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Social - Janvier 2020

Retraites et Arnaques

Résumé

Encore une réforme technocratique qui s'enlise dans la contestation. Vouloir tout changer oublie que la réalité s'est construite progressivement pour tenir compte de toutes les particularités. Mais tout le monde essaie quand même de jouer au plus fin.

Le président Macron n'a pas de chance avec ses réformes. On peut supposer qu'il prétendait prendre à bras-le-corps un problème susceptible de faire tomber plusieurs gouvernements. C'est ce que disait l'ancien Premier ministre socialiste Michel Rocard dont la tendance au sein du PS s'est ralliée à La République en Marche. Ces sortes de jeunes Turcs de ce nouveau parti présidentiel ont sans doute cru mieux faire que les vieux politiciens. Pour le moment, c'est raté.

J'ai déjà parlé du problème des retraites par répartition pour en dire qu'il s'agissait en fait d'un système de cavalerie (pyramide de Ponzi à la Madoff). Il était en réalité fondé sur l'augmentation démographique des années 1950, qui permettait aux enfants toujours plus nombreux, dès qu'ils seraient devenus actifs, de payer pour leurs grands-parents, à une époque où on mourrait aussi plus jeune. Le chômage et la diminution de la durée de la vie active se sont rajoutés à la baisse de la fécondité et à l'augmentation de l'espérance de vie. Ça fait beaucoup d'erreurs de prévision.

Évidemment, le système par capitalisation n'est pas non plus garanti. Son principal inconvénient est d'attirer les margoulins qui font miroiter des taux de rendement mirifiques, d'où le système de Ponzi. Dès qu'il y a beaucoup d'argent, ça provoque des convoitises. Même sans escroqueries, le rendement dépend de la variation des cours des produits d'épargne (actions, immobilier, or...) ou des aléas des investissements personnels, sans parler de l'inflation et des dévaluations. L'idée de mutualiser le risque par les systèmes par répartition n'est pas absurde, l'erreur est de croire qu'on le supprime : simplement tout le monde risque de perdre en même temps. Le déficit du système de retraite correspond à cette réalité. Ceux qui le minimisent raisonnent un peu en termes de « too big to fail » en partant du principe que l'État ne peut pas faillir.

Maladresses ou embrouilles

Comme je le disais, l'idée de réformer à marche forcée, en écrasant la contestation avec une assurance technocratique, fédère les mécontentements. L'existence de la contestation des gilets jaunes, imprévue au départ, jette de l'huile sur le feu. Cette révolte a l'inconvénient de refuser tout débat, ce qui correspond d'ailleurs à la tactique gouvernementale et à la tendance générale. La contestation syndicale se fonde d'ailleurs sur l'absence de simulation préalable proposée par le gouvernement. On peut être méfiant.

Évidemment, l'argument de la suppression des régimes spéciaux est mis en avant. J'ai déjà dit qu'ils correspondaient à des accords de modération salariale, en particulier sur les heures supplémentaires ou de nuit de la SNCF ou de la RATP. Les supprimer exigerait de les compenser par des salaires ou des retraites plus élevés. Il n'est pas sûr que cela allège les déficits, à moins de se satisfaire du transfert d'un poste à un autre. C'est l'inconvénient des usines à gaz technocratiques. L'idée de fusion des régimes spéciaux dans un système universel n'a d'ailleurs pas empêché le gouvernement de concéder des exceptions aux policiers, militaires, pilotes de ligne, danseurs de l'Opéra de Paris... La République des camarades avait déjà rapporté ce genre d'arrangements parlementaires. Une astuce a consisté à le justifier en disant que les militaires ne touchaient pas des retraites, mais des pensions. Cette casuistique est pitoyable !

Avec le projet de régime universel, les responsables des régimes complémentaires excédentaires ont suspecté le gouvernement de vouloir mettre la main sur les réserves de caisse comme celle de l'Agirc-Arrco (140 milliards) pour boucher les trous du régime général. Chose amusante, un article du Monde de Philippe Simonnot a exhumé le fait que le système actuel mis en place à la Libération était simplement la continuation du système instauré sous Pétain en 1941 en confisquant aussi les caisses de retraite privées. Des révisions s'imposent.

Les opposants à Macron, qui raisonnent par symboles, ont aussi noté que Jean-François Cirelli a été nommé au grade d'officier de la Légion d'honneur. C'est le président français du groupe américain BlackRock, premier gestionnaire d'actifs au monde. Comme les salariés les plus riches ont vu l'assiette maximale des cotisations ramenée de 324 000 € à 120 000 €, les opposants ont rapidement considéré que c'était un cadeau fait à la finance internationale. Les défenseurs de la réforme ont répliqué que : « L'incidence sera modeste : ceux qui gagnent plus de 120 000 euros brut par an représentent 1 % de la population active » (Le Monde du 3 janvier 2020). Le timing est quand même maladroit.

