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Conneries / Politique / Société - Février 2021

Islamo-gauchisme ou laïco-fascisme ?

Résumé

Le confusionnisme politicien opposé à la ghettoïsation universitaire structurelle fonctionne sur le mode Trump dont les Français croyaient être immunisés par nature, ce qui est déjà une imbécillité. Il faut arrêter de parier sur les bonimenteurs auxquels on fait semblant de croire. Quand on joue aux cons, ce sont les cons qui gagnent.

La dénonciation de l'islamo-gauchisme dans l'université par la ministre des Universités, Frédérique Vidal, a suscité un tollé, en particulier chez ceux qui se sont sentis visés. Une pétition d'universitaires en est venue à réclamer sa démission. J'avais eu l'occasion de twitter peu de temps avant que c'était la seule issue possible à une telle bêtise.

Je ne vais pas me répéter. J'ai eu l'occasion de dire que l'idée de séparatisme est une honte qui impute une responsabilité aux victimes d'apartheid : les Français qui sont généralement obsédés par les mots devraient savoir (pour ceux qui l'ignorent) qu'apartheid se traduisait par « développement séparé » et que le terme de séparatisme revenait au même, malgré les précautions utilisées par Emmanuel Macro pour éviter communautarisme et de stigmatiser les différentes communautés (essentiellement les musulmans en fait). Sur ce principe, le rejet par certains amoureux des mots du terme islamophobie est aussi une imposture. On ne peut pas faire comme s'il n'existait pas un parti qui rejette les immigrés en général et les musulmans en particulier depuis quarante ans et qui atteint un tiers des électeurs, en parasitant la politique française pour la réduire à cette seule question au moment des élections. Macron devrait le savoir qui s'est trouvé opposé à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle.

J'ai eu l'occasion de dire que le terme d'islamo-gauchisme désigne en fait essentiellement les propalestiniens. Il avait été utilisé par Pierre-André Taguieff vers l'an 2000 pour accuser les antisionistes de se compromettre avec les islamistes, du Hamas en particulier. En fait, il faudrait se souvenir que le Hamas avait été favorisé un moment par Israël pour embarrasser l'OLP. Si c'est donc pour dire que les alliances peuvent être contre nature en politique, on sait bien que c'est souvent le cas. Le terme d'islamo-gauchiste a ensuite essentiellement été employé dans ce sens par l'extrême droite, traditionnellement antisémite elle-même. Et certains universitaires de droite et de gauche l'ont utilisé tout récemment contre les gauchistes antiracistes qui les attaquaient sur ce sujet ou sur d'autres. La politique et l'université sont des paniers de crabes. Le jeu joué par les uns et les autres finissent toujours par se retourner contre eux. C'est la confusion générale qui en résulte.

Concrètement, la réalité du phénomène, surtout sur le plan logique, n'existe pas : les gauchistes sont athées, souvent anticléricaux et certainement pas islamistes. Mais il est exact que gauchistes et islamistes ont été amenés à se côtoyer sur la question israélienne, éventuellement dans la tradition tiers-mondiste des années 1950-1980. Depuis une vingtaine d'années, on parle beaucoup moins des Palestiniens et le tiers-mondisme est passé de mode. La vérité du sujet concerne l'islamophobie dont les imbéciles verbalistes contestent la réalité en faisant l'impasse sur les identitaires français (qui sont les vrais communautaristes racistes). Le problème universitaire correspondant concerne la lâcheté académique à ne pas avoir tranché la question plus tôt : quand on tolère les conneries, il ne faut pas s'étonner que ça vous retombe sur la gueule. L'idée ressassée de « jugement par les pairs » sert d'excuse à l'isolationnisme universitaire (séparatisme donc), inepte sur ces questions qui concernent tout le monde, spécialement quand on se gargarise du terme « république » : le racisme est un délit. Le problème est que la République le tolère.

