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Politique - Janvier 2019

La grande illusion des gilets jaunes

Résumé

Le mouvement des gilets jaunes, qui a surpris tout le monde par son importance, met en scène la mythologie française du peuple révolté. L'inconvénient est qu'elle repose sur l'illusion d'une gentrification ratée des classes populaires manipulées par une intoxication généralisée dont tout le monde est complice.

Construction de la réalité

Quand on parle de politique, on peut toujours se demander s'il n'est pas question d'enfumage. Chacun joue son jeu et finit par se persuader lui-même autant qu'il essaie de persuader les autres. On se livre à la surenchère permanente pour arriver à suivre le mouvement. L'aspect spontané du mouvement des gilets jaunes entretient l'illusion d'une forme d'abstraction qui incarnerait le peuple. C'est une facilité paresseuse devant ce qu'aujourd'hui il est convenu d'appeler la complexité et qui correspond simplement aux interactions individuelles. Il n'existe évidemment pas plus d'unité du peuple qu'il n'existe une unité des gilets jaunes, d'où la possibilité de sélectionner telle ou telle composante du mouvement pour lui faire dire ce qui confirme des préjugés ou des analyses qui ne sont que des généralisations abusives. Ceux qui veulent maintenir l'illusion de l'unité populaire essaient seulement de récupérer le mouvement au seul profit de leur idéologie propre et en le discréditant automatiquement aux yeux de ses autres composantes. C'est aussi le mécanisme qui fractionne les anciens partis en tendances et en courants. La politique consiste dans la confrontation de la diversité des opinions et des intérêts. Prétendre à leur unité est une contradiction logique et une imposture visant à l'hégémonie d'une tendance.

Excepté sa revendication initiale sur le prix des carburants, il n'y a pas d'autonomie du mouvement des gilets jaunes. Sans doute pour présenter plus de légitimité, le principe de l'extension des revendications ou de la convergence des luttes relève simplement d'un procédé de dissertation scolaire pour proférer des généralités, tout en affirmant le contraire de s'en tenir à des revendications tangibles. Ces tentatives de généralisation permettent aux partis, syndicats et associations de placer leurs propres exigences pour récupérer la contestation en se livrant à des flagorneries diverses. Quand elles ne se limitent pas à stigmatiser les complotismes divers, on peut cependant remarquer une certaine convergence des analyses pour reprendre la nouvelle théorie du géographe Guilluy sur la France périphérique (assimilée souvent à celles sur les électeurs de Trump et du Brexit) et celles un peu plus anciennes sur les souffrances populaires et la fracture sociale. La « fin des idéologies » vers 1980 et la chute du communisme en 1989 a laissé orphelins certains intellectuels. C'est un peu l'équivalent du remplacement des grandes religions par des multitudes de sectes new age.

Ironiquement, il faut bien reconnaître que le principal effet du mouvement des gilets jaunes a été la mise à sac des centres-villes par cette France des zones périurbaines. Le choix du samedi pour les manifestations et le blocage des routes et des ronds-points auront porté un coup fatal à de nombreux commerces, d'autant que le mouvement a commencé en novembre 2018, juste avant la période des fêtes de fin d'année et s'est poursuivi en janvier pendant la période des soldes. Ceux qui réalisent une grande partie de leur chiffre d'affaires annuel à ces occasions auront souvent du mal à s'en sortir et il y aura de la casse. C'est complètement contre-productif. Cela va accentuer la désertification du centre dans les villes moyennes que les gilets jaunes sont censés représenter et augmenter la concentration dans les hypermarchés et les commerces en ligne.

Au lieu de concerner la question écologique du changement climatique, il faudrait plutôt observer un effet immédiat contre la consommation effrénée et pour la décroissance. Ce n'est pas ce qu'on en pense d'habitude, à juste titre, puisque les revendications visent à augmenter le pouvoir d'achat, c'est-à-dire la consommation. Il faut juste noter que c'est raté pour cette fois et que ça a cassé une sorte de dynamique. Alors que Macron avait plutôt bonne presse à l'étranger, sa détestation locale croissante a plombé l'image internationale de la France. Cela doit réjouir les concurrents étrangers, en particulier ceux qui peuvent récupérer les entreprises expatriées par le Brexit. Il y aura des conséquences à long terme.

