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Politique / Religion / Société / Sociologie - Février 2020

Le communautarisme selon Emmanuel Macron

Résumé

Le président Emmanuel Macron a cru bien faire en changeant les mots tout en conservant pourtant l'idée. C'est un biais philosophique fréquent. Mais il restait aussi dans le cadre de la basse politique qui a d'ailleurs conjoncturellement fait flop. Sur le fond, il a complètement manqué l'analyse correcte de la situation. Il n'est pas le seul.

À l'occasion d'un point presse à Mulhouse, le 18 février 2020, le président de la République a prononcé une sorte de leçon sur le « communautarisme » qu'il a transformé en « séparatisme » pour dire la même chose, mais en limitant la condamnation aux islamistes fondamentalistes, par opposition aux racistes qui utilisent le premier terme dans le but de stigmatiser la communauté musulmane dans son ensemble. Racistes ou islamophobes, j'ai déjà eu l'occasion de dire que le terme islamophobe sert simplement à répondre à ceux qui font la leçon en disant que « l'islam n'est pas une race » quand on parle de racisme antimusulman. Faire la leçon aux indigènes est le propre des mauvaises habitudes prises au temps béni des colonies où les petits-blancs pouvaient se croire aisément supérieurs. Il faut se souvenir qu'avant les années 1960, le statut de bourgeois dépendait du nombre de domestiques et les expats des colonies pouvaient se payer de nombreux « boys ». Si on parle de fin de « l'ascenseur social », on ne devrait pas penser à la dévalorisation des diplômes. Il s'agit plutôt d'un effet de la décolonisation que certains rapatriés d'Algérie et d'ailleurs n'ont toujours pas digérée soixante ans plus tard. Il ne faut pas oublier qu'une bureaucratie d'empire est forcément pléthorique et il a fallu recaser tous les fonctionnaires coloniaux. C'est la vraie explication de l'excès bureaucratique français en général et de ses tentatives de dégonflement progressif, souvent infructueuses du fait du clientélisme. Ce sont les bases correctes d'un raisonnement fondé sur des faits, si on veut arrêter de dire n'importe quoi sur le sujet.

Le discours du président Macron avait effectivement un ton inutilement paternaliste et embarrassé d'un excès de républicanisme incantatoire : citer 78 fois le mot « République » laisse accroire qu'elle n'est pas présente dans la réalité, ce que le président lui-même a concédé très justement. Normalement, ce devrait être ça le problème. D'autant que le terme « séparatisme », employé normalement pour les indépendantistes régionalistes divers, ne correspond absolument pas à la situation. On comprend bien que ça fait référence aux banlieues comme « territoires perdus de la République » dont on parle dans les médias, mais il s'agit dans ce cas plutôt de simple délinquance. En ce qui concerne la « République », la réalité concerne plutôt le manque de services publics, dont la police, relativement à la densité de population par rapport aux quartiers plus huppés, qu'on pourrait aussi appeler des ghettos. On parle de « gated communities » à propos de lotissements clôturés et surveillés aux États-Unis et le phénomène se répand un peu partout. Banlieues riches et pauvres correspondent d'ailleurs à l'autre phénomène qu'est la désertification des centres-villes de province. Pour bien situer le problème, on peut décidément dire que l'urbanisme post-années soixante a été complètement raté. Rappelons que les cités HLM avaient été construites pour accueillir les deux millions de rapatriés des colonies.

Laïcité

L'embarras d'Emmanuel Macron s'explique aussi par le fait qu'il est croyant lui-même. Sa position sur la laïcité n'est pas celle des laïcards qui ne comprennent pas que le principe de laïcité correspond à la simple neutralité de l'État. Ils confondent laïcité avec athéisme. Ce n'est pas le cas de Macron. Il donne en une définition exacte sur ce point dans le texte de son allocution :

« La laïcité, c'est dans notre République la possibilité de croire ou de ne pas croire librement, mais le devoir absolu de respecter les lois de la République, quelle que soit sa religion. C'est de ce fait la neutralité des services publics, des services publics, pas de la société. C'est ensuite la séparation entre l'Église et l'État, mais la possibilité libre pour chacune et chacun de pratiquer sa religion sans que cela vienne troubler l'ordre public, sans que cela vienne troubler le respect des lois de la République. C'est ça la laïcité. Ni plus ni moins. »

