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Sociologie - Septembre 2017

Raymond Aron, Le Spectateur engagé (1981)

Résumé

Pour Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, « ces entretiens apparaissent comme un questionnement de notre génération à celle de Raymond Aron » (p. 19). On connaît le parcours libéral de Raymond Aron, opposé à celui de Sartre, à partir d'un anticonformisme de gauche jusqu'à un anticonformisme de droite. Il a surtout échoué à convaincre ses contemporains de la justesse de ses engagements contre le déterminisme historique communiste. Avec le recul de plus de trente ans, de nouveaux enseignements apparaissent aisément puisque l'histoire a tranché. Mais la légendaire lucidité de Raymond Aron apparaît beaucoup plus discutable et cette confession montre qu'il a été beaucoup plus dépendant des contraintes de son époque qu'il a dû lui-même le penser.

Raymond Aron, Le Spectateur engagé, Entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, éd. Presse Pocket/Julliard, Paris, 1983 (1981), 350 p.

Au moment de sa parution, je n'avais pas pris la peine de lire ce livre sur Aron tiré de trois émissions de télévision. Les nombreux comptes-rendus dans la presse en donnaient une idée qu'on peut toujours croire suffisante. Je ne sais pas ce que j'en aurais pensé à l'époque. La richesse de cette chronique, aux premières loges du demi-siècle précédant l'élection de l'Union de la gauche qui venait de se produire, en fait regretter la relative brièveté sur chacun des épisodes. Elle donne aussi envie d'aller consulter les oeuvres de Raymond Aron dont elle aborde la genèse successive.

De l'ENS à la grande histoire

On sait l'origine de cette épopée qui commence en Khâgne comme préparation à l'École normale supérieure avec comme professeurs les philosophes Alain et Léon Brunschvicg, et comme étudiants ceux qui allaient devenir les philosophes Sartre et Nizan, le psychiatre et psychanalyste Lagache, l'épistémologue Canguilhem, l'historien Marrou. On conçoit que Raymond Aron semble éprouver une constante nostalgie de cette période, quand il avoue qu'il n'a « jamais rencontré un milieu aussi remarquable » (p. 27). Pourtant, il douche immédiatement ses propres illusions et celle des lecteurs en ramenant les choses aux proportions initiales plus exactes, bien en deçà des mythes qui se sont installés et qui persistent depuis : « qu'apprend-on sous le nom de philosophie ? Platon, Aristote et les suivants. Presque pas de Marx sinon un peu de sociologie ! Pas de post-kantien ou à peine. Pas de Hegel ! [...] L'École Normale me préparait à devenir professeur dans un lycée, mais rien d'autre. [...] J'étais presque désespéré d'avoir passé des années à n'apprendre presque rien. J'exagérais, car la formation par la lecture de grands philosophes n'est pas stérile. Mais tout de même, je savais très peu de chose du monde » (p. 29). On retrouve ici les impressions que laisse la lecture des mémoires de Simone de Beauvoir participant au même petit groupe.

Le contexte était différent de celui des débats de l'après-guerre : « le freudisme n'était pas encore accepté par l'ensemble des sorbonnards. Bouglé [...] éclatait lorsqu'on parlait de psychanalyse : 'c'est de la cochonnerie'. [...]  Sartre [...] avait décrété une fois pour toutes que le freudisme était inacceptable parce qu'il utilisait la notion d'inconscient. Or Sartre refusait toute distinction entre le psychisme et le conscient. [...] Il a trouvé le truc : la mauvaise foi qui lui donne la possibilité de faire l'économie de l'inconscient tout en conservant l'essentiel de la psychanalyse » (p. 42). Mais c'est bien dans ce creuset que s'est formée l'intelligentsia qui devait dominer les sciences humaines jusqu'à la fin du siècle : « j'ai bien connu Lacan [...] en séminaire Kojève [sur Hegel] entre 1936 et 1938. C'est là qu'il a appris un peu de sa philosophie. [...] Il y avait Queneau [...] Koyré, Marjolin, Merleau-Ponty » (idem).

On sait aussi que l'entrée dans la grande histoire de Raymond Aron eut lieu au cours de son séjour en Allemagne au moment précis de « l'extraordinaire passion nationaliste qui dominait [...]. Nous rencontrions des professeurs et des étudiants, des hommes pour lesquels les revendications allemandes étaient vitales » (p. 32). Aron n'est cependant pas très original en reproduisant les clichés académiques sur la langue, bien qu'il casse immédiatement l'ambiance encore une fois : « Lorsque je suis arrivé en Allemagne, j'ai d'abord été ébloui. Vous savez, la langue allemande est d'une souplesse exceptionnelle pour la philosophie, aussi avons-nous toujours tendance à croire les Allemands plus profonds qu'ils ne sont » (p. 40). En peu de temps, Aron constate que : « nombre d'étudiants que je connaissais depuis deux ans et qui n'étaient pas hitlériens se sont mis à porter cet uniforme » (p. 33). Les événements vécus personnellement lui font prendre conscience de cette réalité politique. On sait aussi que ce ne sera pas le cas pour Sartre qui avait pourtant eu le même parcours au même moment.

Cette prise de conscience à la dure pourrait passer pour un réalisme cynique un peu douteux quand il déclare : « Or, face à Hitler, mes maîtres, que ce fussent Alain ou Brunschvicg, je n'ose le dire, mais ils ne faisaient pas le poids » (p. 31) ou « le national-socialisme [...] apparaît aujourd'hui comme l'aventure d'un homme génial et pathologique » (p. 54). Une explicitation plus développée se révèle aussi maladroite : « Kojève ne croyait pas à la guerre. Il considérait que la Grande-Bretagne, le capitalisme anglais avaient déjà livré l'Europe à Hitler. [...] Il se trompait parce qu'il interprétait l'histoire à partir de concepts, de grandes forces fondamentales, alors que le national-socialisme a été essentiellement Hitler, la personnalité d'Hitler » (p. 70). Missika lui fera remarquer : « n'est-ce pas pousser un peu loin le rôle des individus dans l'histoire ? » (p. 71). Aron n'est pas très convaincant en répondant : « Ce n'est pas ce que je veux dire. Après la Première Guerre mondiale, toutes les conditions nécessaires d'une seconde étaient réunies » (idem).

Outre la récusation du schématisme marxiste-léniniste de l'époque, incarné alors par l'immigré russe Alexandre Kojève, on peut aussi considérer le recours au principe de l'individu providentiel comme une mauvaise habitude littéraire issue de l'influence du romantisme allemand dans l'entre-deux-guerres. L'exagération du rôle individuel d'Hitler, pour expliquer son succès indéniablement personnel, oublie d'exprimer le facteur de l'adhésion des masses qui le suivent. Leur interaction consiste au moins dans un phénomène de renforcement réciproque. Par contre, Aron note singulièrement au passage un parallèle à propos de la conquête de quasiment toute l'Europe : « comme Napoléon est français, que c'est une gloire nationale, tout le monde trouve que c'est normal, mais ça ne l'est pas du tout » (p. 72). Il lui faudrait préciser ainsi plus souvent les nuances indéterministes de sa conception de l'histoire pour éviter les interprétations donnant l'impression d'une sanctification fataliste du fait accompli historique.

L'opinion fondamentale de Raymond Aron sur la période était plutôt que les analyses des élites d'alors étaient inadéquates, comme on vient de le voir à propos de Kojève, récitant la leçon du Komintern selon laquelle « le capitalisme anglais avait déjà livré l'Europe à Hitler » (cf. supra). Aron considérait que la génération de Blum était dépassée et qu'il a fallu du temps qu'elle comprenne les changements du XXe siècle (pp. 62-63). Sur le mode pacifiste d'Alain, Blum a écrit à propos de Munich, dans Le populaire, que « personne n'a songé à employer la force militaire, c'est là un progrès moral de l'humanité » (p. 37). Mais Aron devrait admettre que cette opinion était partagée par sa génération, puisqu'il note aussi « les Français ne voulaient pas la guerre. [...] Sartre et Beauvoir étaient pour Munich [...]. Ensuite Sartre écrit un roman où tous ceux qui étaient pour Munich étaient des salauds » (pp. 64-65). On reconnaît l'art de la relativisation.

