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Médecine / Économie - Mars 2020

Coronavirus : Bas les masques !

Résumé

La pénurie de masques en France pour affronter l'épidémie de COVID-19 a provoqué autant de dégats que de fake news, où chacun applique mécaniquement sa grille d'analyse pour compter ses partisans. Il faut remettre les pendules à l'heure.

La sous-estimation de la pandémie de COVID-19 a causé un retard de deux mois dans les mesures nécessaires. J'ai dit dans mon précédent article que les experts avaient sans doute considéré que la gravité de l'épidémie se limiterait à la crise du SRAS de 2003 (8346 cas, 646 décès) et du MERS de 2015 (1293 cas et 458 décès) et que le gouvernement avait voulu éviter les dépenses massives que l'ancienne ministre de la Santé, Roselyne Bachelot avait engagées pour protéger les populations de la grippe H1N1 de 2009. Le gouvernement s'est trompé et ces erreurs ont été répétées en boucle par les médias. Les réseaux sociaux ont commencé à en relever le dramatique bêtisier qui nourrira une commission d'enquête à venir. D'habitude, les bêtisiers diffusés ne comportent pas de victimes. La rigolade est finie. On en est au body count de la guerre du Vietnam des années 1960-1970, première guerre médiatisée en temps réel. La banale vérité est que certains croyaient que ce genre de pandémie était réservé aux pays sous-développés. Les donneurs de leçon en tirent l'idée que la France est un pays sous-développé. Il faudrait plutôt dire qu'on a été rattrapé par le principe de réalité.

Le problème de la politique est de finir par croire aux éléments de langages qu'elle produit. Le gouvernement et les médias répètent depuis maintenant deux mois que les masques ne sont pas nécessaires pour ceux qui ne sont pas malades. C'est évidemment faux puisque les malades asymptomatiques sont contagieux. La réalité est simplement qu'il n'y en a pas assez. Qu'on les réserve aux soignants et aux malades est une chose, mais ce n'est pas la peine de prendre les citoyens ou les auditeurs pour des imbéciles en ayant l'air de les accuser, en particulier ceux qui en portent parce qu'ils ont pris des précautions.

Début février, une pharmacie de mon quartier avait mis en vitrine une grosse boîte de masque à 56 €. On peut me dire que j'aurais dû en acheter, mais il faut bien constater que les médecins qui se plaignent aujourd'hui de ne pas en avoir ne l'ont pas fait non plus. Un défaut du système actuel de sécurité sociale est qu'on attend tout de l'État. C'est aussi valable pour ceux qui disent que l'État sacrifie l'hôpital public.

Une enquête sur la cause de cette pénurie a révélé dans plusieurs articles que la réserve stratégique, prévue après les épidémies mentionnées, avait été supprimée par économie. Le ministre de la santé actuel avait d'abord prétendu disposer de ces masques qui n'existent plus, mais dont on retrouve parfois des petits stocks ici ou là (un rectorat, une mairie, etc.). On ne se prive pas aujourd'hui d'accuser le gouvernement ou le libéralisme d'imprévoyance ou de restrictions visant l'hôpital public. C'est également une mauvaise analyse. Si l'objet était effectivement les économies, il avait été décidé de confier la responsabilité du stockage aux entreprises concernées, privées ou publiques, hôpitaux et médecins compris. La culpabilité est donc répartie. Celle des pouvoirs publics concerne seulement l'absence d'instauration d'un contrôle ou de s'être défaussé sur les autres.

Logistique et gestion des stocks

Le Monde du 24 mars 2020 a publié un article d'un spécialiste de la logistique (Aurélien Rouquet : « La pénurie de masques, incompétence logistique de l'Etat français ») stigmatisant l'imprévoyance et prônant la centralisation, sous réserve de ne pas concentrer les stocks au même endroit. Il n'a pas tout à fait raison. La dissémination est forcément relative, ne serait-ce qu'en fonction de la taille des pays : entre le Luxembourg et la Chine, que signifie la centralisation ? À quel niveau régional faut-il ventiler les stocks ? Autant accepter la solution précédente de la répartition des responsabilités, qui permet d'ailleurs de quantifier correctement les besoins locaux, même dans un système centralisé.