Face au confusionnisme, le débat spécifique concerne la fausse conception médiatique de la laïcité dont j'ai démontré l'inanité dans mon dernier livre, ainsi que l'incompétence de ceux qui prétendent en parler généralement. J'avais également traité le fait que cette question laïque, chez Élisabeth Badinter, était envisagée sous sa forme incantatoire, magie des mots pathologique décidément bien française. Elle correspond paradoxalement à la récitation d'un catéchisme, méthode scolaire traditionaliste inspirée de l'éducation religieuse : il suffisait que Marine Le Pen prononce le mot de laïcité pour qu'on fasse semblant de croire que le contenu suivait alors même que son parti revendiquait l'héritage chrétien et voulait même rétablir, pour ses franges les plus rétrogrades, l'autorité de l'Église. Il faudrait quand même vérifier un minimum ce que comprennent les élèves qui répètent ce que disent les professeurs. Les vers de Brassens, évoquant Blaise Pascal dans une de ses chansons qui disait « faites semblant de croire et bientôt vous croirez », décrivent cette conception pédagogique. La question est de savoir de qui il s'agit : est-ce les adhérents du RN qui finiront par croire à la laïcité ou Badinter qui croit que ce sera le cas ?

En fait, chose amusante, il y a effectivement eu une période et un effectif très limités d'islamo-gauchisme dans l'université (en fait au Collège de France) : c'est quand Michel Foucault a adoubé la révolution islamique iranienne de 1979. Objectivement, il ne représentait pas une tendance académique générale et on utilisait cet épisode pour le critiquer personnellement jusqu'aux années 2000 environ. Bizarrement, depuis l'invention du terme, on semble généraliser ce qui apparaissait plutôt auparavant comme une sorte de lubie personnelle. Sur le terrain, ce qui s'est passé en Iran est effectivement une alliance entre les démocrates, les Moudjahiddins du peuple (réputés gauchistes) et des ayatollahs pour se débarrasser d'un dictateur. On pouvait ou non s'y montrer favorable. Rapidement, les ayatollahs ont donc éliminé les autres, qui se sont exilés, après les partisans du Shah (j'en avais côtoyé dans mes cours de DEA au début des années 1980). Puis la guerre Iran-Irak a commencé avant les autres guerres du Golfe. Les gauchistes kurdes ont combattu les islamistes que les gouvernements occidentaux ont parfois soutenus.

En fait, justement à propos de cette réalité concrète de l'islamo-gauchisme moyen-oriental, il faut se rappeler qu'à l'époque ce n'étaient pas les gauchistes qui étaient islamistes, mais les islamistes qui utilisaient un discours de gauche, ce qui avait abusé les communistes locaux, comme Gilbert Achcar le rappelle dans son livre Marxisme, Orientalisme, Cosmopolitisme (2013) que j'ai aussi commenté. On remarquera que la situation est exactement la même que les illusions que se fait Élisabeth Badinter sur la laïcité : en France, il n'existe pas d'islamo-gauchisme (alliance entre les islamistes et les gauchistes, excepté contre le racisme, ce qui est légitime), ce qui existe est bien un laïco-fascisme (alliance entre les laïques et les fascistes, en particulier sur l'islamophobie, en la niant ou en la pratiquant). Ce confusionnisme abuse les gogos, dont le gouvernement actuel, qui a un peu trop tendance à se laisser dominer par l'écume médiatique. Et c'est cela que l'analyse scientifique devrait produire. Tout autre discours n'est que calcul politicien (les universitaires sont aussi engagés dans un camp ou un autre).

Évidemment, la raison pratique de l'intervention du ministre des Universités est justement la nécessité politicienne de se trouver des alliés pour les prochaines présidentielles. Quand on parle de communautarisme/séparatisme, l'aspect concret en est le risque d'un vote communautaire, musulman ou noir, sur le modèle des Noirs pour le Parti démocrate américain. La stratégie stigmatisante actuelle permet d'instiller le soupçon à leur égard et de les griller pour ne pas attirer les électeurs dans un parti qui les accueillerait. Contrairement à ce qui se dit, ce ne sont certainement pas les électeurs de Marine Le Pen que vise le président : ils ne vont pas voter pour lui, spécialement si elle lui est opposée. Par contre, comme le vote ethnique est sans doute plié dans les mêmes proportions qu'aux États-Unis, on essaie de discréditer les soutiens universitaires antiracistes de la gauche en espérant la diviser, pour récupérer les électeurs républicanistes sur le mode laïcard extrémiste du Printemps républicain et de ses arrivistes qui briguent des postes. C'est même un peu étonnant de ne pas avoir déjà recyclé Manuel Valls quelque part dans cette perspective.

Jacques Bolo

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