La vraie conclusion aronienne est bien qu'« il ne faut pas sous-estimer l'ignorance » (p. 50). À propos de l'entrée des Allemands en Rhénanie : « j'ai rencontré, boulevard Saint-Germain, Léon Brunschvicg. Il m'a dit : 'Les Anglais essaient de nous calmer, heureusement.' Je lui ai répondu : 'Mais vous vous trompez complètement', et je lui ai fait le même topo que je viens de vous faire [s'il n'y avait pas de réplique militaire, tout le système d'alliances était perdu]. Alors il m'a dit : 'Probablement que vous avez raison. Heureusement que je n'ai pas de responsabilités dans la politique' » (p. 47). En somme, certains sont donc assez lucides sur leur ignorance : « Alain [...] m'a dit [...] 'ne prenez pas trop au sérieux mes idées politiques ; je me suis contenté de dire ce que je pensais d'un certain nombre de gens que je détestais » (p. 39). Les intellectuels utilisent souvent la politique pour régler leurs comptes personnels. C'est une mauvaise habitude militante souvent confondue avec des analyses.

Plus spectateur qu'engagé

Les interviewers, imbus du rôle prophétique des intellectuels, et au nom de cette légendaire lucidité aronienne, presseront constamment Aron : « pourquoi n'avez-vous pas alerté l'opinion publique ? » (p. 46). Ce à quoi il répondra trop modestement de façon récurrente : « En 1934 ou 1935, personne ne me connaissait, sauf trois douzaines de philosophes et quatre dizaines d'étudiants » (idem). Et Missika insiste : « Alors entre 1934 et 1938, en France, qu'est-ce que vous avez fait ? » Aron : « Eh bien, je fais comme un bon garçon. Marié, responsable d'une petite fille, je fais ma thèse de doctorat. [...] Et puis, il était temps d'écrire. Je n'avais rien écrit encore, mais rien, sinon quelques articles sur l'Allemagne qui n'étaient pas très bons. [...]. Ce qui est quand même conception bizarre de la réalité, comme le lui rappelle Wolton : « N'empêche qu'entre 34 et 38 vous avez écrit deux livres et votre thèse, non ? » Aron : « Trois, trois dont la thèse. J'ai écrit La Sociologie allemande contemporaine, qui a paru en 1935. J'ai terminé en 1935 l'Essai sur la théorie de l'histoire dans l'Allemagne contemporaine, et en 1937 l'Introduction à la philosophie de l'histoire, qui a été ma thèse » (p. 46). La fausse modestie professorale aurait-elle eu la fâcheuse conséquence de l'inaction ?

L'explication pragmatique individuelle est plus crédible : « à l'époque, pour vous dire la vérité, je n'étais pas un homme politique ; je n'étais pas un chroniqueur politique ou un éditorialiste. Ce qui m'intéressait le plus c'étaient mes livres. [...] J'étais pressé de les finir avant la guerre. [...] Si je n'avais pas terminé ma thèse avant la guerre, je suis sûr que je ne pourrais pas la terminer » (p. 51). D'où l'intérêt de prendre en compte les stratégies des acteurs individuels. Leurs justifications a posteriori : « Entre 34 et 36, j'estime que je n'avais aucun moyen d'exercer une influence quelconque sur qui que ce soit » (p. 51) ne sont pas forcément exactes, quand on connaît les circonstances concrètes que les témoignages biographiques ont précisément l'avantage de révéler. On constate surtout que Raymond Aron participait à des discussions d'une élite académique : un mois avant la guerre, il parle d'une discussion avec Mauss où Marc Bloch « nous avait démontré de la manière la plus convaincante, par un raisonnement très simple, que la guerre allait éclater nécessairement pendant cet été. » On aurait pu croire cette intelligentsia plus influente et plus connectée aux personnalités strictement politiques.

Rappelons qu'à l'époque, il n'y avait que 4 % de bacheliers. Il en résulte que tout cela se passait dans un tout petit milieu. Aron précise lui-même aussi : « à l'époque, on pouvait encore être ami sans être d'accord sur tout » (p. 49), qui pourrait signifier que l'information circulait, ou simplement qu'il regrette le bon vieux temps de l'École normale, quand il était ami avec Sartre. Mais un peu plus loin, on aura bien une indication d'une sorte de réalité oligarchique, qui pouvait ne pas être ressentie comme telle à l'époque : « À mon retour d'Allemagne, en 1932, [...] j'ai eu une conversation avec le secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Paganon. Il m'a dit : 'Racontez-moi vos histoires.' J'ai fait un laïus normalien, évidemment brillant [...]. Au bout d'un quart d'heure, il a dit : 'Tout ça c'est très intéressant, mais si vous étiez à ma place, que feriez-vous ? » (p. 191). De nos jours, les étudiants du programme Erasmus ne font pas tous un débriefing à leur ministre de tutelle. Aron en retiendra essentiellement la leçon de la nécessité prosaïque de la politique. Je me souvenais d'avoir lu cette anecdote à l'époque de la publication du livre. Il indiquait qu'elle détermina toute sa réflexion personnelle et son appréciation de ses interlocuteurs. Mais dans une sorte de négation de soi toute olympienne, il ne comprendra décidément jamais son propre rôle dans l'histoire.

Contrainte stalinienne

La véritable raison existentielle de l'impuissance de Raymond Aron était aussi son conflit précoce entre les influences de gauche et le début de sa position critique : « j'ai été socialiste aussi longtemps que je n'ai pas fait d'économie politique » (p. 49) et « après avoir étudié le marxisme, presque une année entière, j'ai conclu avec regret que, sous cette forme, il n'était pas exact » (p. 53). Est-ce que les mauvaises habitudes persistaient chez lui, comme lui suggère Missika ? « Vous aviez tendance à penser que Souvarine devait exagérer [sur Staline]. » Aron : « Non, pas nécessairement. La vérité, c'est que j'y pensais le moins souvent possible » (p. 55). On se situe entre le simple prof qui pense à ses livres et le registre de l'inhibition, fréquent à gauche, pour ne pas se fâcher avec ses amis du Parti. D'où un étrange « nous » collectif de la part de Raymond Aron pour décrire l'attitude de l'époque : « Tant que nous espérions l'alliance avec l'Union soviétique pour gagner la guerre contre Hitler, nous étions paralysés. Par exemple, mon ami Manès Sperber, qui pensait le pire sur l'Union soviétique, pensait qu'il ne fallait pas tout dire parce que le danger numéro un, le plus immédiat, était celui de Hitler. Aujourd'hui, j'ai des doutes sur l'attitude que nous avions adoptée, mais enfin c'était comme ça » (p. 55).

Le tournant économiste de Raymond Aron contredisait aussi les mesures du Front populaire : « la réduction à quarante heures ne pouvait que réduire les ressources disponibles et par suite le niveau de vie. Lorsque le président du tribunal de Riom l'a dit à Blum, celui-ci a déclaré : 'c'est la première fois que je l'apprends.' En d'autres termes, l'ignorance économique des gouvernements, à l'époque, était inconcevable, totalement inconcevable aujourd'hui » (p. 50). Outre que ce n'est pas du tout inconcevable aujourd'hui non plus, la thèse du rôle des mesures du Front populaire dans la défaite, popularisée ensuite par Alfred Sauvy, est elle-même discutable (comme je l'ai fait ailleurs). D'autant plus que Raymond Aron précise lui-même, à propos de l'incidence de ces mesures sur l'impréparation à la future guerre (qui était le véritable objet, quoique factice, du procès de Riom) : « Blum avait fait une exception à la loi des quarante heures pour la durée du travail dans les industries d'armement » (p. 68). La vérité de la période étant simplement l'influence déjà mentionnée du pacifisme, ainsi que l'incurie stratégique des militaires, que le procès de Riom visait à exonérer. Aron mélange sans doute un peu ses critiques à la gauche avec le déroulé précis des circonstances historiques, en reprenant les falsifications des acteurs. En politique, on est toujours un peu trop dans l'ordre du mythe, comme il l'indique lui-même : « quand on célèbre le Front populaire dans la gauche, c'est un peu la propension de la gauche à célébrer ses défaites » (pp. 72-73). L'influence du rituel chrétien du martyr le fait traditionnellement confondre avec une validation, mais le critère libéral de l'échec est confondu ici avec une réfutation.

