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Linguistique / Relativisme / Références - Décembre 2020

Wilhelm von Humboldt, Sur le caractère national des langues et autres écrits sur le langage

Résumé

Ce recueil bilingue de textes de Wilhelm von Humboldt (1767-1835) commence par une longue introduction du traducteur Denis Thouard, qui justifie la pensée effectivement originale de Humboldt sur la question de la langue. Cet auteur, fondateur de l'université allemande, semble bénéficier actuellement d'un regain d'intérêt et d'une interprétation bienveillante sans doute anachronique. Il faudrait plutôt la contextualiser comme une alternative à certaines thèses romantiques. La pensée de Humboldt subit également le poids de l'absence de linguistique autonome au début du XIXe siècle. Il contribuera d'ailleurs à fonder l'étude scientifique des langues, surtout exotiques, en faisant un travail comparatiste et classificatoire qui est encore utilisé de nos jours, même s'il est discuté par les linguistes. Mais les textes et les commentaires présentés ici relèvent plutôt d'une « philosophie du langage » totalement spéculative qui correspond plutôt à une négation de l'étude scientifique des langues. Cette notion même de « caractère national des langues », outre le truisme, si on pense que le chinois est la langue de la Chine et l'allemand la langue de l'Allemagne, repose en fait sur la confusion permanente entre langue et cultures ou entre langue et pensée. Denis Thouard a tort de considérer cela comme une « philosophie du langage », notion qui ne signifie à peu près rien d'autre que cette confusion dans ces diverses variations historiques plus ou moins mortifères. Même si les dérives nationalistes concernent moins la pensée de Humboldt lui-même, c'est quand même un trait marquant de l'université allemande du siècle et demi suivant sous son patronage institutionnel.

Wilhelm von Humboldt, Sur le caractère national des langues et autres écrits sur le langage, coll. « Points : Essais », n° 425, éd. du Seuil, Paris, 2000, 206 p., présentation de Denis Thouard.

Thouard en rajoute quand il commence en disant « tout serait plus simple [si...] le langage [relevait] d'une théorie de la communication. [...] Le langage serait, comme on l'a longtemps cru, comme on le croit encore très généralement, un instrument pour communiquer nos pensées, non pour les produire » (p. 7). Ce n'est pas le langage qui produit directement les pensées. La thèse humboldtienne est bien que la pensée dépend des « découpes conceptuelles opérées dans sa propre langue » (p. 8), et « contre la réduction du langage à un ensemble de signes conventionnels dont nous disposons pour communiquer nos pensées, il fait valoir le lien à une langue déterminée » (p. 12). Cette idée est devenue la vulgate de la prétendue philosophie du langage et c'est très discutable. On peut admettre que c'est une réminiscence du subjectivisme kantien (p. 8) appliqué à l'activité langagière. Mais ce qui est présenté comme la révolution kantienne est l'oeuvre de Kant, pas de la langue.

La justification par Thouard de l'absence de linguistique humboldtienne du fait de « l'oubli, par le théoricien [le linguiste], du langage avec lequel il théorise [où...] la naïveté est dans l'oubli de l'historicité et de l'interaction langagière  » (p. 10-11) est juste un tic réflexif philosophique fétichiste. L'historicité n'est pas directement dans la langue et la langue n'en est pas l'origine. La réalité est plutôt, effectivement, qu'« Humboldt transporte la pensée dans le langage » (p. 11), mais c'est juste une reproduction des idées de son temps qui identifiait grammaire et logique (langue et pensée) dans la lignée de Port-Royal. Sur ce point, il n'est pas original. On peut par contre mettre à son crédit qu'« il n'adhère pas pour autant au mythe romantique d'une langue originaire, [... parce qu'] on contribue à sa transformation » (p. 12). Le point fort de la thèse de Humboldt est bien l'idée que la langue se construit progressivement. Mais il en découle donc aussi chez lui l'idée que certaines langues sont plus primitives que d'autres, même si elles ont chacune leur valeur.