Problématique de la violence

Les manifestations des gilets jaunes ont dégénéré régulièrement. Dans les médias, on croit faire face à la violence avec les discours rituels sur le sujet. La ritournelle de sa condamnation est contrebalancée par le réalisme fataliste ou cynique qui considère que seule la violence paie, pour le déplorer ou le revendiquer. C'est une confirmation des doctrines fascistes ou gauchistes, dont les membres ont, pour une fois, participé conjointement aux affrontements contre la police et aux dégradations de commerces et de biens publics. Le hooliganisme des casseurs et des black blocs s'est également partagé entre ceux qui s'attaquent aux symboles et ceux qui essaient simplement d'en profiter au passage : les anarchistes de la fin du XIXe siècle théorisaient le pillage en parlant de « reprise individuelle ». Ce contexte de justification de la violence symbolique ou terre à terre (plus cohérente avec les revendications sur le pouvoir d'achat) a une conséquence évidente : les manifestants qui se retrouvent en prison ou poursuivis par la justice sont des détenus politiques (plus de 5000 gardes à vue, plus de 150 mandats de dépôt). Tout le monde fait semblant d'oublier que les manifestants violents expriment des idées. Le niveau baisse.

Il ne faut pas oublier non plus qu'il y a eu quand même onze morts entre le début du mouvement des gilets jaunes en novembre 2018 et début janvier 2019, en plus des nombreux blessés plus ou moins graves dans les affrontements. Ce bilan est extrêmement lourd par rapport aux autres mouvements sociaux. Les morts sont certes essentiellement des accidents, mais on peut donc considérer qu'ils se sont sacrifiés pour la cause. Les accidents ont eu lieu au cours des blocages de la circulation sur les routes, parfois du fait de véhicules qui essayaient de forcer le passage. Et une personne âgée de Marseille est décédée à l'hôpital d'une crise cardiaque après avoir été touchée à la fenêtre de son domicile par une grenade tirée par la police. On remarquera au passage que les gilets jaunes sont supposés protéger les piétons des véhicules et qu'ils ne sont donc pas très efficaces alors même que les conducteurs responsables sont pourtant au courant du ralentissement ou du blocage. On semble décidément négliger que les automobiles et les camions sont des instruments dangereux. Comme une revendication annexe des gilets jaunes concernait le refus de la réduction de la limite de vitesse de 90 à 80 km/h, les manifestants feraient bien d'en tirer les conséquences.

Ceux qui déplorent la violence voudraient donc que le pouvoir entende les manifestations pacifiques. Mais ces manifestations ont justement lieu parce qu'il existe une insatisfaction qui n'est pas représentée ou entendue malgré le principe démocratique. Une fois élue, une chambre majoritaire estime que « le pouvoir n'appartient pas à la rue » et le gouvernement joue le pourrissement de toute contestation ou son discrédit au nom de la stigmatisation de la violence. Inversement, ceux qui approuvent ou justifient qu'on en soit réduit à recourir à la violence font semblant d'ignorer que la police sert justement à éviter les débordements en utilisant aussi des moyens violents. On connaît la définition de Max Weber sur le monopole de la violence légitime de la part de l'État. Elle signifie exactement que le maintien l'ordre social est fondé sur l'usage de la force. La violence illégitime n'est pas absente non plus, puisque la police est là pour la contenir ou la réprimer.

