eux. Cette sorte d'identification mystique aux dogmes scolastiques est un biais intrinsèque de la scolarisation. Puisqu'il est question du livre et de la lecture, dans les années quatre-vingt, j'avais déjà noté une citation remarquable à ce propos : « Quand la Bible a été traduite en anglais, tout homme, que dis-je, tout garçon et toute fille capable de lire l'anglais pensèrent qu'ils conversaient directement avec Dieu et qu'ils comprenaient sa parole » (selon Hobbes, de G.P. Gooch, 1939, in C.N. Parkinson, L'évolution de la pensée politique, p. 68).

La réalité de l'intervention de Darah consiste plutôt dans son sentiment (bourdieusien) d'illégitimité. Elle dit avoir été complexée face à la culture de certains de ses camarades et des exigences de la prépa en Khâgne. Il est possible qu'elle s'illusionne aussi sur ce point et que les autres soient dans le même état d'esprit. Plus tard, elle se force à aimer L'Étranger de Camus ou Madame Bovary de Flaubert au nom d'une prétendue compétence acquise, alors que cela relève surtout de goûts personnels. C'est plutôt ça le « livre intérieur ». Darah a tort de croire qu'être capable d'apprécier ces deux livres relève en soi de la culture légitime. Leur qualité est au moins discutable, surtout quand on prétend interroger la légitimité des classiques (ces deux livres me sont personnellement tombés des mains et l'impression a persisté à la deuxième lecture pour Camus). La compétence critique consiste seulement à pouvoir en parler, quand on les a lus donc. S'il s'agit seulement de « ne pas avoir honte », ce qui fait problème est quand même l'idée que dans le livre de Bayard, « l'obligation de parler de livres non lus ne doit pas être vécue de manière négative, dans l'angoisse ou le remords » (p. 145) et qu'il faut être « libéré de tout sentiment de faute » (p. 160). Ce qui est plutôt la caractéristique d'un sociopathe. Il est bien question de livres non lus !

Darah en vient de fait à justifier une non-lecture « de classe » au nom de Bourdieu à qui Finkielkraut reprochait cette conséquence, à juste titre, comme on le constate ici. J'ai déjà précisé dans mon livre La Pensée Finkielkraut... et sa Réplique que son tort personnel consistait à justifier l'hérédité culturelle en donnant donc raison à Bourdieu (que je conteste sur ce point). Cet héritage culturel n'existe pas réellement, comme on vient de voir à propos de Darah qui s'est passionnée pour la lecture tardivement (encore qu'elle admette bizarrement qu'elle lisait auparavant pour le plaisir). Il est faux de croire que des parents éduqués font profiter d'une sorte de bain culturel efficace. L'idée d'héritage « inné » est sans doute fondée sur quelques exemples célèbres (souvenirs d'Emmanuel Berl avec Proust, mémoires de Simone de Beauvoir, etc.). La réalité est plus souvent la sorte d'injonction culturelle dont se plaint Darah – et qui n'est justement pas le cas des classes inférieures. La culture est individuelle et les vrais transclasses n'ont pas de complexes parce qu'ils sont conscients de leur valeur : ils savent d'où ils viennent et peuvent se comparer aux fils à papa médiocres sur lesquels ils ne se font pas d'illusions. Je parle de « vraie sociologie » !

Ces commentaires illustrent bien la thèse du livre qui consiste à parler d'un livre qu'on n'a pas compris ou celle d'une interprétation personnelle : un autre commentateur, Ousama Bouiss, en rétablit tout aussi paradoxalement une forme uniquement cohérente du livre de Bayard : on ne peut pas tout lire ou ne pas lire un livre entièrement, on peut oublier ce qu'on a lu ou broder, et bien sûr lire des résumés. Bouiss résume le livre que Bayard aurait pu écrire s'il avait fait une étude sérieuse sur la lecture. Mais il lui aurait fallu enquêter empiriquement plutôt que par introspection en prenant des exemples littéraires factices. J'ai déjà signalé ce biais avec Clément Rosset.

Bayard a récidivé avec Comment parler des lieux où l'on n'a pas été ? et Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? pour exploiter le genre. Le risque de la fiction est de créer des routines. Celui du canular est par définition de chercher à tromper. Certains sont victimes de ce genre de mystifications. J'ai tendance à considérer que le complotisme est le résultat du matraquage hollywoodien sur ce sujet, de façon réaliste (Les hommes du président, JFK...) ou plus ou moins fantastique (Jason Bourne, Mission impossible, La Guerre des étoiles, Matrix...). C'est le propre de la fiction de structurer l'imaginaire. Ça peut aller très loin. D'ailleurs, une interview de l'auteur joue très bien le jeu de la justification de la non-lecture au point qu'on se demande si Bayard n'a pas fini par croire à sa propre blague ou si tout ce qu'on voit dans les médias et toute la culture ne relèvent pas du canular.

Avec Exergue, j'ai pris le contrepied de Bayard en décidant de parler en profondeur des livres que j'ai lus. J'ai eu l'occasion de signaler la sorte de canular de Qu'est-ce qu'une nation ? de Renan ou les délires de Scheler, de Spengler, de Merleau-Ponty et d'autres. On constate en effet qu'on vit dans un monde où ces sortes de textes biaisés servent de références, voire de normes. La question est effectivement de s'en libérer parce qu'on a compris leurs limites. Le risque quand on parle de ces livres sans les avoir lus est justement de reproduire leurs erreurs ou la doxa à leur égard.

Jacques Bolo

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