Il faut aussi se mettre dans la situation de l'époque. Quand Missika lui demande : « Avez-vous été surpris par le pacte germano-soviétique ? » Aron lui répond, on ne peut plus honnêtement, sans chercher à justifier sa légende : « Ma femme m'a rappelé récemment qu'en apprenant la nouvelle j'ai dit : 'Ce n'est pas possible' pendant cinq minutes. Et puis j'ai réfléchi et j'ai trouvé qu'en somme, c'était rationnel » (p. 56). Il précise néanmoins : « Dans une communication à la Société française de philosophie, en juin 1939, j'ai dit qu'Hitler pourrait éventuellement, s'il en avait besoin, faire alliance avec Staline. J'ai eu le tort d'ajouter : 'Pour l'instant, cela me paraît improbable' » (idem). Outre le constat de l'influence potentielle, pourtant constamment déniée, de ce genre d'interventions, on pourrait éventuellement expliquer l'impuissance académique générale par cette présentation problématique d'alternatives antinomiques, qui provoquerait une sorte d'inhibition personnelle ou celle de l'auditeur.

Histoire et Méthode

Il se trouve que l'originalité philosophique de Raymond Aron était établie d'emblée, comme le résume très bien Dominique Wolton : « votre premier grand livre, Introduction à la philosophie de l'histoire [...] traite des rapports entre les événements, leur explication et la vérité historique. Vous refusez à la fois l'idée d'un sens de l'histoire, avec l'horizon d'une société idéale à bâtir, aussi bien que l'idée d'une histoire sans signification. Pour vous, il n'y a pas une explication déterminante de l'histoire, mais un ensemble de contraintes avec lesquelles l'homme essaie de jouer. Et c'est dans cette action qu'il trouve sa liberté » (p. 57). Il peut aussi s'agir d'une fausse contradiction, car les contraintes peuvent être considérées comme des déterminismes et réciproquement. La différence s'expliquant par l'aspect formel de la généralisation philosophique en termes de déterminisme, alors que l'action dépend précisément de l'ignorance relative des acteurs en situation. Sartre parlera de son côté de contingence. Aron lui empruntera son idée d'engagement en disant qu'« à l'intérieur de cette société, à chaque instant, il y a des décisions par lesquelles on se définit soi-même » (p. 58). Les grands esprits se rencontrent.

L'idée tout aussi générale qu'il n'y a pas de déterminisme (p. 60) sert surtout à contester la référence à la révolution comme idéal auquel se conformer, sorte de choix politique obligé de l'époque. En fait, l'exercice académique de sa thèse renvoyait allusivement à l'expérience historique réelle, en contestant le déterminisme philosophique de la planification généralisée. Comme Aron l'avait indiqué, une approche de sociologie politique plus concrète lui paraissait mieux décrire la réalité : « c'est chez Max Weber que j'ai trouvé ce que je cherchais ; un homme qui avait à la fois une expérience de l'histoire, la compréhension de la politique, la volonté de la vérité et, au point d'arrivée, la décision et l'action » (p. 40). Quoique la réputation wébérienne soit sans doute un peu surfaite.

Vichy, De Gaulle et les juifs

Il est également possible que des contingences dérisoires plus personnelles puissent expliquer la faible capacité d'intervention dans l'histoire de Raymond Aron. Il est parfaitement lucide sur la réalité de l'attention que ses contemporains auraient pu accorder à ses remarques : « à partir de la prise de pouvoir d'Hitler, tous les juifs français ont été suspects [...] d'être anti-allemand [...] non pas en tant que Français, mais en tant que juifs. [...] Il m'était difficile de dire, en dehors des cercles d'amis, ce que je pensais du national-socialisme sans être suspecté par ma passion juive. [...] C'était le temps du soupçon » (p. 35).

C'est toute la différence entre la philosophie universaliste républicaine formelle et la sociologie empirique. Sous une fausse contrainte d'objectivité, les personnes concernées par un préjugé ne peuvent pas intervenir : la philosophie peut pontifier qu'on ne peut pas être à la fois sujet et objet. Par contre, les antisémites pouvaient parler des juifs, en se revendiquant du faux universalisme (katholikos) de ne pas l'être. Il y a peu, les hommes pouvaient prétendre parler des femmes en prétendant à la neutralité. Et aujourd'hui on sait que les Noirs ne sont pas objectifs non plus sur le racisme, contrairement aux Blancs.

Le problème existentiel du juif est d'ailleurs parfaitement assumé par Aron : « à partir du moment où il y a le risque d'être persécuté en tant que juif ou insulté en tant que juif, il faut toujours dire qu'on est juif » (p. 44). Mais, c'est peut-être une fanfaronnade anachronique ou une reconstruction de ses souvenirs, après avoir longtemps fréquenté des gens de la droite antisémite au Figaro, auxquels il semble fournir une disculpation : « je me suis choisi une fois pour toutes comme français, en dépit de Vichy, [...] Intégré. Je le suis beaucoup plus que je ne l'ai jamais été. D'abord à cause de ce qu'on appelle la notoriété. [...] Je ne sens rien de l'antisémitisme aujourd'hui, mais je suis maintenant en France un peu comme ceux qu'on appelait jadis les juifs de cour » (p. 110).

Entre « les années sombres 1940-1945 » (p. 79), la position de Raymond Aron, est déjà équivoque. Après une drôle-de-guerre dans un service météo où il poursuivait ses travaux académiques contribuant à L'histoire du socialisme d'Halévy et travaillant aussi sur Machiavel, il part pour Londres et se retrouve auprès de De Gaulle. On le contacte pour écrire dans la revue mensuelle La France libre, où il poursuivra sa discrétion sur les questions juives. Missika lui fait remarquer qu'on ne trouve rien sur la politique de Vichy contre les juifs (p. 104). Aron admet qu'il aurait dû traiter des lois antijuives de 1940, de l'exposition « Les juifs et la France », de la rafle du Vel-d'hiv en 1942, dont il ne parle pas « probablement parce que [lui]-même [était] juif » (pp. 104-105). Avec la restriction du manque d'information : « je suis sûr que je n'ai pas connu à Londres l'existence des chambres à gaz. [...] Je n'ai jamais imaginé le génocide » (p. 106). Il admet aussi qu'il y avait « une convention du silence » (p. 107) et revendique toujours de la neutralité de l'analyse qu'on peut saupoudrer d'un peu d'ironie plutôt que d'invectives (p. 102) pour éviter l'émotion (p. 108).

La position politique de Raymond Aron consistait bien à souhaiter la réconciliation avec Vichy pour reprendre la guerre à partir de l'Afrique du nord et éviter la guerre civile (p. 88), Pétain pouvant partir en Algérie en 1942 (p. 91). Cela peut aussi se comprendre simplement comme une mauvaise analyse de droite. L'obsession d'éviter la guerre civile (p. 93), la minimisation de Vichy comme composite (pp. 100-101), est bien une analyse politique qui ne comprend pas que la guerre civile a déjà lieu. Dans un système politique, l'important et de savoir qui dirige la coalition. Aron interviendra même au procès de Bertrand de Jouvenel contre Zeev Sternhell à propos du fascisme français sur cette base énoncée ici à deux reprises : « à mon sens, il n'y avait pas de mouvement fasciste en France » (p. 48) et « Il n'y avait pas un grand parti fasciste » (p. 76-77). Mais les fascistes avaient bien pris le pouvoir dans toute l'Europe à l'époque (Italie, Espagne, Allemagne, Hongrie, Roumanie...), et Aron n'envisageait pas non plus cette convergence quand il était contre l'intervention en Espagne, déjà au nom du refus de la division des Français. Il voit la neutralité de Franco dans la Deuxième Guerre mondiale comme une preuve de la justesse de sa position (pp. 61-62) alors que la vraie raison était plutôt que l'Espagne était d'autant plus exsangue qu'elle était très en retard initialement : les nationalistes avaient eu besoin de l'aide de l'Italie et de l'Allemagne pour réussir à éliminer les républicains espagnols. La position curieusement patriotique à sens unique de Raymond Aron s'accompagne d'une indulgence envers « la France profonde ou silencieuse qui a été à la fois gaulliste et pétainiste » mais pas héroïque et qu'il ne fallait pas « accabler » (p. 103). En fait, Aron visait surtout ici les films sur Vichy diffusés dans les années 1970 : Le chagrin et la pitié, Français si vous saviez. Wolton dit qu'on lui a enseigné plus de manichéisme (p. 104).

Parenthèse sur le livre de Sartre, Réflexions sur la question juive, Aron remarque que « Sartre ignore les juifs. Il imagine que les juifs sont comparables à son petit camarade Raymond Aron, totalement déjudaïsé » (p. 108). C'est le problème général de la gauche avec les religions sur une base faussement universaliste qui fait l'impasse sur l'existence de la diversité des religions et de ceux qui y croient. On peut d'ailleurs rappeler que les années 1960 correspondent à la période de Vatican II (1962-1965). Missika et Wolton ne creusent pas la question, qui aurait été intéressante à propos de quelqu'un qui écrivait au Figaro et qui fréquentait donc des chrétiens plutôt traditionalistes. On peut supposer d'ailleurs que l'épithète de « juif de cour » faisait indirectement allusion à la relation de Raymond Aron à cet entourage.