On peut noter également que ceux qui critiquent la violence, qu'il s'agisse des gilets jaunes qui considèrent qu'elle risque de les décrédibiliser ; des opposants à tout désordre ; ou bien sûr de ceux qui s'opposent à ces manifestations, ne vont pas pour autant refuser les mesures qui auront été accordées par le gouvernement, précisément pour tenter de calmer le jeu et d'arrêter les violences. J'avais déjà mentionné le phénomène à propos de Mai 68 : les communistes, qui avaient critiqué les étudiants et les gauchistes (comme des « renégats » selon Georges Marchais), n'en avaient pas pour autant refusé les augmentations du SMIC obtenues par les accords de Grenelle. Cette fois, ce sont même les syndicats de policiers qui en ont profité pour avancer leurs revendications, en particulier celles du paiement de leurs heures supplémentaires qui tardent notoirement à être payées par l'État depuis des années. C'est effectivement une situation scandaleuse que l'État n'honore pas ses dettes et croit s'en acquitter par de beaux discours concernant la noble mission des forces de l'ordre. On a connu aussi ça avec les pompiers du 11 septembre à New York. Du coup, on comprend mieux certaines revendications sociales.

Au final, la répression a tendance à mobiliser davantage les manifestants, comme cela avait été aussi le cas en Mai 68, au chant de « Libérez nos camarades ! ». Ça marche ou ça marche pas. À propos des Printemps arabes, j'ai eu l'occasion d'écrire (« Le sens de la vie ») que le succès des révolutions dépendait toujours de la réaction des gouvernements et de l'armée. Ce qui caractérise les gouvernements démocratiques est qu'ils essaient d'éviter qu'il y ait beaucoup de morts au cours des troubles sociaux. Du côté des manifestants, moitié par logique inconsciente, moitié par phénomène de foule, on semble espérer que ça dégénère pour entraîner la sympathie de l'opinion. Cette fois, on peut remarquer que la nature accidentelle des onze décès n'a pas provoqué de mouvement d'indignation. Cela m'a rappelé un jeu de rôle anthropologique déjà documenté. Les ethnologues rapportent que, dans les guerres tribales, les belligérants s'arrêtent souvent au premier mort en essayant de le faire passer pour un accident et d'arranger le coup ensuite. Ça relativise...

La boîte de Pandore

On sait comment a débuté le mouvement des gilets jaunes. Une jeune femme, Priscillia Ludosky, a lancé une pétition sur Change.org, le 29 mai 2018, contre les augmentations des taxes sur l'essence, un autre internaute, Éric Drouet, a lancé un groupe Facebook sur le sujet, la vidéo de l'hypnothérapeute Jacline Mouraud a été vue six millions de fois et un autre, Ghislain Coutard, a proposé le gilet jaune en signe de ralliement le 24 octobre 2018. Le groupe a fait le buzz et ses participants ont décidé de passer à l'action. On a affaire à ce qu'on appelait une flash-mob au début de l'Internet : des invitations lancées sur les réseaux (à un anniversaire, un spectacle, etc.) aboutissaient à une sorte de rassemblement qui tournait parfois à l'émeute. On remarquera que la prétendue fracture numérique n'existe donc pas !

Comme toujours quand on déclenche un mouvement de ce genre, on espère évidemment qu'il va faire parler de lui. Si c'est le cas, certains veulent suivre le mouvement et d'autres tenter de le récupérer ou simplement ajouter leurs revendications à celles des autres. Comme il s'agissait d'une contestation en dehors des syndicats ou des partis, il est normal que ça parte un peu dans tous les sens. Normalement, on pouvait s'attendre à ce que le soufflé retombe et c'est ce que le gouvernement anticipait. Mais sans doute avec la force quantitative et instantanéiste des réseaux sociaux, le mouvement a pris une importance nationale qui a été amplifiée par un écho dans les chaînes télévisées d'information en continu comme BFM. L'ironie de la situation consiste dans le fait que les gilets jaunes les plus politisés, à l'extrême gauche et l'extrême droite, considèrent ces médias comme un relais des élites qu'ils critiquent et cela s'est manifesté par des agressions de journalistes sur le terrain.

Comme en Mai 68, avec ce qu'on avait appelé une « libération de la parole » à l'époque, une sociabilité s'est développée entre les manifestants. C'est aussi un effet évident de l'existence des réseaux sociaux. Ce qu'on leur reproche habituellement correspond bien au mode privilégié de la communication populaire, qui fonctionne sur le mode viral des rumeurs [1]. Spécialement du fait que la mode de mobilisation consistait à bloquer les routes et stationner sur les ronds-points, les interactions se sont transformées en familiarités durables. Le propre de ce type de relations est d'avoir tendance à vouloir se prolonger dans le temps et le retour que les médias offrent à leur action incite les manifestants à maintenir leur participation.