La prolongation de la durée de cotisation et de travail est aussi un serpent de mer. Outre le nombre de préretraites, en particulier pour gérer les plans de reclassement, c'est vrai que cela revient à une diminution des pensions. L'opposition répartition/capitalisation est aussi un peu factice : on capitalise simplement des points donnant droit à une rente. S'il faut capitaliser plus longtemps, le rendement diminue. L'augmentation de la durée de vie doit évidemment être prise en compte dans les calculs par répartition (quoique ce soit surtout la mortalité infantile qui a baissé). Ce n'est pas le cas avec la capitalisation, pour laquelle le rendement peut varier en fonction du marché. La vraie question commune est plutôt celle de la décision d'arrêt d'activité. Il n'est pas du tout certain que la majorité des travailleurs veut s'arrêter de travailler brusquement après soixante, soixante-deux ou soixante-cinq ans. C'est devenu un mantra syndical (datant de l'époque où l'on vivait moins longtemps) qui a été repris bizarrement par le jeunisme niais qui veut mettre les vieux au rencart. On connaît la conséquence, inepte en termes de ressources humaines, de considérer les salariés de quarante ans comme sur le déclin. Les syndicalistes devraient en tenir en compte au lieu de raisonner par symboles. Une solution pourrait être de travailler à mi-temps à partir d'un certain âge variable selon les emplois et l'état de santé des personnes. Cela permettrait aussi de conserver l'expérience professionnelle là où c'est utile.

Notons également que l'inquiétude normale sur la question de la retraite des femmes, qui ont souvent eu une carrière hachée, devrait donc, selon le critère précédent de l'espérance de vie, exiger d'elles une carrière professionnelle encore plus longue. C'est toujours un peu paradoxal de prétendre à la rigueur comptable quand on utilise des arguments politiciens qui la contredisent. La politique est le domaine des faux-semblants.

Collectivisme ou individualisme ?

Cette dernière question de la date de départ est symptomatique. On ne voit pas pourquoi le gouvernement s'obstine à vouloir augmenter l'âge de la retraite sinon par souci de contrôle technocratique obsessionnel. Il suffit d'instaurer un libre choix de l'âge de départ avec une pension correspondant à la durée de cotisations. Avec un système par point, chacun pourrait justement décider de travailler plus ou moins longtemps en fonction du montant qu'il souhaite recevoir. Le biais actuel est que la notion pseudo-intellectuelle d'universalisme interdit la prise en compte de la diversité autrement que par des combinazione politiciennes, puisqu'il faut quand même tenir compte de la réalité.

La véritable question des retraites est de savoir comment serait géré un système entièrement contrôlé par les cotisants. Actuellement, le recours à l'État sert seulement à justifier, au nom de son autorité, la possibilité de faire payer par les autres une rente supérieure à celle qu'on a souscrite, en se dissimulant sous le principe de l'intérêt général ou des inégalités. Le problème est de confondre le mutualisme et l'assistance, en particuliers envers ceux qui n'ont pas cotisé pour une raison ou pour une autre. L'idée libérale du chacun pour soi est simplement motivée par la crainte de se faire avoir, qui est d'ailleurs partagée par la gauche, pour le sujet qui nous occupe.

Cette opposition entre gauche et droite, répartition et capitalisation, est un faux-semblant. Outre que les mêmes systèmes existent un peu partout dans le monde à des degrés divers (dont des systèmes par capitalisation dans la fonction publique française), la critique de gauche de la finance vise essentiellement les fonds de pension qui, comme leur nom l'indique, correspondent aussi à des caisses de retraite, en particulier de la fonction publique américaine. En ce qui concerne l'incertitude, la réalité est plutôt que rien ne garantit absolument les retraites, puisqu'il s'agit d'une assurance sur l'avenir et que tout système, mutualiste ou capitalistique, dépend au final de la conjoncture. Il en découle que les garanties que l'on cherche visent simplement à s'octroyer une plus grosse part du gâteau que celle pour laquelle on a cotisé (les Américains avec les dollars de l'épargne chinoise, les Français avec la cristallisation des pensions des tirailleurs, etc.). Pourtant rien ne garantit réellement l'avenir : on pense au changement climatique par exemple, mais de nouvelles crises internationales ne sont pas exclues, comme on l'a vu avec le Brexit, l'isolationnisme de Trump, etc.

L'argument français contre la capitalisation, qui se fonde sur les précautions contre le risque boursier, n'instruit qu'à charge. Ceux qui ont joué Enron ou Madoff ont perdu (dont certaines collectivités territoriales françaises !), mais les gestionnaires de fonds de pension qui ont joué les valeurs technos depuis les années 1980 ont dû quand même multiplier leur épargne et toucher de meilleures retraites. Il faudrait faire un véritable audit sur le sujet au lieu de préférer un système par principe.

Jacques Bolo

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