C'était aussi l'époque de la création de l'État d'Israël, qui détourne naturellement la question religieuse en question politique, cette fois en impliquant bien l'analyste sous l'angle personnel : « je n'ai jamais été sioniste et je ne le serai jamais. D'abord parce que je ne suis pas juif croyant, d'autre part parce que j'ai toujours pensé que la création de l'État d'Israël au Moyen-Orient serait l'origine d'une suite de guerres » (p. 109). Prévision (un peu gratuite après coup) ou persistance du pacifisme d'Alain ? Toujours est-il que la question israélienne se manifestera plus tard chez Aron à l'occasion d'une conférence de presse de De Gaulle en 1967, au moment de la guerre des Six jours, qui lui fera écrire De Gaulle, Israël et les juifs. Missika interroge : « C'est votre premier livre sur le judaïsme. Vous n'écrivez pas en 33, [...] pas davantage en 45 à la Libération, après l'holocauste. En 48, sur Israël et le sionisme, le silence. Et voilà maintenant une conférence de presse du chef de l'État qui vous fait démarrer sur le judaïsme » (p. 249). Aron n'aime pas trop la critique, et s'en défend : « [...] la notion de 'peuple d'élite, sûr de soi et dominateur', [...] avait une origine facile à reconnaître [...] » (idem) qui semble remettre en cause son opinion modérée sur le pétainisme. Peut-être l'ambiance d'alors au Figaro en était-elle la cause ? Il faut toujours imaginer les contextes interpersonnels concrets.

Aron essaie d'analyser : « De Gaulle n'était pas antisémite, j'en suis convaincu. [...] Il s'est dit alors : 'Ces juifs français ne sont pas français, ce sont des juifs. Ce ne sont pas des Français comme les autres' » (p. 250). Mais le lien de cette opinion avec la situation n'est pas évident. Aron se justifie encore et invoque aussi des excuses piteuses : « La raison est que personne parmi les grandes consciences juives ou non-juives n'avait réagi » (p. 250), pour finalement concéder « Le fait est que j'ai écrit alors un article pathétique qui doit vous plaire [...] même si, en réfléchissant, je me dis : 'Pourquoi ai-je été ému à ce point' » (idem). Il sera toujours sur la défensive vers la fin du livre : « J'écris en tant que citoyen et non en tant que juif » (p. 321). Ce qui concède beaucoup trop à l'argument de la double allégeance mentionnée précédemment, elle-même issue paradoxalement de l'Affaire Dreyfus, où les juifs alsaciens ayant choisi la France étaient suspects de trahison envers une Allemagne qui n'était alors pourtant pas en guerre (c'était la France qui voulait hystériquement récupérer l'Alsace-Lorraine). Aron est lui-même un juif lorrain et se défendra encore de son patriotisme (p. 321). Car il ne faut pas mélanger et faire comme si Israël existait au début du XXe siècle : les juifs d'alors étaient précisément des nationaux de chaque pays qui avaient donc fait la guerre comme les autres. C'est d'ailleurs ce qui leur avait donné une fausse impression de sécurité au moment du nazisme et du pétainisme. À l'époque, certains les considéraient plutôt comme cosmopolites (éventuellement par assimilation au communisme apatride). Ceci dit pour éviter les contresens ou les anachronismes, qui sont précisément le propre des antisémites.

Plus engagé que spectateur

Au sortir de la guerre, Aron refuse une chaire de sociologie par passion pour la politique et devient journaliste à Combat en 1946 (p. 118) après un passage dans le cabinet Malraux dans le deuxième gouvernement  De Gaulle (p. 116). A-t-il écrit sur l'épuration, lui demande Missika ? Outre l'excuse étrange qu'il écrivait alors toujours dans La France libre, il « ne se considérait pas une autorité morale suffisante pour prendre position sur la question », abusant un peu de sa pirouette habituelle. Curieusement, à la fin de la guerre de 1914-1918, il disait avoir vu de la tristesse à Paris en mai 1945 (p. 114), oubliant que la libération de Paris était bien antérieure. Aron avait aussi participé à la création de la revue de Sartre Les Temps modernes et y avait écrit quelques articles (p. 121). Face au début de la dégradation du débat, qui devait conduire à l'ambiance de la guerre froide, Aron commente que « les lecteurs [...] exigent de leur journal moins d'être instruit ou informé que justifiés, je l'ai appris depuis » [c'est ce qu'avait montré le sociologue Paul Lazarsfeld dans The People Choice]. Le départ de De Gaulle en 1946 n'émeut pas trop Aron (pp. 124-125).

Subtilité de professeur de sciences politiques, Aron considère Yalta comme une formalité fondée sur la ligne d'arrivée des armées au cours de la Deuxième Guerre mondiale et non un partage de l'Europe (p. 130). Il dit que l'inquiétude devant le danger soviétique est perçue en France vers 1950, à partir de la campagne de Corée (p. 136). Aron prend explicitement parti pour la réconciliation avec l'Allemagne dès 1945 (p. 136). Missika fait une remarque rétroactive en disant que « l'Europe était affaiblie, la France en particulier n'était plus qu'une puissance régionale » et Aron acquiesce en disant que « dans le concert mondial, la France de quarante millions d'habitants en 1945, de manière manifeste, n'était pas une grande puissance » (p. 137) alors que l'Empire français existait encore (avec beaucoup plus que quarante millions d'habitants) et les coloniaux avaient joué le rôle qu'on sait dans la Libération ! Cette réflexion d'autant plus anachronique que la guerre d'Indochine, que Raymond Aron trouve absurde, allait commencer dès 1946 (p. 151-153). Ici encore, Wolton lui fait remarquer : « vous ne preniez guère position », et Aron se disculpe toujours : « c'était surtout tout à fait inefficace. En 1946 ou en 1947, je n'étais rien » (p. 152), décidément trop modeste, et plus gravement : « il y avait aussi une certaine différence entre ce que j'écrivais et ce que j'éprouvais, ce qui n'est pas très honorable » (idem) et il le regrette en disant que sa « réputation [...] aurait été meilleure » s'il en avait fait davantage (p. 155). Mais Aron n'en reste pas moins lucide sur l'engagement de la France dans les guerres coloniales : « quand on est imbriqué dans une guerre, quand on y a engagé des milliards, il faut beaucoup de force et beaucoup d'autorité pour dire : 'on s'est trompé, on s'en va' » (p. 154). La cruauté de la neutralité de Raymond Aron est toujours rafraîchissante.

L'interview porte aussi sur le rôle comparé des Américains et des Soviétiques dans la guerre, au bénéfice des Russes dans l'opinion française d'alors (pp. 137-141). Aron s'en démarque en devenant de plus en plus anti-soviétique, avec les crises de la guerre froide en Europe de l'Est et d'Asie (pp. 147-150), et de plus en plus pro-américain contrairement à De Gaulle qui s'oppose à l'OTAN (p. 159). Si Aron fonde son appréciation sur la dynamique selon laquelle « l'Occident représente, pour la production scientifique, pour les innovations, pour le renouvellement de la civilisation, 90 % de ce qui se crée dans le monde » (p. 161), ce qui est aujourd'hui en train de changer, il pouvait aussi se tromper fortement en affirmant, en 1981, qu'« aujourd'hui, la première puissance militaire au monde, c'est l'Union soviétique » (p. 161).

Mais en 1947, Aron s'engage de plus en plus en dédaignant l'offre d'embauche du Monde pour celle du Figaro, où il restera trente ans. Il souhaite le réarmement de l'Allemagne proposé en 1950 par le Secretary of State Acheson (p. 162). Il adhère au RPF par regret d'avoir été trop critique avec De Gaulle, pour réviser la constitution et par anticommunisme, et il ne regrette pas cette période militante (pp. 167-174). Avec les réserves précédentes sur son accès aux élites, il faut bien enregistrer que Raymond Aron dira lui-même qu'il n'est pas un journaliste avec des informateurs politiques, mais un simple analyste de la presse : « Même quand j'étais seulement journaliste, je vivais en professeur » (p. 206). Disons qu'il joue plutôt sur les deux tableaux journalistiques et académiques, pour faire bel et bien de la politique en tant qu'intellectuel engagé. On le tolère sans doute en partie pour faire contrepoids à Sartre ou en tant que « juif de cour » comme il l'admettait (j'avais aussi signalé cette possibilité à propos de l'intérêt de Sternhell pour Barrès). Son impression personnelle de marginal : « comme souvent dans ma vie, j'étais entre deux blocs sans grande chance de pouvoir m'exprimer et d'être écouté » (p. 77), correspond plutôt à la conscience de cette ambiguïté. Wolton le lui rappellera : « Vous avez dit plusieurs fois que vous étiez plus proche des gens qui vous calomniaient que des gens qui vous approuvaient » (p. 185).