La difficulté de mouvements de ce genre sans réelle organisation est précisément que les personnes engagées dans l'aventure veulent aller toujours un peu plus loin, soit qu'elles aient l'impression qu'il suffirait d'un rien pour obtenir davantage, soit pour ne pas ressentir de la culpabilité d'abandonner les autres. Les rodomontades du pouvoir, qui ne doit pas lui-même donner l'impression d'avoir été vaincu, vieux fond monarchique si présent dans le système présidentiel français, ont jeté de l'huile sur le feu. Chacun espère toujours la « paix des braves » pour ne pas donner l'impression de baisser son froc. On parle de gagnant-gagnant (win-win) sans être toujours conscient qu'il s'agit de pacifier les rapports de force. Mais de très nombreux gilets jaunes sont vraiment beaucoup trop remontés contre Macron pour « savoir terminer une grève », comme disait le communiste Maurice Thorez.

Débat démocratique

L'idée de « grand débat », ou sa version « cahiers de doléances » qui joue sur le symbole de 1789 (ça a mal fini), est une solution pragmatique (ça ou autre chose, pourquoi pas), mais mauvaise sur le principe. Le parlement existe déjà. Il peut certes sortir quelque chose de toute discussion, mais elles existent déjà un peu partout dans les instances politiques normales. L'idée de « faire parler le peuple » signifie plutôt qu'il ne prend pas la peine de participer à tous les dispositifs existants. Très concrètement, les politiciens en place vont piquer les idées gratuitement au lieu de devoir faire monter dans la hiérarchie ceux qui en auraient de bonnes et pourraient donc légitimement faire carrière. Il faut comprendre le principe de fonctionnement normal de la vie sociale, ici dans le milieu professionnel des politiques. Ce débat public va donc plutôt permettre à ceux qui n'avaient pas d'idées eux-mêmes de s'incruster. On pourrait analyser cette idée de débat comme une ubérisation de la politique, mais au bénéfice des professionnels installés.

La réalité politicienne de cette contestation est plutôt que certains saisissent toutes les occasions pour essayer de dégommer leurs concurrents. Les manifestants sont des naïfs qui se laissent entraîner au seul bénéfice de ceux pour qui l'enjeu est réel. J'écrivais récemment qu'il semble qu'on veuille faire tomber les gouvernements comme sous la Quatrième République en utilisant la rue parce que ce n'est plus possible de le faire à l'Assemblée nationale. Le problème connu est donc le système présidentiel et majoritaire. Il était justement question dans le programme présidentiel d'introduire une dose de proportionnelle pour plus de représentativité, tandis que les gilets jaunes veulent le référendum d'initiative citoyenne (RIC). Autre mauvaise idée qui concentre le pouvoir aux mains des professionnels installés au lieu de les renouveler régulièrement.

J'avais bien prévu l'an dernier (« Macron contestation ») que les réformes à marche forcée passeraient mal. Le mouvement des gilets jaunes qui couvait en octobre a réussi à partir du 17 novembre 2018 et le gouvernement a buté sur un obstacle somme toute mineur. On a dit que c'était la goutte qui avait fait déborder le vase : le président Macron commençait en effet à être sérieusement impopulaire. Mais la mobilisation par les réseaux sociaux est parfaitement autonome par rapport aux précédentes mobilisations des syndicats que le gouvernement avait su juguler en jouant le pourrissement. Ça n'a pas marché cette fois. La fermeté claironnée de ne pas céder (« à la rue ») a été justifiée par le mandat accordé par le suffrage dans le but de réformer. C'est évidemment une facilité de la langue de bois politicienne. Outre le « front républicain » contre l'extrême droite à la présidentielle, ce qui explique autant le premier tour que la majorité à l'Assemblée est plus simplement l'éclatement du bipartisme et le discrédit des anciennes formations. Mais les sondages déplorables récents du président indiquent bel et bien une déception ou la désapprobation des électeurs. Les choses changent vite, mais il est difficile de revoter tous les ans (comme l'envisage le RIC).