Par contre, la conséquence en ce qui concerne la traduction, consistant à « laisser subsister cette différence dans la traduction du chinois. [...] Si l'on traduisait autrement, toutes les langues paraîtraient les mêmes » (p. 26) est de l'ordre de l'imbécillité théorique à la mode qui conserve les tournures originales prétendument caractéristiques de l'esprit de la langue. C'est sûr que si on traduit mot à mot on a l'impression que les pensées sont différentes ! Traduire correctement peut signifier que les langues sont les mêmes. N.B. Le glossaire en fin de volume me semble relever de cette idée philosophique (humboldtienne) que la langue d'un auteur est intraduisible, alors qu'il suffit d'admettre que les mots concernés se traduisent différemment selon la phrase (les logiciels de traductions croient bien faire en proposant de traduire pareil). On pense perdre la pensée de l'auteur en ne le faisant pas, mais cela signifie simplement que les langues et les traductions fonctionnent ainsi. C'est d'autant plus absurde que Thouard cite justement le linguiste Rastier « qui rappelle qu'interpréter, c'est recontextualiser » (p. 171). Ça marche dans les idées comme dans la langue et dans la phrase.

En fait, la question de la traduisibilité correspond fondamentalement à l'idée d'une langue pivot sémantique, artificielle ou réelle (chacun pouvant simplement utiliser la sienne). C'est exactement ce qu'Humboldt récuse : « on a voulu remplacer les mots des différentes langues par des signes valant universellement, comme les mathématiques. [...] Toutes les tentatives pour instaurer [...] des signes universels pour l'oeil ou pour l'oreille ne sont que des méthodes de traduction abrégées » (p. 95). Cette idée de la langue universelle leibnizienne signifie simplement que le codage est conceptuel du fait qu'un mot du texte source peut effectivement se traduire différemment dans le texte cible. Chaque mot peut éventuellement exprimer différents sens et c'est le sens qu'on traduit. L'idée humboldtienne d'incommensurabilité concerne la culture, qui est par définition différente sur certains points, et non la langue, qui peut justement permettre la traduction des différences. Si un simple mot n'existe pas dans les deux langues, il faut évidemment une transposition ou une explication : ex. Le kimchi coréen est une sorte de choucroute (mais n'est pas utilisé comme plat autonome).

Il est donc faux de dire que Humboldt ne choisit pas entre universalisme et particularisme (p. 12). Humboldt considère d'ailleurs que les Français sont incapables de comprendre Kant dans l'exposé qu'il leur avait fait de cette philosophie. Les Français « n'ont pas la moindre idée, pas le moindre sens pour quelque chose qui serait hors des apparences : la volonté pure, le bien véritable, le moi, la pure conscience de soi, tout ceci est pour eux entièrement incompréhensible » (p. 27). Il est possible que ce qu'il souligne soit que les intellectuels français sont rationalistes et ne comprennent pas les implications théologiques (scolastiques) du kantisme, qu'Humboldt considère aussi comme poétiques. De ce point de vue, c'est plutôt Humboldt qui ne comprend pas que Kant est rationaliste dans un contexte scolastique.

On peut penser que ce genre de considérations ineptes de Humboldt sur la traduction provient de la mode des traductions grecques à son époque. Thouard signale des emprunts à la langue grecque en Allemagne à l'époque, du fait de la traduction par Voss (1751-1825) de l'Iliade et de l'Odyssée (p. 37). Ce qui conduit à de grosses sottises comme : « la langue allemande paraît, parmi les langues modernes, posséder seule les qualités de former un tel rythme [que le grec] » (p. 47), ou « un peuple remarquablement pourvu par la sensibilité, l'oreille et la sonorité pour le discours et le chant s'avance au point où l'organisme d'un parler se cristallise [...]. Ce n'est que par un tel jet heureux qu'on peut expliquer l'apparition du grec » (p. 107). On aura droit à cette hellènolâtrie jusqu'à récemment encore avec Heidegger et ses émules (on pourrait voir dans Sloterdijk, dans son insistance sur la culture et l'hominisation, une sorte de retour à Humboldt). Dire que le traducteur ne doit pas expliciter (p. 41), effectivement pas lourdement, ne lui interdit pas de transposer les allusions culturelles, sous peine d'incompréhension. Sinon, on conçoit que les cultures étrangères paraissent spécifiques. Il s'agit juste de mauvaises traductions.