Opium du peuple

En 1955, Aron publie L'Opium des intellectuels (p. 174). Il fondait sa critique de l'idéologie des intellectuels sur le constat de la domination de l'Europe de l'Est par l'Union soviétique et sur la nécessité de contrebalancer cette hégémonie par le soutien des États-Unis. La situation était particulière : « Sartre [...] avait créé, avec Rousset, le Rassemblement démocratique révolutionnaire [...]. Sartre voulait se situer [...] entre l'Union soviétique et les États-Unis. Aussi, à l'époque, était-il attaqué très violemment par les écrivains ou les journalistes du Parti communiste » (p. 175), car le communisme prétendait au monopole et exigeant la soumission à l'Union soviétique. Mais c'était assumé : « pour Sartre, il fallait sympathiser avec le communisme pour avoir le droit de le critiquer. [Aron] ne pouvait accepter cette interdiction de la critique » (p. 177). Et « au fond, dans une large mesure, l'Opium des intellectuels est un dialogue avec Sartre et Merleau-Ponty » (p. 178). On reste toujours au sein de l'Olympe.

Aron constate que la réalité du communisme structure des clivages inconditionnels : « Il y a en France un mouvement intellectuel [...]. Ceux qui [...] étaient à tel point attirés par le prolétariat, le socialisme, l'histoire, la révolution, la gauche, qu'ils n'acceptaient pas les conséquences [...] de la rupture avec l'Union soviétique conduisît nécessairement à mon chemin, c'est-à-dire à accepter l'Alliance atlantique et la coalition des anticommunistes » (p. 178). Il est possible que cette attitude ait aussi été déterminée par sa position sociale de journaliste dans un journal de droite. Un professeur n'aurait pas eu cette contrainte stricte, mais aurait été isolé.

Aron réduit un peu cette réalité sociologique aux théories byzantines de ses petits camarades de la rue d'Ulm : « On aboutissait alors à des prises de position extraordinairement subtiles, difficiles [...], Merleau-Ponty disait : 'je suis acommuniste' » (p. 179). Aron est d'ailleurs d'une indulgence coupable (pp. 183 et 185) à propos de Merleau-Ponty qui légitime des procès de Moscou (voir mon commentaire d'Humanisme et Terreur). Et bizarrement, alors qu'il claironnait son impuissance, il semble exiger une forme de militantisme de la part d'autrui : « Camus [...], tout en prenant une position claire contre l'Union soviétique, n'en tirait aucune conclusion d'ordre diplomatique. Il n'a jamais rien écrit sur l'Alliance atlantique, jamais proposé de faire ceci ou cela » (p. 179).

Ce processus trop spéculatif peut aussi correspondre à la laborieuse appropriation de ces réalités historiques par l'élite intellectuelle, qui passe donc naturellement par différentes phases : « une certaine interprétation du marxisme [...sartrienne] a passé de mode quelques années plus tard, c'est-à-dire vers la fin des années 50, début des années 60, et les intellectuels en quête du marxisme, tels qu'Althusser et ses élèves, ont trouvé une autre version que l'interprétation existentialiste ou l'interprétation hégélienne que Sartre et Merleau-Ponty avaient tirée et plus ou moins vulgarisé à partir de Kojève » (p. 181). Aron signale aussi les différences d'interprétations du marxisme (philosophiques ou économiques) entre les pays latins et les pays anglo-saxons sur l'expression de la réalité économique et sociale (pp. 181-182). Les représentations intellectuelles constatées correspondent bien à ce qu'on est capable de penser.

Quand Missika l'interroge : « Vous analysez le mythe du prolétariat, mais le prolétariat, dans les années 50, il existait bel et bien. Il y eut des grèves très dures » (p. 186), Aron analyse alors la question idéologique qu'il analysait dans son livre : « Le prolétariat défini de manière prosaïque comme l'ensemble des ouvriers d'usine, c'est de toute évidence une réalité. Le prolétariat devient un mythe à partir du moment où un certain nombre de philosophes représentent l'existence prolétarienne comme l'existence authentique » (p. 186). Mais il ne va pas jusqu'au blasphème : « ceci dit, personne n'a jamais nié la lutte des classes » (p. 187). Ce en quoi il ferait mieux d'appliquer ses propres réserves : « Les intellectuels préfèrent une idéologie [...] plutôt que d'étudier le fonctionnement d'une économie définie » (p. 190). Aron admettait ne pas être pleinement sociologue lui-même, malgré sa conversion à l'observation de la réalité dans l'entre-deux-guerres (p. 183). Il fut plutôt un philosophe politique qui a réfléchi au phénomène totalitaire : « en tant que sociologue, ou en tant que politiste comme on dit » (pp. 189-190). Aron sera finalement élu à la chaire de sociologie de la Sorbonne en 1955 (p. 192).

La Guerre d'Algérie

À propos de l'indépendance de l'Algérie, contrairement à ses justifications habituelles d'impuissance, on connaît l'influence sur De Gaulle des arguments de Raymond Aron, qui insistaient sur des raisons démographiques : « l'Assemblée nationale serait composée de 40 %-50 % de musulmans, ce qui était impensable » (p. 199). Il ne semble pas s'apercevoir que cela correspond à la position des antisémites à propos des juifs (hormis le fait qu'ils sont moins nombreux). L'oubli précédent de l'Empire signifiait donc bien que ses sujets indigènes musulmans ne pouvaient pas être considérés comme des citoyens. Il est vrai que la citoyenneté avait été accordée aux seuls juifs maghrébins par le décret Crémieux en 1870. Du coup, la sensibilité différentielle de Raymond Aron peut être un peu faussée. Il ne s'inquiète pas de la déclaration de De Gaulle sur la possibilité que Colombey-les-deux-églises puisse devenir Colombey-les-deux-mosquées. Ce mot a néanmoins l'avantage comparatif de pouvoir être pris pour une blague d'officier supérieur. Ici encore, notons que cela suppose aussi que les habitants des vieilles régions françaises ne peuvent donc pas se convertir à une nouvelle religion. Ce fut pourtant le cas au moment de la réforme protestante, avec le résultat que l'on sait. J'ai déjà eu l'occasion de citer l'exemple de Bernard Lazare, un de premiers dreyfusards, juif originaire de la ville de Nîmes riche d'une tradition protestante, qui avait proposé ironiquement à Drumont une nouvelle Saint-Barthélemy pour résoudre la question juive. Lazare n'avait pas anticipé, en 1896, que cela puisse effectivement se produire en Allemagne une quarantaine d'années plus tard.

Il semble que l'attitude ambiguë de Merleau-Ponty dans Humanisme et Terreur (refusant les droits formels humanistes au nom de la réalpolitik) s'applique aussi à Aron quand il rappelle que Guy Mollet « a même cité Alain, qui avait écrit que l'essentiel n'était pas l'indépendance du pays, mais la liberté des individus à l'intérieur du pays. C'est une très belle proposition dans l'abstrait, mais elle ne répondait pas au problème de l'Algérie » (p. 196). Ici, l'abstrait, c'est la volonté politique d'une égalité des individus arabes. Sinon, cela signifie que la démocratie libérale française est aussi bidon que l'était la démocratie libérale américaine de l'époque. L'excuse de Raymond Aron : « ce qui était important, ce n'était pas de convaincre les anticolonialistes, c'était de convaincre les colonialistes » (p. 200) est au moins maladroite. Utiliser ce mauvais argument pour convaincre les racistes n'a pas d'ailleurs marché. Et Aron s'enfonce en ajoutant que « des Français d'Algérie [...] m'ont dit qu'à l'époque, ils me considéraient comme le mal personnifié » avant qu'ils ne changent d'avis, et il s'en félicite (p. 201). Il n'est d'ailleurs pas du tout certain que Raymond Aron ait voulu convaincre les acteurs en situation. Il est bien plus probable qu'il s'en soit remis au despotisme éclairé du Général : Aron avait enfin de l'influence. Il n'a d'ailleurs pas non plus convaincu les partisans supposés de l'indépendance puisque « L'Express a écrit que les opinions étaient typiques de la capitulation capitaliste » (p. 203), sans doute par oppositionnisme stalinien diffus. Et Aron a encore constaté le principe Lazarsfeld, dont il avait cette fois appliqué la recette : « La majorité des lecteurs des grands journaux exigent que le journal justifie leur opinion » (p. 203). Mais essayer de se montrer plus malin que les lecteurs n'est donc pas très efficace.