On peut aussi considérer que cette désapprobation est injuste, tout comme pour les précédents gouvernements d'ailleurs, soit que « l'État ne peut pas tout », soit qu'« il faut laisser du temps au temps », soit que les contraintes internationales ou l'héritage plombent la conjoncture. Toujours est-il que la popularité ou les illusions avaient dégringolé. Sans doute du fait de l'accélération du temps, il se manifeste généralement une certaine impatience qui vise de plus en plus exclusivement le Président de la République. C'est une situation malsaine malheureusement entretenue par une omniprésence présidentielle de plus en plus envahissante au cours des derniers quinquennats.

Il est faux de considérer qu'un président a un mandat général pour tout bouleverser. Ce serait le rôle d'une constituante. L'inconvénient des contestations récentes est qu'elles tendent à s'adresser précisément à ce seul arbitre présidentiel. Il faut au contraire limiter les pouvoirs des élus, maires, députés, conseils régionaux et présidents et abroger la régression permanente à cette compétence universelle féodale. La France tend notoirement à ignorer la séparation des pouvoirs et confond société civile et société politique (par le biais des associations). On parle de respect de la vie privée pour Internet, mais l'État prétend légiférer sur tous les comportements. Le principe de la contestation des gilets jaunes consistait à la base plutôt dans une résistance à l'extension des prérogatives de l'État, mais les solutions envisagées retombent souvent dans les mauvaises habitudes législatives.

Enfumages écologique et populiste

Sur le point de départ du mouvement des gilets jaunes, la contestation correspond purement et simplement en un refus de l'enfumage (si l'on peut dire) de la pitoyable justification écologique d'une taxe carbone sur l'essence. Elle ne correspond à rien d'autre qu'une taxe supplémentaire, idiote, car elle a un effet financier immédiat sans changer le comportement. Même si on affectait les recettes de cette taxe à des projets correspondants, il ne s'agirait que d'un artifice du fait du principe de la budgétisation, puisque tous les impôts vont au pot commun au final. On crée un impôt nouveau au lieu de dégager une marge et l'écologie est simplement une excuse pour justifier une dépense supplémentaire. C'est évidemment possible en cas de besoin et c'est ce qu'on prétend avec l'urgence climatique, mais affecter une ressource à une dépense donnée n'est pas la norme fiscale. Conjoncturellement, on peut surtout se dire que c'est pour compenser d'autres réductions d'impôts.

La véritable relation avec le changement climatique de toute cette affaire réside plutôt dans le fait que la météo a été très clémente en novembre et décembre. Spécialement pour faire des barrages filtrants sur les routes de province, il n'aurait pas été possible de tenir longtemps en cas de pluie, de froid et de vent ou de neige. On peut imaginer que le gouvernement a joué le pourrissement en attendant une dégradation météo qui ne venait pas. Il faut vraiment agir très vite pour le climat ! Par contre, le choix des ronds-points pour manifester est un symbole très maladroit. Si les taxes gouvernementales sont condamnées en visant les élites, contrairement à l'indulgence envers les maires dans les sondages d'opinion, c'est donc un oubli du coût de ces fameux ronds-points dans les impôts locaux. Il n'y a pas que le budget national qui confond les dépenses, c'est aussi le cas du budget familial : qu'on paie une taxe destinée à une dépense nationale ou locale, cela revient au même.