J'ai eu l'occasion de dire que la laïcité française était davantage un modus vivendi entre les athées et les catholiques que celui entre le catholicisme et le protestantisme des pays germaniques et anglo-saxons. Le reproche opposé à l'islam repose sur le fait qu'il est en principe théocratique, à l'exception de la Turquie laïque, mais qui régresse actuellement, en grande partie du fait qu'on lui a fait faire un peu trop longtemps antichambre face à son ancienne demande d'entrée dans l'Union européenne (ce qui contraste avec l'intégration express des pays de l'Est, surtout pour isoler les Russes).

Mais le texte présidentiel, sans doute trop long et trop local dans les mesures proposées (il faudrait laisser ce genre de détails aux politiciens locaux), vise en fait essentiellement le soupçon d'islamisme et de terrorisme. Macron ne veut pas généraliser, mais il ne parle pourtant que de ça. Il est possible que les conseillers qui ont préparé l'allocution pour tenir compte des conditions locales n'avaient que ces idées en tête et Emmanuel Macron n'a pas été capable de les recadrer pour prendre de la hauteur. Ne serait-ce qu'au niveau rédactionnel, on peut dire que ça piétine. Cette notion de communautarisme est évidemment piégée, d'où la tentative de déminer le terrain en parlant de séparatisme. Mais cela revient exactement au même malgré des précautions oratoires appuyées. Les communautés sont simplement les groupes spécifiques divers, ici religieux, dont la laïcité garantit précisément l'existence. Comme Macron le dit lui-même :

« Je ne suis pas à l'aise avec le mot de communautarisme. Je vais vous dire pourquoi. Parce que nous pouvons avoir dans la République française des communautés. Selon le pays d'où on vient, chacun se revendique d'ailleurs selon la communauté à laquelle il appartient. Il y en a aussi selon les religions. Simplement, ces appartenances ne doivent jamais valoir soustraction à la République. Elles s'ajoutent en quelque sorte. »

Cet aveu signifie exactement que le communautarisme n'est pas un délit. C'est le racisme qui en est un. Le « trouble à l'ordre public républicain » qu'Emmanuel Macron mentionne, c'est le racisme. Emmanuel Macron déplore que la réaction puisse être effectivement un repliement communautaire. C'est un phénomène assez fréquent dans le cas de minorités religieuses ou ethniques partout dans le monde et souvent dans l'histoire. Mais c'est une réaction de défense légitime.

Le terrorisme islamique mérite une autre analyse. Il concerne initialement le soutien aux Palestiniens qui s'est transformé en lutte d'influence entre les pays du Moyen-Orient. L'islam y est instrumentalisé par les groupuscules locaux avec des répercussions internationales. Concrètement, le terrorisme recrute ici parce que la République dont on se gargarise et qu'on galvaude a failli aux yeux de jeunes gavés de séries B. La valorisation française de la révolte accentue le phénomène.

Pour la circonstance, Emmanuel Macron vise simplement les pratiques musulmanes traditionalistes (surtout concernant les femmes), au nom de cette République qui prétend donner des leçons plutôt que de donner l'exemple. Il entend les récriminations qui lui disent :

« "Nous on veut avoir des emplois et nous sommes aujourd'hui stigmatisés. On est discriminé. La réponse, la République, vous nous dites ce mot mais elle ne nous apporte pas les solutions qu'elle devrait nous apporter et qu'elle apporte ailleurs." C'est vrai. »

Mais il ne faut pas faire semblant de ne pas comprendre de quoi il est vraiment question. Cette réunion a lieu dans le contexte de la préparation des élections municipales [1], Emmanuel Macron proposera une sorte d'énième plan banlieues, entre stages, formations, subventions aux associations, etc. Mais ce qui restera de cette réunion est plutôt cette leçon de républicanisme contradictoire. Tout le monde connaît la situation : ça fait bien une quarantaine d'années que les élections ne se jouent que sur le thème de l'immigration, de l'islam et des banlieues pour attirer les voix de droite et d'extrême-droite. La laïcité sert à attirer les voix de gauche. On utilise des épouvantails au lieu de traiter sérieusement les questions réelles.