Cette question de l'action politique est tout le problème de l'accord de Raymond Aron pour le changement de constitution. « Des gouvernements qui changeaient une fois ou deux par an, en reprenant toujours les mêmes hommes. Ce n'est pas présentable » (p. 208). La conception parlementaire libérale ne lui plaît guère. Il justifie le coup d'État de 1958 : « Formellement, De Gaulle est revenu de manière légale » (p. 209), mais avec l'argument équivoque qu'il « a bénéficié d'un vote de l'Assemblée nationale de la même manière que le maréchal Pétain » (idem). Missika souligne une contradiction quand Aron dit qu'il a été surpris par le coup d'État de De Gaulle (p. 210), Aron : « Vous êtes bien pervers » (idem), et il s'en sort par une pirouette normalienne : « François Poncet disait que 'les Français sont toujours surpris par les événements qu'ils ont prévus' » (idem). Contredit par les faits historiques une seconde fois (pour une fois qu'il intervenait en direct), il s'agace : « C'est une attaque perverse que vous aviez bien préparée » (pp. 210-211) en concédant aussi qu'il a eu tort d'écrire « Adieu au gaullisme » dans la revue Preuves en octobre 1961. Les professeurs n'aiment pas qu'on les contredise, sans qu'on distingue très bien s'il s'agit des paroles ou de la réalité.

C'est vrai que Missika et Wolton sont agaçants à exiger en permanence des intellectuels qu'ils marquent leur territoire, comme pour l'absence de signature du manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie. Aron se justifie, comme d'habitude : « on ne dit pas aux autres de déserter. On déserte soi-même » (p. 214) avec aussi une précision éclairante : « c'est une autre chose de passer du côté de l'ennemi. [...] Bon, on peut dire que c'était une guerre civile dans la mesure où l'Algérie était une partie de la France » (p. 216), où l'on peut remarquer qu'il parle sans doute des pieds-noirs et non des indigènes, qu'il n'est pas question de considérer comme des égaux et des citoyens. Sur le même principe de l'injonction supplémentaire des interviewers sur le fait qu'il n'a rien dit contre la torture, Aron se justifie en disant : « je n'aurais rien appris à personne en disant que je suis contre la torture » (p. 217). Ce qui peut quand même être considéré comme un peu faible.

Guerres froides

Outre le fait de souligner l'erreur de gauche de croire que le tiers-monde est la nouvelle espérance révolutionnaire (pp. 220-221), Aron a trouvé nécessaire une réflexion personnelle plus poussée sur la géopolitique et guerre, sur laquelle il dit avoir fait une impasse pacifiste après 1914 (p. 225). Encore une fois son statut universitaire marginal est en question : « Que vaut Paix et guerre entre les nations ? [...] Aujourd'hui, je vois les défauts du livre, la part de journalisme qu'il contient et que j'aurais pu éviter. Une tentative de théorie aurait pu être plus abstraite et plus détachée de l'actualité » (pp. 308-309). Le double drame de Raymond Aron est sa nostalgie académique, mais aussi qu'il semble ne pas assumer complètement sa propre thèse sur l'aspect empirique de l'histoire.

À l'époque, il est surtout conduit à traiter du danger soviétique en étant lui-même victime de la désinformation quand il réitère : « aujourd'hui, la supériorité militaire de l'Union soviétique n'est guère douteuse » (p. 229). Comme ses contemporains de gauche, il traite surtout d'idéologie puisqu'il n'a pas accès aux informations de première main (à supposer qu'elles soient disponibles). Il n'en demeure pas moins qu'il se permet des raccourcis effectivement douteux en disant que « la Révolution de 17 [...] n'aurait pas eu lieu sans Lénine ni Trotski » (p. 228), voulant sans doute parler du putsch bolchevique. Missika et Wolton auraient pu le lui faire remarquer.

Le contexte du déterminisme marxiste de l'après-guerre conduit Aron à écrire coup sur coup Dix-huit leçons sur la société industrielle (1963), La Lutte des classes (1964), Démocratie et totalitarisme (1966), qui auront un certain succès qu'il explique ainsi : « Classique dans la première moitié du XIXe siècle [...] le concept de société industrielle me donnait la possibilité d'esquisser une comparaison entre les sociétés capitalistes d'un côté, les sociétés dites socialistes de l'autre côté, en les rattachant à un concept qui était la société industrielle. [...] Or à ce moment-là, un certain nombre d'intellectuels avaient plus ou moins rompu avec le marxisme orthodoxe, à cause des discours de Khrouchtchev, à cause de la répression de la révolution hongroise. Ils ont trouvé dans ces trois petits livres une espèce d'interprétation partiellement marxiste mais pas du tout soviétique. » (pp. 235-236). Mais cela même a suscité une forme de malentendu : « J'ai contribué à cette erreur d'interprétation. [...] Car je n'ai jamais pensé que les deux types de sociétés convergeaient vers une forme unique, qui serait, comme disait, je crois, Duverger, un socialisme libéral. [...] J'ai essayé d'analyser dans [...] La Lutte des classes, la structure des groupes, des élites, des classes dans les deux types de sociétés et j'ai démontré le mieux possible qu'il n'y avait pas de convergence possible vers une structure sociale qui aurait été la même des deux côtés. [...] En ce qui concerne la politique, j'ai montré avec une force accrue que le régime de l'Union soviétique n'avait pas l'intention, ni même la possibilité, de se libéraliser pour rejoindre la démocratie pluraliste » (p. 237).

L'explication du phénomène totalitaire par Aron réside dans le fait que : « le régime soviétique se définit par le parti unique, c'est-à-dire le pouvoir total concentré dans le parti. Et encore, à l'intérieur du parti, c'est une minorité étroite qui, réellement, gouverne et dirige le pays ». Ce en quoi il pourrait pousser un peu plus l'analyse sociologique des élites, tant pour expliquer les convergences économiques que les divergences idéologiques, qui existaient alors surtout du fait de l'existence même des deux blocs. Aujourd'hui, il n'y a presque plus qu'en France que cette opposition idéologique semble se maintenir, quasiment comme à l'époque.

Paradoxalement, Aron n'accorde pourtant pas vraiment une grande importance aux débats entre intellectuels. Sa remarque sur Althusser, qu'il considère comme pas si structuraliste que ça et beaucoup trop obscur (pp. 242-243), pourrait d'ailleurs se réduire au slogan de Mai 68 : « Althusser à rien ! » Mais Aron se situe quand même dans une intériorisation du cadre marxiste : quand on lui parle de son atlantisme, il répond ainsi que « cela n'est pas injurieux » (p. 245). Ce qui est parfaitement légitime, et ne devrait même pas faire question.

Mais la question de son pro-américanisme peut quand même être posée quand Missika l'interroge sur le rôle des multinationales américaines : « On a l'impression que vous faites deux poids, deux mesures. Tout le mal est du côté des Soviétiques. Les Américains ont droit à l'indulgence. » (p. 246). Aron répond que : « C'est absurde. Je n'ai jamais dit qu'aucune société soit parfaite. [...] Prenons par exemple IBM. [...] Considérez-vous que l'existence d'une filiale d'IBM en France soit contraire aux intérêts nationaux de la France ?  » (idem). Ce qui pointe bien deux conceptions différentes, quand Missika réplique : « En tout cas, le général De Gaulle l'a pensé puisqu'il a, de façon très volontariste, créé une société française d'informatique ». Aron lui répond, un peu trop catégoriquement : « Votre réponse est un sophisme, il n'a pas dit que la filiale était contraire à l'intérêt de la France. Il a jugé souhaitable d'avoir une grande société française d'ordinateur. [...] Mais il était préférable alors d'avoir IBM que de n'avoir rien du tout ». Le problème est plutôt que c'est bien une initiative d'État contre une entreprise privée étrangère (et un monopole). Ce n'est pas un problème de capitalisme/socialisme, mais de protectionnisme/indépendance dans un cadre qui restait d'ailleurs impérial. Et c'était davantage la vraie position de De Gaulle.