Ce genre de dépenses locales invalide aussi le mouvement des gilets jaunes quand on le justifie par l'abandon de la France périphérique de la part des pouvoirs publics. Cette légende urbaine misérabiliste (fake news) ne tient pas compte de tous les équipements (routes, eau, tout-à-l'égout, etc.) qui ont été réalisés au cours des Trente glorieuses et depuis, souvent à partir de rien dans les campagnes. On les considère comme des acquis et ils ont donné des habitudes de dépenses que les municipalités perpétuent par des ronds-points souvent inutiles. Les coûts par habitant sont infiniment plus importants que dans les zones densément peuplées. Comme la contestation est également partie des coûts du carburant pour ceux qui habitent loin de leur lieu de travail en ville, il faut aussi reconnaître que c'est un choix de vie qui ne doit pas être assumé par la collectivité. Le gouvernement a envisagé une aide en fonction de l'éloignement pour compenser la taxe carbone visant pourtant à dissuader ce choix. Cette taxe pour dépolluer et prime pour polluer est bien une solution de technocrates. Quand on critique les zélites, c'est de ce genre d'absurdités qu'il s'agit. On voit donc la contradiction et la responsabilité tant de la demande citoyenne que du pouvoir en la matière !

J'ai déjà parlé de cette question périurbaine à quatre reprises au moins, dans le cas de Paris, de Nîmes, de sa périphérie Poulx, et surtout dans le cas de l'erreur comptable qui confond dépense et épargne dans le cas d'un achat à crédit (aboutissant à une sorte de crise des subprimes à la française quand les traites sont plus fortes qu'un loyer). Dans l'article sur Poulx, je parlais déjà de « la hausse du prix de l'essence [qui] a rendu hors de prix ce choix d'éloignement des centres. » Le schéma pavillonnaire, sur le mode américain comme dans le feuilleton d'alors : Ma sorcière bien-aimée, est une erreur d'urbanisme de l'époque de Giscard (voir Lenoir), sorte de gentrification ratée, alors qu'on stigmatise démagogiquement celle des bobos des centres-villes. On peut même admettre la complicité des écolos et des amoureux de vieilles pierres qui ont refusé de densifier les centres et se plaignent ensuite des conséquences. Leur excuse se fonde sur l'erreur précédente qu'étaient les grands ensembles, qui étaient cependant une amélioration du confort des logements à l'époque. Celui des centres ne s'était amélioré que postérieurement.

Confort des logements 1954 1962 1968 1975 1982 1990 2002
Baignoire ou douche 10,4 28,9 47,5 70,3 84,7 93,4 98,4
W.C. intérieurs 26,6 40,5 54,8 73,8 85,0 93,5 98,3
Sources : Recensements de la population et enquête Logement 2002, Insee

L'extension de la mobilisation de gilets jaunes sur le pouvoir d'achat relève aussi de l'enfumage, avec cependant l'excuse de l'illusion de certains qui tiennent ce discours. Quand ils parlent de « vivre de son travail », c'est simplement un langage codé pour « payer moins d'impôts ou de charges sociales », spécialement pour les travailleurs indépendants. Certains ont fait remarquer la contradiction avec la revendication d'amélioration et de rapprochement des services publics, comme l'aide à l'installation de médecins à la campagne. On a monté en épingle le cas d'une infirmière gilet jaune, au dévouement tout aussi incontestable que ceux des autres professionnels qui ont des difficultés. Ceux qui contestent l'augmentation générale des charges ne semblent parfois pas se rendre compte qu'elles servent à payer certains d'entre eux. En économie, les augmentations des uns sont les dépenses des autres. C'est précisément la cause des problèmes budgétaires des gouvernants qui ne savent pas comment se dépatouiller et s'amusent donc, de toute éternité, à déshabiller Pierre pour habiller Paul. Ils jouent les mouches du coche avec les impôts que les petits patrons ont d'autant plus l'impression d'être les seuls à payer que le montant des charges est élevé (et on vient d'y rajouter le prélèvement à la source pour les salariés) et qu'on parle beaucoup ces derniers temps de l'évasion fiscale des grandes entreprises.

