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Société / Linguistique - Juillet 2018

Passeurs contre Passeurs

Résumé

Selon que vous serez passeur ou passeur, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir

Il vient de se produire un conflit terminologique intéressant. Il n'y a normalement pas vraiment de problème, mais l'actualité a rapproché deux emplois du terme passeur habituellement sans rapports. À l'occasion de la mort de Claude Lanzmann (1925-1918), les commentateurs l'ont qualifié de passeur, terme qui en est venu, depuis quelques décennies, à caractériser un intellectuel qui contribue à faire connaître une littérature ou une réalité particulière. Cela concerne le plus souvent un éditeur ou un traducteur et c'est surtout une façon de porter aux nues la personnalité en question. Notons qu'aujourd'hui, on parle d'influenceur dans le marketing et les réseaux sociaux.

Lanzmann n'était pas un éditeur ou un traducteur, il a plutôt été un influenceur. Il est surtout connu pour son film Shoah (1985), qui a seulement donné un nouveau nom au génocide des juifs par les nazis. Le phénomène était déjà connu. À l'époque, il venait juste de prendre le nom d'Holocauste, qu'il a gardé aux États-Unis, à la suite du feuilleton sur le sujet de Marvin Chomsky, en 1978. Antérieurement, on parlait de génocide ou de crime contre l'humanité. Après le film de Lanzmann, dans le but de remplacer holocauste par Shoah, le terme finalement choisi par les Américains a donné lieu à une polémique qui le critiquait du fait de son sens religieux de sacrifice, comme s'il s'était agi d'une offrande rituelle (gloses bien peu laïques, mais on ne parlait pas du tout de laïcité à l'époque). Cette sophistique oiseuse était généralement accompagnée de l'idée bizarre de Lanzmann lui-même selon laquelle il ne fallait pas représenter la chose par des fictions, ce qui semblait accessoirement viser le feuilleton qui avait pourtant relancé l'intérêt pour ce drame. De même, un autre débat s'était développé sur la question de l'unicité absolue du phénomène. J'ai traité ailleurs cette question.

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Inversement, le terme passeur, au sens propre donc, est utilisé à propos de ceux qui favorisent l'entrée clandestine de migrants dans les pays européens ou autres. Mais curieusement, ils sont considérés comme des trafiquants d'êtres humains en référence aux esclavagistes. C'est évidemment un abus de langage : les migrants sont volontaires et les réfugiés demandent l'asile, alors que les esclaves étaient des captifs. L'analogie est bien plus indécente que le terme holocauste. Pour la catégorie des réfugiés, on peut remarquer que leur afflux récent concerne le fait que les puissances européennes et américaines jouent à déstabiliser leur pays (Afghanistan, Irak, Syrie, Libye ou autres) sans en assumer les conséquences.

En réalité, ce dénigrement du terme passeur vise à tenter d'interdire l'immigration sans paraître raciste alors que c'est assez généralement le cas. C'est non seulement vrai des racistes militants, mais plus généralement du fait de considérer que certains ne sont pas bienvenus en Europe ou aux États-Unis du seul fait de leur origine raciale (sans le dire, évidemment). La mode qui consiste à dire que la race n'existe pas ajoute une confusion de plus. Le point commun de ces débats avec Lanzmann et la Shoah, pendant la Deuxième Guerre mondiale, concerne le fait qu'il existait bien des passeurs pour les juifs ou les résistants et que les juifs n'étaient pas les bienvenus du fait des préjugés à leur égard. À cette époque, les passeurs aussi faisaient payer ou non le passage dans la zone libre ou un autre pays (Suisse, Espagne...).