Mai 68

C'est là-dessus qu'arrive Mai 68 qui montre que les questions idéologiques estudiantines sont moins secondaires que Raymond Aron le disait. Et De Gaulle, qui voulait tirer dans la foule, contrairement à Pompidou, comme Aron le rappelle pourtant (p. 270), a une conception de l'État un peu figée, qui rejoint d'ailleurs celle de Raymond Aron sur l'éducation : « Quand j'ai entendu le petit discours du général De Gaulle, [...] j'ai crié 'Vive De Gaulle !' » (pp. 257-258). Encore une fois, Missika met Aron devant ses contradictions : « Mais vous, là, vous avez agi. Vous avez lancé au début de juin un appel pour créer un 'Comité d'action contre la conjuration de la lâcheté et du terrorisme' » (p. 263). Remarquons que Raymond Aron fait donc un « Comité d'action » comme tout le monde en 1968 : « pour donner un peu de courage à ces braves professeurs... » (idem). Ces braves profs n'ont pas l'habitude qu'on les conteste et se rattrapent par des minauderies mandarinales : « Mon livre, La Révolution introuvable [...] m'a, si je puis dire, purifié des humeurs peccantes que je conservais des journées de Mai 68 » (p. 265). Euh... On parle d'un phénomène social ou d'émotions personnelles ?

Quand Wolton lui demande : « Comment n'avez-vous pas vu venir ? » Aron s'agace encore : « Écoutez. Je ne suis pas un voyant... » (p. 259). Ce qui n'est pas très sociologique par définition : si l'État s'effondre, il ne faut pas être surpris. C'est plutôt dans sa nature de gérer les affaires courantes et de ne pas anticiper, comme devrait l'admettre quelqu'un de conscient des causes réelles des contingences historiques. Mais le poids de la philosophie de l'histoire marxiste a fait son oeuvre. Pourtant, les augures auraient pu mettre Aron sur la voie d'une bonne interprétation de l'histoire en train de se faire à partir de sa conversation d'alors avec Kojève, qui lui disait alors que « ce n'est pas une révolution, [...] on ne tue personne » (pp. 261-262), juste avant de partir pour Bruxelles, où... Kojève est mort le 2 juin suivant au cours d'un discours. La révolution terrasse ceux qui se trompent sur son compte.

Aron essaie de justifier l'idée que Mai 68 est illégitime, que les grèves sont sans motifs, que Wolton et Missika lui rappelleront (pp. 265-267). Ce à quoi Aron réplique : « Ce ne sont pas les grèves qui ont suscité l'enthousiasme des jeunes bourgeois. Et le culte de Mai 68 n'est pas un culte ouvrier, c'est un culte d'intellectuel » (p. 267). Outre son propre alignement sur le PC qui se partage le marché avec les gaullistes, Mai 68 est l'effet de l'augmentation du nombre d'étudiants dont Aron se plaignait (p. 255). Ce qui signifiait donc que c'était des enfants de parents moins riches, qui n'étaient pas allés à l'université et qui étaient donc souvent communistes. Les étudiants se comportaient comme des bons fils et de bons élèves. Cette réalité semble comme effleurer Aron au passage : « je me demande si le mécontentement des étudiants ne tenait pas davantage au fait que certains d'entre eux, pour la première fois dans leur famille, arrivaient à l'enseignement supérieur. C'était une situation dans laquelle ils ne savaient pas très bien se débrouiller » (p. 268). Cette théorisation bâclée du phénomène se réduit à faire du Bourdieu qui dit que les fils de pauvres n'ont pas les codes. Aron ne comprend pas le lien sociologique et quantitatif avec l'embourgeoisement scolaire de la progéniture des membres du PC. L'influence intellectuelle des millitants abandonnait les discussions mondaines de la génération précédente pour rêver de pouvoir construire le parti, obsession explicite des groupes trotskistes.

Aron rappelle d'ailleurs, de façon incohérente, les « entrevues secrètes entre le PC et le pouvoir. Ça n'a jamais été, je crois, une situation révolutionnaire, sauf la dernière semaine où, après les accords de Grenelle, il y a eu un refus de la base d'accepter ce qu'on offrait aux grévistes. [...] On observait des phénomènes très comparables à ceux de 1848 [...] comme si le régime français était demeuré aussi instable, aussi précaire, aussi fragile que par le passé. C'est cela qui m'a impressionné le plus » (p. 260). Et il ne tire pas la leçon non plus de sa propre question : « Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grève de l'électricité ? Parce qu'EDF était entièrement contrôlée par le PC, et celui-ci savait bien que s'il supprimait l'électricité, on entrait dans une phase révolutionnaire » (p. 270). Bref, il n'y a donc pas eu de prise de pouvoir par contrôle de la production, sur le mode marxiste. Elle a été refusée par le PC, sans doute sur ordre de l'Union soviétique, réputée si dangereuse ! Sartre écrira Les communistes ont peur de la révolution (1969). On ne peut pas s'en sortir en portant le jugement rapide (et contradictoire) que Mai 68 consiste à « faire quelque chose de rien et créer des événements dramatiques que l'on commente indéfiniment » (p. 271). Aron devrait au moins réviser un peu sa propre position sur le communisme et ses élites qui, selon la théorie marxiste, devraient s'analyser comme un partage du pouvoir avec la bourgeoise et, plus concrètement, comme l'influence d'un discours vide sur la jeunesse.

Bilan d'une vie

Sans doute les drames de l'histoire que Raymond Aron a vécus et les désillusions intellectuelles qui vont avec l'ont rendu trop pessimiste et l'ont fait se concentrer sur le danger communiste. Il estime que De Gaulle a tort de considérer les Soviétiques comme des Russes (pp. 276-277) et il doute de la « valeur pacifiante des échanges commerciaux [...] théorie que je crois radicalement fausse » (p. 278). Il critique la recherche des accommodements avec l'URSS par l'Allemagne à cause de celle de l'Est (pp. 282-283) et il idéalise plutôt l'Amérique multiculturelle, démocratique, libérale (p. 289). Ce qui est d'autant plus sommaire qu'il note les vicissitudes politiciennes habituelles : les libéraux américains « ont été, partiellement au moins, responsables de la guerre du Vietnam. Puis Nixon a été élu, ils ont dénoncé l'engagement américain » (p. 288). Et il se met à prophétiser des extravagances, en se basant sur le contexte des années 1970, comme une alliance japonaise avec la Chine : « si dans les années qui viennent, le Japon décide d'armer la Chine, cela représentera pour l'Union soviétique une modification défavorable du rapport de force » (p. 290). Ces manigances d'une guerre froide périmée poussent Wolton à lui faire remarquer : « Vous avez dit plus haut qu'aider l'Union soviétique, commercer avec elle, n'avait pas servi la Détente, mais accru le potentiel militaire de l'URSS. Maintenant, vous dites qu'il faut aider la Chine » (p. 291). Aron ne voit pas la contradiction et se révèle mauvais prévisionniste. Il s'en sort par une pirouette de réalpolitologue : « S'il fallait avoir comme allié que ceux qui respectent les droits de l'homme » (idem).

Et comme, décidément, les inconséquences s'accumulent, Missika évoque aussitôt le phénomène Soljenitsyne en 1974. Aron note très justement que les dénonciations du Goulag n'étaient pas une révélation. Ceci d'autant plus qu'il en parlait lui-même, mais ce n'était pas le premier non plus. Il propose l'hypothèse selon laquelle, « chez les intellectuels, [il se] demande s'il n'y avait pas une attente, s'ils n'attendaient pas une bonne raison pour un changement » (pp. 294-295). Cela paraît insuffisant. Soljenitsyne était bien une nouvelle occasion de prendre ses distances avec l'URSS, sanctifiée par la légitimité littéraire, mais c'était plutôt la hausse du niveau éducatif qui a fait qu'on ne gobait plus les ordres des petits chefs communistes ignorants. Il y avait alors 15 % de bacheliers, ce qui multiplie par quatre le niveau d'avant-guerre, et à l'époque, la télévision (avec seulement une puis deux chaînes) cassait les monopoles de l'affiliation à une chapelle idéologique (on peut remarquer que ce n'est plus vraiment le cas actuellement).