Concrètement, s'il faut parler des vrais problèmes du peuple, la question n'est pas de dire qu'on a des difficultés parce qu'on ne peut pas « se faire un petit plaisir de temps en temps » ou « faire des cadeaux à ses petits enfants », comme on a pu l'entendre de certains manifestants ingénus. Ceux qui ont de problèmes économiques sont notoirement les chômeurs et pas ceux qui ont un travail, étant entendu que le mouvement des gilets jaunes est surtout un mouvement de professionnels. Il est certain que des chômeurs s'y sont associés, éventuellement parce qu'ils avaient le temps de manifester et qu'ils croyaient sincèrement au discours sur les difficultés financières, mais ils me paraissent être les dindons de la farce. C'est ce qui se passe depuis une trentaine d'années puisqu'on parle en France de « préférence pour le chômage » au nom des discours pour les CDI et contre les emplois précaires (il est vrai que la solution allemande des jobs très mal payés est une mauvaise solution et qu'elle sert de repoussoir aux syndicats et à la gauche). Mais ce mouvement ne donnera pas d'emploi aux chômeurs. On a vu qu'il a commencé par en détruire.

Méthode de résolution de problèmes

La bonne méthode consiste toujours à savoir traiter un problème à la fois. Évidemment, la difficulté pour l'État est que ses missions fonctionnent en parallèle, outre le principe selon lequel un emmerdement n'arrive jamais seul. Il faut donc essayer de cloisonner au maximum et affecter les professionnels compétents à leurs missions respectives pour ne pas perturber leur bonne exécution. Ce que ne permet d'ailleurs justement pas la méthode des grèves utilisée en France. On est obligé de constater que les gouvernements oublient souvent ce cloisonnement, parce qu'ils font de la politique, ou parce qu'ils transgressent le principe méritocratique s'il faut placer ou déplacer tel ou tel pour telle ou telle raison. On a pourtant parfois de bonnes surprises quand l'heureux élu se révèle à la hauteur de sa mission.

Cette contestation des gilets jaunes était très concrète, même si elle a eu tendance à étendre les revendications. C'est aussi parce que le gouvernement a fanfaronné en disant qu'il ne céderait pas sur l'augmentation du gazole que les revendications se sont étendues au pouvoir d'achat. On peut constater que le gouvernement a finalement cédé sur le gazole, le pouvoir d'achat et le reste. L'échec est total. Les commentateurs ont bien remarqué que Macron avait été cassé dans son élan sans oser creuser un peu. Il faudrait admettre que le modèle napoléonien préféré des Français est celui d'un dictateur qui se termine en bérézina. Tout le monde est pourtant au courant de ce fiasco, mais l'idée de récit national épique, qui resurgit actuellement chez les essayistes, est une drogue dure qui masque cette banalité. On patauge en fait dans la lignée christique du martyre de Jeanne d'Arc ou Louis XVI, de la Commune, des fusillés pour l'exemple de 14-18 ou Jean Moulin (au choix, selon qu'on est de gauche ou de droite). Le véritable modèle français de la démocratie est plutôt la Troisième République, mais on l'a oublié en plébiscitant le modèle gaulliste qui a lui aussi mal fini. À bien des égards, celui qui veut devenir président doit s'attendre à servir de punching-ball.

L'aspect concret du refus de la hausse du gazole a été généralisé en demande de hausse du pouvoir d'achat. C'est une récupération syndicale assez triviale. On peut aussi y voir une volonté scolaire d'un peu plus de hauteur philosophique. On reprend donc la complainte misérabiliste sur la « souffrance des classes moyennes ». J'ai eu l'occasion d'en rétablir la définition un peu démodée en disant que si on souffre, on ne fait donc pas partie des classes moyennes. Elles correspondent plutôt aux cadres (sur la grille : classe supérieure = haut patronat, héritiers ou célébrités très riches ; classe moyenne = cadres et professions libérales ; classes populaires = artisans, employés, ouvriers), mais on traite la question actuellement en termes de « salaire moyen », ce qui est une erreur. Les classes supérieures sont très supérieures aux cadres, eux-mêmes très supérieurs aux classes populaires, qui se divisent en haute et basse (dont les chômeurs). N.B. Les politiques font partie de la classe moyenne. Quand on parle actuellement à tort des *classes moyennes, on parle donc des classes populaires. Si elles ont des problèmes, c'est au mieux qu'elles sont à la frontière des hautes et des basses. Outre le cas ambigu des petits patrons (du fait de la vision marxiste résiduelle), l'illusion de promotion sociale repose sans doute sur le niveau d'éducation. Comme je le rappelle souvent, il n'y avait que 1 % de bacheliers par an en 1900, 4 % en 1936, 10 % vers 1970, et 70 % en 2000 (le stock global n'était toujours que d'une trentaine de pour cent). Jusqu'aux années 1960, on était cadre avec le bac (on pouvait aussi l'être par promotion interne). Ce n'est plus suffisant.