D'ailleurs, il est possible qu'il s'agisse ici de contresens sur Humboldt ou d'incohérence de sa part. Il rappelle l'adaptation de la description des langues asiatiques à la grammaire latine par les auteurs du clergé espagnol et portugais de l'époque précédente (p. 55). Humboldt, dans son approche comparative qui l'a rendu célèbre, vise au contraire le respect du caractère propre à chaque langue. Il a proposé « le regroupement des langues par types, c'est-à-dire par leur procédé de coordination (agglutination, isolation, flexion, incorporation) » (Glossaire p. 167). C'est dans ce contexte scientifique qu'il faut prendre la notion de « caractère » des langues spécifiques. Mélanger des considérations philosophiques relève plutôt de la forme littéraire que prenaient alors les textes théoriques. Il faudrait préciser les influences concrètes de la langue sur la pensée, si elles existent, au lieu de produire des spéculations générales tournant à l'idée fixe.

N.B. Les langues agglutinantes juxtaposent des mots ou des marqueurs (comme avec les préfixes et suffixes ou les mots composés), les langues isolantes aux mots invariables ne les lient pas entre eux par des prépositions (style télégraphique), les langues flexionnelles (ou synthétiques) ajoutent des marques de fonctions aux racines et modifient souvent les mots, les langues incorporantes (on dit aujourd'hui polysynthétiques) soudent les mots et les marqueurs entre eux pour former des séquences. Outre le mélange fréquent, la question se pose de savoir si cette classification ne concerne pas surtout l'écrit, puisque la chaîne parlée est en partie continue. Mais tous ces phénomènes existent bien.

Humboldt est aussi connu, sur tous ces points, pour la critique que lui a adressée le sinologue français Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832) à propos du fait de considérer la structure « isolante » du chinois comme une preuve de simplicité, voire de primitivité. La véritable question repose simplement sur l'absence de prépositions ou de flexions qui impliquerait une impossibilité d'identifier les fonctions grammaticales. C'est évidemment absurde pour un natif chinois qui comprend forcément sa propre langue, comme Abel-Rémusat a réussi à en convaincre Humboldt, quoique ce dernier semble quand même maintenir sa conception générale, alors que cette critique l'invalide.

Ce problème de mauvaise traduction revient à considérer que les primitifs parlent petit-nègre alors qu'on ne traduirait évidemment pas un texte anglais (de Shakespeare, puisque Humboldt valorise la littérature comme preuve du niveau de la langue) « je vouloir » pour « I want », où le verbe n'est pas fléchi (sauf à la troisième personne singulière du présent). Les commentateurs qui ne tiennent pas compte de cette évidence ne sont pas compétents. On peut aussi supposer que la contradiction humboldtienne était gênante en ce qui concerne le chinois qui est la langue d'une civilisation notoirement sophistiquée. L'idée que le « verbe fléchi [...] ne se trouve que dans la pensée parvenue au comble de la précision et de la clarté » (p. 62) est bien ce qu'on appelle de la « philosophie du langage », alors que la linguistique distingue simplement le fait qu'il existe ou non des marqueurs syntaxiques explicites, sans porter un jugement de valeur sur les langues et les cultures concernées. Cette absence de marqueur (articles, prépositions, déclinaisons...) fait qu'en chinois, « c'est toujours par la signification des mots qu'il faut commencer » (pp. 116-117), comme disait Abel-Rémusat, mais cela existe dans toutes les langues pour différencier les formes semblables (ex. « Je suis dans la merde / Je suis dans la cuisine », où la cuisine est un lieu et la merde est donc une figure, en principe). L'absence constante d'exemples chez la prétendue universalité philosophique génère cet irréalisme. La science paraît plus triviale.