Vraie sociologie

La véritable analyse de cette situation est complètement biaisée. Les jeunes issus de l'immigration ancienne ou plus récente ont grandi et ils sont moins dociles que leurs parents dont l'idéal était de retourner au bled. L'ancienne « deuxième génération » des années 1970-1980 arrive à l'âge de la retraite. On parle aujourd'hui de leurs enfants et de leurs petits-enfants, une jeunesse scolarisée et mondialisée. Le racisme résulte plutôt de leur réelle intégration qui les met en concurrence avec les Français de souche. Ce n'était pas le cas avant les années 1990. Il n'est plus vrai que les immigrés occupent les emplois que les Français ne veulent pas, souvent peu qualifiés. C'est ce qu'on ressassait en parlant la première génération qui n'était pas diplômée et du fait que la deuxième n'avait en général pas la nationalité française et se trouvait donc exclue des postes de fonctionnaires. Ce n'est souvent plus le cas.

Comme je le dis depuis cette période, le problème fondamental est celui de la démographie des banlieues. À propos de la délinquance en particulier, je soulignais que quand un immeuble est rempli de familles (très) nombreuses, on se retrouve avec des centaines de gamins. Il est parfaitement normal qu'un certain nombre d'entre eux fassent des bêtises et qu'ils en entraînent d'autres. En grandissant, ces bêtises deviennent plus graves pour certains. Le nombre génère des phénomènes de bandes.

Cette réalité persiste, mais on n'en est plus là. La situation actuelle correspond simplement au fait statistique que pour trouver un emploi, spécialement du fait de la concentration dans des quartiers spécifiques, l'environnement immédiat ne fournit pas suffisamment de débouchés. Si « 50 % des jeunes des quartiers défavorisés sont au chômage », c'est uniquement parce que les familles comprennent quatre enfants ou plus au lieu d'un ou deux. Un des problèmes méthodologiques de la sociologie est de raisonner souvent sur des moyennes (les jeunes) ou effectivement sur des quartiers (les banlieues), mais en négligeant certaines évidences, entre autres raisons du fait de l'absence de statistiques ethniques. Le racisme à l'embauche en particulier est mal analysé. Ce problème ne signifie pas qu'il y a vraiment du racisme, mais uniquement une saturation du marché dans ce contexte local. Tout dépend ici d'une démographie différentielle selon les départements. C'est cette situation qui a toujours déclenché les migrations internes et externes.

Ce dont on parle en matière de racisme réel correspond essentiellement à la discrimination statutaire de la part de certains Français qui n'admettent pas que les jeunes diplômés issus de l'immigration soient aussi qualifiés que les autres et veulent les maintenir dans un statut inférieur sur le modèle colonial. Certains de ces racistes développent ces idées par préjugé, d'autres par intérêt. D'autres encore, qui ne sont pas forcément racistes initialement, succombent aux discours racistes ou médiatiques qui montent en épingle chaque fait divers dès qu'il concerne une personne issue de l'immigration. Les politiciens répercutent ces discours pour se faire élire, avec de plus ou moins de mauvaises ou de bonnes intentions.

En particulier, on assimile tous les enfants d'immigrés aux élèves en difficulté scolaire. La bienveillance paternaliste à cet égard est contre-productive. Pour la question scolaire, l'idéologie raciste ou ignorante oublie ou fait mine d'oublier que la scolarisation généralisée est assez récente : dans les années 1950-1960, la moitié des garçons français de souche commençait à travailler à 14 ans (puis 16 ans à partir de 1959). C'est eux que les immigrés de la première génération ont remplacés. Je mentionne souvent qu'il n'y avait que 1 % de bacheliers par an en 1900, 4 % en 1936, 15 % en 1970, 70 % en 2000 (quatre fois plus tous les trente ans). Contrairement à ce qui se dit, le niveau n'a pas baissé à chaque étape. Cette légende urbaine repose sans doute sur les illusions de grandeur aristocratique de chaque génération de bacheliers précédente qui déplorait ces massifications successives dont elle avait pourtant bénéficié elle-même. Il est facile de comprendre que comme chaque génération précédente était globalement scolarisée beaucoup moins longtemps que la suivante, ceux qui n'étaient pas diplômés usurpent souvent la bonne réputation de ceux qui l'étaient (à l'ancienneté en quelque sorte) [2] ! Ce préjugé de classe d'âge correspond plutôt au sexisme qui vise les femmes dans l'attribution de promotions internes.