Il ne s'agit pas ici de discuter de la légitimité ou non de la venue des migrants, mais de traiter seulement de l'usage dépréciatif ou glorieux du terme passeur. Mutatis mutandis, quand il s'agit de quitter son pays, souvent en catastrophe et en prenant des risques parfois inconsidérés, les motivations des uns et des autres sont souvent les mêmes. Pour les réfugiés actuels, certains risquent déjà de mourir dans leur pays et sur le plan pratique, de nombreux candidats à l'émigration prennent souvent des risques vitaux pour venir en Europe ou aux États-Unis. La référence au nazisme risque aussi d'induire en erreur du fait qu'on en connaît les conséquences, mais les réfugiés juifs d'alors sont bien antérieurs à la Shoah (et la conférence de Wansee qui a décidé de la solution finale date de 1942). Ceux qui en ont été victimes n'imaginaient évidemment pas une chose pareille (voir par exemple ce qu'en dit Aron depuis Londres) et leur rejet de la part de certains pays ou d'une partie de l'opinion a aussi été effectif à l'époque que les migrants actuels.

Qu'on le valorise ou non, le terme passeur concerne une question de transfert culturel et de contrebande. Pour les migrants en général, réfugiés compris, j'avais déjà noté qu'il ne faut pas confondre leur statut ou leurs déboires à l'arrivée avec leurs aspirations. Le modèle est bien celui d'une sorte de « rêve américain », pas forcément de faire fortune (encore que...), mais bien d'améliorer leur sort. On sait qu'il s'agit généralement d'une illusion fondée sur la réussite de quelques-uns. Très souvent, ce ne sont donc pas les plus pauvres qui émigrent, mais ceux qui ont un petit pécule qui leur sert précisément à payer les passeurs. Je me demandais à ce propos quelle en était l'importance, mais j'ai lu récemment à propos de la Libye qu'il s'agissait d'une toute petite somme, d'où les mauvaises conditions de passage, outre l'exploitation de la part des passeurs. C'est sans doute pour cela qu'on parle d'esclavage, mais c'est aussi une forme de rhétorique médisante. La réalité est qu'il s'agit aussi d'un gros écart de pouvoir d'achat entre les pays pauvres et les pays riches. Les tarifs de passage sont la première désillusion et le premier retour à la réalité des prix.

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Ces querelles terminologiques ont trouvé conjoncturellement une expression juridique. Le 6 juillet 2018, a eu lieu un retoquage par le Conseil d'État du « délit de solidarité » concernant ceux qui aidaient les migrants en leur procurant un abri ou une assistance alimentaire ou médicale. Dans sa décision n° 2018-717/718 QPC du 6 juillet 2018, le Conseil a estimé que la fraternité de la devise française « Liberté, Égalité, Fraternité » avait valeur constitutionnelle.

Les Français ont décidément un problème avec les mots. Il était déjà évident que quelqu'un qui aide un migrant en situation irrégulière n'était pas assimilable à des passeurs, qui commettent bien l'acte illégal de les faire entrer sur les territoires concernés, et ce délit a été évidemment maintenu. Les associations qui défendent les migrants ressentent cependant le besoin de se distinguer des passeurs, qui aident aussi les migrants, quoi qu'on en dise. Le problème moral concernant les passeurs existe seulement quand ils abusent de la situation pour spolier les migrants ou les réfugiés, comme cela pouvait être aussi le cas pendant la Deuxième Guerre mondiale.

On peut également noter que le problème traité par le Conseil concernait simplement la rédaction de l'article L. 621-2 qui punissait l'aide aux migrants irréguliers. Pourtant, la rédaction initiale de l'article L 622-4 excluait déjà des sanctions les ascendants et les conjoints et « toute personne physique ou morale lorsque l'acte reproché n'a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et a consisté à fournir des conseils ou accompagnements juridiques, linguistiques ou sociaux, ou toute autre aide apportée dans un but exclusivement humanitaire. » On constate déjà que la loi n'est pas si aveugle qu'on le croit. L'action des associations visait donc seulement à se protéger des interprétations malveillantes. Le fait qu'elles soient possibles de la part des autorités devrait plutôt valoir révocation aux responsables pour leur abus de droit, faute de sanctionner aussi les abus de langage (mais c'est dommage) !

Jacques Bolo

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