Sur l'étude comparée des langues dans son rapport aux différentes époques du développement du langage

Le texte de Humboldt (p. 67) montre que sa conception personnelle considère les langues comme des constructions historiques, malgré une conception holiste qui semble en faire des entités où tout est inscrit dès l'origine (« tout ce qui est énoncé donne forme à ce qui n'est pas énoncé ou le prépare », p. 69, « le premier mot annonce et présuppose toute la langue », p. 85, etc.), ce qui est évidemment contradictoire. Il considère aussi les interactions entre les langues et leur brassage (pp. 71-73), qui produisent une complexité utile : « il faut bien que de nombreuses langues se mêlent et confluent pour que naissent des langues riches et malléables » (p. 111). La question de l'origine du langage, même si les linguistes ont décidé d'exclure cette question de leur discipline à la fin du XIXe siècle, était très présente auparavant. Il est possible que la position de Humboldt se résume simplement à considérer que les langues des sociétés primitives de son temps constituaient des traces de la préhistoire, comme on le faisait pour leur organisation sociale. Il ne faut pas oublier que la méthodologie scientifique exige des études empiriques et des supports matériels. La confusion de la langue et de la pensée disant que la « diversité [des langues] n'est pas due aux sons et aux signes : elle est une diversité des visions du monde elles-mêmes. En cela est contenu le fondement et la finalité de l'enquête linguistique » (p. 101) semble bien instrumentaliser la linguistique comme indice anthropologique. L'interprétation de Thouard qui insiste sur le pluralisme de Humboldt, outre la correction d'Abel-Rémusat sur le chinois, me paraît être une déformation contemporaine (qui reprend peut-être la lecture qu'en fait aussi Barbara Cassin).

Le thème de la hiérarchie des langues qui déterminerait une hiérarchie culturelle est quand même essentiel chez Humboldt : « il faut se demander [...] si chaque langue est susceptible d'atteindre la même culture [...] ou bien s'il y a des formes linguistiques qui ont dû d'abord être détruites avant que ces nations aient pu atteindre, par le discours, les plus hautes fins de l'humanité » (p. 83) ; « Une langue quelconque est-elle mûre pour une culture recherchée » (p. 87) ; « pour les langues grossières, une propriété caractéristique est la cohérence, pour les langues cultivées, c'est l'anomalie » (pp. 87-89) ; ou même : « les langues primitives accumulent alors une masse de déterminations dans le même groupe syllabique et sont visiblement défectueuses dans la maîtrise de la forme » (p. 89), qui semble s'être aperçu que les langues primitives sont parfois compliquées. Humboldt admet aussi qu'il : « ne connais aucune langue non plus dont les formes grammaticales ne conservent, même au point de leur plus grande perfection, des traces indéniables de l'agglutination primitive des syllabes » (pp. 89-91). Mais dans le contexte élitiste d'alors, Humboldt voulait sans doute aussi justifier l'étude académique des langues exotiques contre l'idée qu'il s'agit de « la simple satisfaction d'une curiosité scientifique de dilettante » (p. 153).

On peut aussi concevoir la linguistique effective de Humboldt (contrairement à ce que dit Thouard) simplement comme virtuelle, du fait qu'elle était antérieure aux développements qui se produiront surtout au XXe siècle. Dire que « la langue devient le grand point de passage de la subjectivité à l'objectivité » (p. 99) peut correspondre à la distinction saussurienne parole/langue. Reste que l'idée d'objectivité n'est pas liée à la langue, mais aux concepts. Il se pourrait que la confusion vienne de l'idée prégnante que « la langue n'est pas le produit de l'homme individuel » (p. 97), qui justifie la conception mystique du romantisme à propos de la langue. La vraie question est plutôt de savoir quelle est la part de l'individuel et du collectif, puisque la langue dépend entièrement de l'individu dans sa reproduction, sa variation et son innovation (un mot qui ne sera plus prononcé disparaît, et s'il est mal prononcé, la langue évolue). Humboldt ne nie d'ailleurs pas cette évolution : « les groupes qui ont formé les langues parvenues jusqu'à nous n'ont pas dû inventer ces langues. [...] Ils ont eu à réorganiser ce qu'ils trouvaient » (p. 99). Mais il distingue mal le contenu du contenant : « du fait de la dépendance de la pensée et des mots, il est clair que les langues ne sont pas à proprement parler des moyens pour présenter une vérité déjà connue, mais, au contraire, pour découvrir une vérité inconnue » (p. 101). Le fait que la pensée s'exprime avec des mots ne signifie pas que c'est la langue qui pense ni qui exprime la subjectivité de par sa seule nature.