La difficulté pour les jeunes issus de l'immigration qui ne trouvent pas les emplois à leur niveau de compétence résulte de la concurrence des Français de souche, mais surtout de leurs camarades trop nombreux localement. Il faut noter que les garçons immigrés subissent aussi forcément comme les autres la concurrence des jeunes filles par rapport aux générations des années précédentes. D'une part, l'arrivée des jeunes garçons sur le marché du travail a coïncidé avec une meilleure intégration des filles d'origine française, mais les jeunes filles issues de l'immigration remplacent souvent les garçons dans les métiers dévalués auxquels elles peuvent accéder plus facilement, du fait qu'elles sont perçues comme représentant une moindre menace. J'ai eu l'occasion d'avancer l'explication que la polémique du voile islamique pouvait reposer sur une stratégie de la part des jeunes filles. Outre l'affirmation de soi et une solidarité avec les garçons plus discriminés qu'elles, les filles voilées peuvent ainsi se réserver sur le marché matrimonial. Dans les familles traditionnelles, cela permet d'attendre que leur prétendant ait trouvé une situation professionnelle stable. Contrairement à l'hypothèse féministe, il faut envisager le point de vue des acteurs sociaux concernés.

Constructivisme

L'idée de remplacer communautarisme par séparatisme est aussi une mystification dans l'air du temps qui consiste, pour les sciences sociales, à prétendre que les mots construisent la réalité. On voit que notre président a une formation philosophique lui-même ! Jean Jaurès, plus réaliste (pour ne pas dire matérialiste), disait plutôt que « quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots » ! Mais en l'occurrence, s'il est question de « ce que séparatisme veut dire », accuser de séparatisme les victimes d'apartheid est très mal venu. Il faut de temps en temps recadrer un peu la perte de sens commun et l'absence d'un minimum de décence. Le président devrait s'interroger sur, au choix, ses conseillers, ses propres représentations ou les effets de communication qu'il utilise. Il a cru trouver « le mot juste », puisque je ne doute pas vraiment de ses intentions, mais il a eu complètement et irrémédiablement tort. La seule chose que construit le constructivisme est l'irréalité. La rhétorique politicienne actuelle est notoirement celle de la post-vérité.

Il faut d'ailleurs remarquer que ce discours a été prononcé à Mulhouse qui, étant situé en Alsace-Moselle, appartient au régime du Concordat hérité de Napoléon, toujours pas abrogé. Le propre de ce statut territorial est justement d'organiser la société en termes de communautarisme religieux, alors que la laïcité française correspond précisément et quasi exclusivement à l'abrogation du Concordat en 1905 ! Il est vrai que certains politologues, comme ceux de la Fondapol, voudraient le rétablir pour « gouverner le religieux » [pour plus de détails, voir mon livre : En finir avec la question de la laïcité]. La capacité des intellectuels français à percevoir les choses correctement est vraiment compromise et l'opinion publique patauge donc dans la confusion. Il va falloir y remédier rapidement.

Jacques Bolo

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Voir aussi :

1. Il se trouve que l'allocution présidentielle s'est tenue, à Mulhouse, à quelques centaines de mètres de l'endroit où avait lieu la réunion des chrétiens évangéliques qui devait devenir un des premiers foyers de l'épidémie de COVID-19. Il était alors plus important de préparer les élections que de répondre à l'urgence épidémique en cours. [Retour]

2. Les jeunes abrutis qui répètent la légende urbaine en question tirent une balle dans le pied de leur propre génération. Il est évident qu'ils lèchent le cul des employeurs ou des professeurs (incompétents) des générations précédentes. [Retour]

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