C'est une explication de la révolte contre les élites. Le nombre des bonnes places ne dépend pas du nombre ou du mérite des diplômés, mais des seuls débouchés dans ces postes. Il y a forcément des déçus. À diplôme égal, les bonnes places sont réservées aux héritiers (ironiquement, l'égalité des sexes concentre encore plus le népotisme). Un problème annexe est que les spécialistes de ces questions n'osent pas contredire la vulgate médiatique sur ces « classes moyennes ». Ce n'est pas du complotisme, c'est de la lâcheté. S'ils l'ouvrent un peu trop, ils risquent de ne plus être invités. Le conformisme ne règne pas seulement dans les médias, qui auraient même tendance à promouvoir un peu plus le débat pour faire le buzz, sans trop prendre de risques quand même. Le conformisme règne surtout dans les universités du fait de la cooptation « par les pairs », ce qui ne peut pas être une bonne méthode, contrairement à ce que rabâchent les intéressés qui sont généralement incompétents sur le sujet.

La réalité de la situation sociale française est malheureusement très banale, faute d'être simple à résoudre. De mauvais choix ont été faits au cours des décennies précédentes, comme le soutien à des activités moribondes et déficitaires, quoique pittoresques (comme Jean-Pierre Pernaut en fait la réclame depuis trente ans sur TF1). On en subit les conséquences et on supporte les coûts de ces choix : ronds-points compris (franchement, autant manifester contre la corruption devant un gigantesque pot-de-vin !). Les responsabilités sont partagées entre les pouvoirs publics et les citoyens : en démocratie, les citoyens sont toujours responsables en dernière analyse. La démocratie française ne marche pas bien et c'est vrai que Macron partait de ce constat. Il a sans doute mal choisi ses priorités et il a choqué par des maladresses, mais il a aussi dérangé certaines habitudes, spécialement parce que le succès de l'élection des députés de son mouvement La République en marche a mis au rancart pas mal de politiciens installés. Il ne s'est pas fait que des amis.

Ce mouvement des gilets jaunes résulte d'une conjonction de ces facteurs. Le ras-le-bol a été monté en épingle par des opposants au gouvernement et les médias pour mettre en scène des polémiques. Elles profitent effectivement aux élites politico-médiatiques qui se disputent le pouvoir sur le mode Iznogoud. En ce moment, tout le monde joue au plus malin, d'un côté comme de l'autre, pour ne rien lâcher et tenter de faire plier l'adversaire. Tous les discours sont codés et signifient autre chose que ce que leurs auteurs veulent parfois comprendre eux-mêmes. Comme dans les contes, le but du psychodrame est de finalement de revenir à la normale. Mais le spectacle a un coût que certains ont déjà payé de leur vie ou dans leur chair et qui va laisser des traces. D'autres, les vieux routiers ou les nouveaux venus, espèrent tirer les marrons du feu sur le dos de ceux qui se sont mobilisés et qui retourneront, au mieux, à leur vie quotidienne avec simplement un peu plus d'illusions ou plus de désillusions qu'avant.

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. Phénomène qu'étudiait mon professeur, Jean-Bruno Renard, à la fin des années 1970, à Montpellier (Rumeurs et légendes urbaines, Légendes urbaines : Rumeurs d'aujourd'hui). Je me suis ensuite inscrit avec Raymond Boudon qui a aussi travaillé sur ce thème (L'idéologie, ou L'origine des idées reçues, L'art de se persuader, Le Juste et le vrai). Les livres que j'ai écrits moi-même relèvent aussi de cette étude critique des idéologies et des fakes[Retour]

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