Sans doute en référence à la créativité chère aux romantiques de son temps, Humboldt dit aussi que « l'homme ne peut s'approcher de ce domaine purement objectif que selon son mode de connaître et de sentir, donc par une voie subjective [qui] n'est possible qu'avec la langue et par elle » (p. 101). C'est quand même un problème puisqu'il découle aussi de la subjectivité une diversité de visions du monde individuelles dans la même langue. D'autant que simultanément, Humboldt dit aussi que « chaque langue est en effet un écho de la nature universelle de l'homme [...]. Les langues s'approchent continûment de ce but » (p. 103), ce qui fait de la langue un outil scientifique visant à une sorte d'objectivité... Pourtant pas puisque Humboldt différencie « usage scientifique et usage oratoire [...et] chaque fois qu'une connaissance exige la force indivise de l'homme, l'usage oratoire intervient » (p. 105). On est bien dans le contexte romantique, qui n'est pas une propriété linguistique, mais plutôt un fait culturel et idéologique.

De l'influence de la diversité de caractère des langues sur la littérature et la culture de l'esprit

Ce texte intermédiaire affirme bien la thèse de l'influence de la langue sur la pensée et la culture. Il conteste explicitement l'idée d'arbitraire du signe qui deviendra le dogme de la linguistique saussurienne au XXe siècle : « on peut tenir pour généralement admis le fait que les diverses langues constituent les organes des modes de penser et de ressentir propres aux nations. [...] Les grandes divisions des langues n'ont pas été produites arbitrairement et comme par convention, mais proviennent de ce qu'il y a de plus intime dans la nature humaine » (p. 121), ceci dit de façon arbitraire donc. D'autant que Humboldt admet que : « mais le champ de recherche reste ouvert sur ce qui concerne la nature de l'incidence de la langue sur la pensée » (pp. 121-123). Bref, on n'en sait rien et on n'apporte aucun autre élément qu'un postulat et des spéculations.

Un certain vitalisme romantique : « une telle vie ne peut être refusée aux langues » (p. 123) repose sur le fait que la langue est là avant les individus : « les générations passent, mais la langue demeure » (idem). On obtient naturellement que : « la langue est la nation même » (p. 125), ce qui ne correspond évidemment à rien d'autre que de la rhétorique nationaliste, puisque la nation est une notion politique, qui peut réunir plusieurs langues (comme le disait Renan un peu plus tard dans le siècle). Éventuellement, cela peut simplement correspondre au début de l'uniformisation linguistique normative sur le modèle issu de la Révolution française. Dire à propos de la littérature : « la lettre a l'effet pétrifiant sur le discours parlé » (p. 127), outre le cliché hellénistique, devrait concerner plutôt la normalisation grammaticale de l'écrit qui avait aussi lieu à cette époque. On peut justement noter que les langues nationales ont la même valeur unificatrice que les caractères chinois qui permettent de transcrire les différents dialectes ou langues de la Chine continentale, et certaines autres langues étrangères (comme le coréen ou le japonais à l'époque).