Mais ce n'est pas le problème essentiel. Spécialement du fait que les masques ont une limite de péremption, un stock de précaution ne peut pas tourner en fonction de l'usage normal. En l'absence d'épidémie, une partie est destinée régulièrement à la poubelle. C'est d'autant plus difficile à admettre que c'est valable non seulement pour les masques, mais pour tout ce dont on pourrait avoir besoin en cas de n'importe quelle crise dans n'importe quel domaine, pas seulement médical. L'absence de précautions existe aussi un peu partout. Tout le monde ne porte pas un casque en permanence, même si on peut recevoir une tuile sur la tête n'importe quand.

Le bon exemple de la crise du H1N1 concerne seulement la réaction rapide et non le fait de conserver en réserve de quoi vacciner tout le monde en permanence. L'erreur de la crise actuelle du coronavirus est de ne pas avoir réagi assez vite, contrairement à Bachelot, et de persister à affirmer que les masques ne sont pas nécessaires. Les principes de communication et de suivisme dans les discours l'emportent sur ceux de réalité et de vérité.

En fait, pour faire face aux pics de consommation, la contrainte logistique de maintien des stocks exige de diversifier les approvisionnements, mais dans le cas d'une crise mondiale, les capacités de production sont de toute façon insuffisantes. Concrètement, pour ce genre de situation, cela signifie qu'il faut accepter de produire en sous-capacité pour certains secteurs stratégiques, ou être capable de construire rapidement des machines et former du personnel en cas de besoin. Jacques Attali a comparé la situation à une économie de guerre pour parler de la production d'armes ou de munitions qu'on fabrique en masse dans ce contexte précis, et non pour des questions de rhétorique martiale.

On peut d'ailleurs facilement comprendre aussi qu'on ne sait pas quand va cesser une pandémie nouvelle et qu'on ne connaît pas les besoins à l'avance. Si la crise du COVID-19 devait durer ou être saisonnière, il faudrait bien une capacité de production maximale permanente et ce ne serait pas une question de stocks de réserve mais de stock de roulement.

L'autre erreur d'analyse concerne aussi l'épidémie en Chine même. Comme on le sait, les Asiatiques ont l'habitude de porter des masques. C'est la première raison pour laquelle ils n'en manquent pas en général, mais pour le coronavirus, les Chinois ont bien manqué de masques et la France leur en avait envoyé (ce que les souverainistes français reprochent au gouvernement). Les Chinois en envoient aux autres en retour actuellement. Le problème n'est donc pas non plus la délocalisation. Même avec les capacités de production qu'ils possèdent en tant que fournisseurs de la planète entière, les Chinois ont été provisoirement à court.

Il faut bien comprendre la situation. En fait, la capacité de production chinoise elle-même résulte d'abord de leur propre consommation régulière, en cas de grippe ou de pollution. C'est justement ce marché intérieur qui leur permettait de bénéficier d'une demande fixe, d'abaisser les coûts et d'avoir pris le marché mondial parce que les autres n'ont pas ces besoins réguliers. Une conséquence de cette épidémie pourrait être justement d'imiter les Chinois en temps normal, pour chaque grippe saisonnière, ce qui pourrait permettre d'en réduire le nombre de morts annuels. Ce serait cela la bonne raison de relocaliser la production : l'existence d'une demande régulière, pas la seule hypothèse d'une autre pandémie possible !

La nécessité d'une relocalisation justifie bien le souverainisme si on considère une possibilité d'embargo ou d'accaparement par d'autres pays. En la circonstance, les États-Unis ont effectivement tenté de jouer perso pour monopoliser les masques ou des centres de recherche sur des vaccins. Mais il faut admettre que cela se produit précisément au nom du souverainisme et du chacun pour soi. L'empêcher dépend du respect d'accords commerciaux internationaux contre les éventuelles ruptures de contrats par les fournisseurs. D'ailleurs, si les plus riches peuvent monopoliser une production en cas de pénurie, cela peut évidemment se produire aussi à l'intérieur même d'un état, souverainisme ou pas. Si chaque pays ne compte que sur lui-même, il est bien évident qu'en cas de crise qui frapperait tout le monde comme c'est le cas ici, il y aurait encore moins de surplus. Le souverainisme strict a même l'inconvénient de généraliser la pénurie à toutes les crises locales, alors qu'on peut au moins recevoir l'aide des autres en cas d'ouverture. L'erreur du souverainisme (français en particulier) est surtout de raisonner sur les mauvaises habitudes intellectuelles prises à l'époque du modèle colonial qui visait l'autarcie par l'annexion impériale progressive. Il faut apprendre à fonctionner dans un cadre multilatéral. La mondialisation correspond simplement à la mise en place progressive de nouvelles règles d'échanges équitables.

Jacques Bolo

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