Le tour un peu mondain de la conversation fait dire à Wolton : « En effet, c'est à partir de ce moment-là qu'apparaît le thème des droits de l'homme qui va occuper une place centrale » et Aron admet donc l'évidence sociologique déjà mentionnée : « pour une part, il résulte d'une évolution des hommes de 68. [...Ils] avaient la possibilité d'être récupérés par le parti communiste. Certains d'entre eux l'ont été. D'autres pouvaient aller, comme ceux de l'Italie, vers le terrorisme. [...] Les meilleurs d'entre eux ont eu le sentiment qu'ils pouvaient devenir des fascistes. [...] La théorie des droits de l'homme [...] n'était pas simplement, je dirais, du libéralisme aronien, prosaïque et ennuyeux. C'était retrouver la poésie dans l'action au nom de quelque chose de supérieur... » (pp. 295-296). Pour les gauchistes, plutôt que du romantisme poétique post-révolutionnaire, outre Soljenitsyne qui était connoté à droite, leur tournant humaniste (hormis la sagesse de l'âge) était plutôt dû au début de la critique de Mao par Simon Leys en 1971, à l'assassinat des athlètes israéliens par les terroristes palestiniens aux Jeux olympiques de Munich en 1972 et au génocide khmer rouge au Cambodge en 1975-1979, avant les boat people vietnamiens qui avaient justement réuni Sartre et Aron en 1979. Mais la réalpolitologie professorale reprend vite le dessus : « Il y a toujours dans la politique étrangère des éléments d'immoralité » (p. 299). Car à l'époque : « Il n'y a pas de tribunal international » (p. 299) contrairement à aujourd'hui (on sait aussi que les États-Unis ne veulent pas s'y soumettre).

Sur le principe du reproche que Raymond Aron faisait à ceux de la génération précédente à la sienne, les hommes de sa génération ont souvent l'autre inconséquence de professer une idéologie impériale sur le mode spartiate rétro, sans doute sous l'influence de textes aristocratiques plus ou moins délirants sur la décadence de l'Occident, comme ceux de Spengler : « la morale du citoyen, c'est de mettre au-dessus de tout la survie, la sécurité de la collectivité [...contre] la morale du plaisir, du bonheur des individus » (p. 303). Il est quand même évident que le fascisme, le nazisme et le stalinisme ont été la conséquence de ce principe, alors que l'idée fixe de Raymond Aron contre le communisme soviétique correspondait bien à l'opposition de la subordination de l'individu à la collectivité. Missika lui fait d'ailleurs remarquer que les États-Unis représentent l'alternative « hédoniste » qu'il semble refuser ici (p. 304). D'où mon interprétation en termes de rémanence de l'idéologie d'avant-guerre.

Le reproche que Raymond Aron se fait à lui-même est sa trop grande passion pour l'actualité, mais il revendique du même coup son engagement : « Est-ce que j'ai raté mon existence parce que j'ai fait du journalisme pendant trente-cinq ans ? Ou bien est-ce que, en raison du rôle que j'ai joué dans les débats politiques français, je n'ai pas ajouté aux livres que j'aurais pu écrire une certaine action sur les événements ? » (p. 313). Il ne se voit pourtant pas capable d'assumer le rôle de conseiller du prince pour les décisions cruelles qu'il est seulement capable d'analyser (p. 320-321) et Aron reste quand même souvent limité au commentaire de l'actualité immédiate quand il mentionne les désordres économiques ou politiques du monde d'alors, mais il n'évoque pas l'écologie perçue brièvement comme critique erronée de la croissance (p. 325).

* * *

Le livre se finit sur la critique de l'Union de la gauche, arrivée au pouvoir juste au moment de sa parution. Aron se félicite qu'un article de lui dans le Figaro, « Le Cercle carré » donne à Giscard plus d'arguments que dans tous les rapports de ses conseillers (pp. 271-272). Aron prend parti quand l'enjeu lui paraît sérieux (p. 273). Il critique les projets de mesures de gauche contre le chômage (p. 332), sur le contrôle des médias (p. 335), et plus généralement la social-démocratie étouffante (pp. 335-336). Il souhaite classiquement plus de libéralisme contre le fait que « de plus en plus de responsabilités [soient] confiées à l'État, [et qu'existe] de moins en moins la prise en charge de l'individu lui-même de son sort » (p. 336). Décidément trop sentimental, après la défaite de Giscard-d'Estaing face à Mitterrand, il envisage de retourner à ses chères études, tout en prétendant ne pas avoir d'amertume (pp. 338-339).

Son argumentation sur l'Union de la gauche avait donné lieu à un échange révélateur des biais français du débat politique (ce qui justifie sa neutralité analytique) : Aron : « Vous qui êtes un économiste, est-ce que vous trouvez que ce programme [commun de la gauche] était raisonnable ? » Missika : « Non, je ne le trouve pas raisonnable. » Aron : « Alors pourquoi me reprochez-vous de penser la même chose que vous ? » Missika : « Mais [...] pourquoi présentez-vous comme une analyse ce qui est une opinion ? » Aron : « C'est une opinion, bien sûr, mais fondée sur une analyse » (p. 274). Car la question est bien la différence entre ce qu'on pense et ce qui est. La gauche pense que tout est idéologique. Aron justifie normalement l'opinion (qui peut être fausse comme on l'a vu) par l'analyse (ce qui est la moindre des choses). Mais le vrai problème est de ne pas obéir aux dogmes, de droite ou de gauche, qui enferment chacun dans un camp, sur le mode du « d'où parles-tu, camarade ? ». Ce point ne devrait même pas faire l'objet de discussion.

Il faut bien constater néanmoins que la démarche analytique autant qu'engagée de Raymond Aron n'a pas réussi non plus (mais « il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer », selon Guillaume d'Orange). Aron semble concéder étrangement lui-même cet échec : Wolton et Missika lui disent que « l'Economist [...] vous reconnaissait le mérite d'avoir formé les hommes politiques modérés durant les trente dernières années » (p. 340). Aron répond, avec un humour de professeur vachard d'avant-guerre : « Si c'est vrai, j'ai été un mauvais enseignant ou j'avais des élèves médiocres » (idem). Ce n'est pas charitable pour la droite française, ni pour « ces braves professeurs de collège et de lycée, typiquement hexagonaux [préférés par la gauche] aux énarques et [aux] gros notables de l'UDF et du RPR » (p. 338). On remarque que Raymond Aron utilise la même expression « braves professeurs » qu'il avait employée pour leur défense contre les étudiants en 1968, qui sont forcément devenus les professeurs en question.

Le tour d'esprit qui lui a nui auprès de ses contemporains : « j'ai souffert de ma clarté à partir de l'après-guerre » (p. 315) a sans doute correspondu en fait au style savant mondain de l'élite d'avant-guerre. L'ésotérisme était à la mode après-guerre. La clarté bienséante de Raymond Aron masque le fait qu'il est beaucoup plus critique qu'il en a l'air. Mais il a aussi un peu trop penché vers des explications en termes de décadence, qui reviennent plusieurs fois, comme une évidence, à propos des années trente (p. 77), de la 4e République, etc. Il préfère un peu trop « ceux qui ont un nom et qui ont fait quelque chose » de sa période de l'École normale (p. 78) pour être un vrai sociologue qui étudie les mouvements de l'histoire, imprévisible du fait de l'action concrète d'une infinité d'acteurs concrets. Sa défense étant que les généralités du déterminisme marxiste paraissaient beaucoup trop catégoriques pour être vraies. Le livre se termine d'ailleurs par une adaptation aux circonstances de l'élection de la gauche, toujours sur le mode élitiste, en espérant que « les saint-simoniens du PS [...] l'emporteront-ils sur les idéologues » (p. 339). On peut remarquer que cette opposition entre réformistes et protestataires en est encore au même point trente-six ans plus tard. Cette question exclusivement concentrée sur le pouvoir est plutôt un simple problème de sociologie. Michel Crozier pointait que les politiques décidées au sommet ont besoin d'une adhésion des échelons inférieurs pour ne pas se perdre dans les méandres bureaucratiques et rester lettre morte à l'insatisfaction générale. C'est le mal français.

Aron s'interrogeait sur ce qui resterait de son oeuvre (passim et pp. 306-316). Mais le monde a beaucoup changé avec la fin de l'URSS en 1989 et la montée de tous les nouveaux pays émergents. Au fond, il a été une sorte de compagnon de route du marxisme, en échouant à convaincre ceux qu'il considérait quand même comme ses interlocuteurs. Mais le contrepoison aronien n'a pas assaini le débat en France, qui reste toujours surdéterminé par l'idéologie, en décrédibilisant l'approche sociologique dans son ensemble. Du coup, on pourrait interpréter l'importance de l'influence de Sartre, avec lequel il était considéré comme préférable d'avoir tort, plutôt que d'avoir raison avec Aron, comme la continuité de la concurrence de la littérature avec la sociologie, qu'exposait le livre de Wolf Lepenies, Les Trois cultures.

Jacques Bolo

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