Sur le caractère national des langues

Un peu comme Heidegger à propos de ses divagations ontologiques hellénisantes sur la technique, pris d'un doute soudain, Humboldt déclare : « on peut se demander si toute cette considération ne doit pas demeurer exclue du cercle de l'étude scientifique du langage » (p. 133). Ma réponse personnelle ne fait pas de doute, mais Humboldt justifie ontologiquement ses spéculations : « il faudra toujours poursuivre dans cette voie [philosophique], à côté de la méthode historique [empirique] car le moindre oubli de la pensée pure se trouve toujours vengé de façon cuisante dans les entreprises scientifiques. Mais l'ennui venait de ce qu'on étayait en même temps l'enquête philosophique par des faits, et par des faits rassemblés de façon incomplète » (idem). On peut néanmoins reconnaître l'idée de système avant les faits qui risque surtout d'éliminer les faits gênants.

L'idée de caractère d'une langue (p. 139) signifie simplement qu'une langue n'en est pas une autre. Quant à celle que la nation ne forme pas la langue, mais la langue forme la nation (p. 141) le problème est que la nation (allemande ou autres) n'existe pas à l'époque et qu'il s'agit d'une réalité politique et non linguistique. Le poids de la langue sur l'individu dépend de son appropriation et du manque d'alphabétisation. Concrètement, les langues nationales n'existaient pas alors. La réalité linguistique était constituée de langues régionales ou les patois. La pétition de principe de la nation-langue est simplement tautologique (outre les dialectes équivalents aux appropriations individuelles). De même, l'idée que les genres littéraires grecs s'expriment naturellement dans des dialectes différents (p. 143) concerne simplement différentes époques qui montrent que la langue grecque évolue. Évoquer « la variété et l'unité où se rassemble la totalité infinie et inépuisable de l'aspiration de l'esprit » (p. 141), outre le côté pompeux, montre que Humboldt confond langue et cultures (stylistiques ou idées), comme parler d'abolition de l'esclavage en tant que réalisation de la liberté dans le cadre linguistique (p. 147). Humboldt considère quand même que ça ne dépend pas de la langue, mais que la langue accompagne toujours ces bouleversements (p. 149). Il parle de « capacité linguistique accrue » (idem). On soupçonne une simple allusion à l'actualité de son temps.

Le schéma humboldtien est qu'il considère l'histoire des langues comme progression de la pensée (p. 151), mais le fait que tout cela se manifeste par la langue n'en fait pas de la linguistique. D'ailleurs Humboldt semble admettre une extériorité créative à la langue quand même (sans doute pour faire plaisir aux artistes) : « l'homme pense, sent et vit uniquement dans la langue, il doit d'abord être formé par elle, même pour comprendre l'art qui n'agit pas par la langue » (p. 157). Et il admet qu' « il serait pourtant erroné [...] de séparer les langues et de les assigner, les unes à la fiction, les autres à la philosophie, d'autres encore aux activités immédiatement pratiques » (pp. 159-161).

Tous ces fragments constituent des spéculations protolinguistiques que la philosophie exhume pour prétendre régenter la science linguistique au nom d'une prétendue « philosophie du langage » qui n'est que le cimetière des théories périmées. On peut en constater le résultat dans le compte rendu de la réception de Humboldt par quelques philosophes et linguistes en fin de volume (Steinthal, Meschonnic, Cassirer, Heidegger, Gadamer, Habermas, Josef Simon). Ce recyclage des détritus est un peu la fonction de la philosophie dans l'histoire des idées, qui prend trop au sérieux les anciennes divagations, sans les contextualiser ni se soucier de leurs conséquences historiques pourtant connues. On peut admettre que le cas de Humboldt est ambigu. Il a développé le cadre institutionnel des études empiriques, mais il n'a pas réussi à créer le crible permettant d'éliminer les hypothèses invalides. Sur le plan linguistique, justement, la rhétorique généralisante pompeuse de la philosophie était sans doute trop prégnante dans les formations intellectuelles. C'est toujours le cas. Son usage déclamatoire intéressé persistant (sur le mode diplomatique : « la Chine, grand pays millénaire... ») interdit sans doute l'évolution.

Jacques Bolo

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