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Politique - Juin 2017

Deux élections foireuses en 2017

Résumé

On a eu droit à deux élections (présidentielles et législatives) assez foireuses. Il semblerait que ça devienne la règle un peu partout dans le monde.

Présidentielles

Après l'élection de Trump l'an dernier, la France a aussi connu deux élections foireuses en 2017. Le truc des primaires l'année précédente s'est révélé au grand jour comme une mauvaise idée. Dans « Le mercato des primaires », en novembre 2016, je disais que c'était « la victoire des médias sur les partis », sur le principe que « la rengaine gaulliste de lutter contre l'instabilité par le rejet des partis, comme le répètent docilement les journalistes, a abouti à la sélection des candidats par les médias au lieu de favoriser la démocratie interne aux partis politiques. » Le problème évident des primaires est que les participants et leurs soutiens s'éliminent mutuellement et sont incapables de s'unir ensuite, alors que le but des primaires devrait être de sélectionner un candidat commun. De plus, il semble que cela suppose un bipartisme fort. Or, trois candidats importants (Macron, Le Pen, Mélenchon) avaient décidé de ne pas y participer. Et les deux premiers sont arrivés en tête.

Passons sur l'affaire Fillon qui a ridiculisé la droite, ce scandale consacre d'ailleurs le pouvoir des médias. Du coup, la présidentielle s'est bien résumée au « dégagisme » souhaité par l'extrême gauche et l'extrême droite, mais les électeurs ont finalement rejeté cette surenchère démagogique inutile. C'est Emmanuel Macron qui en a profité. Le véritable problème de la Cinquième République gaulliste est d'avoir constitutionnalisé la manipulation des institutions pour donner le monopole de pouvoir à un tout petit comité. Tous les partis fonctionnent sur ce principe et sont donc incapables de démocratie interne et externe.

Les Insoumis de Mélenchon et le FN de Le Pen refusaient les alliances parce qu'ils voulaient tout le pouvoir. La sorte d'union nationale centriste proposée par Macron a représenté un moindre mal. Finalement, la prestation ratée de Marine Le Pen à son débat contre Macron a consterné même ses partisans. Le populisme correspond simplement au fait d'exclure la discussion.

Comme on l'a dit, la victoire d'Emmanuel Macron est plus une victoire par défaut. S'il a gagné, comme le disent ses adversaires avec seulement 18 % du corps électoral au premier tour, c'est bien parce que le mieux qu'a réussi son adversaire FN au premier tour fut de rassembler 16 %. Ce qui est donc particulièrement minable. La politique consiste essentiellement dans la capacité à fédérer des coalitions. Aucun parti n'est monolithique.

1er tour % inscrits %Exprimés 2e tour % inscrits %Exprimés
Macron 18,19 24,01 Macron 43,61 66,10
Le Pen 16,14 21,30 Le Pen 22,36 33,90
Fillon 15,16 20,01 Total 65,97 100,00
Mélenchon 14,84 19,58      
Hamon 4,82 6,36      
Total 69,15 91,26      

Au passage, on peut remarquer que Mélenchon a raison de dire qu'avec les voix de Hamon, il aurait été au deuxième tour, devant Macron même. Mais pour gagner, il aurait eu besoin des voix qui se sont portées sur Le Pen au premier tour. Je veux bien que l'adhésion à la bonne parole donne l'absolution, mais on entre ici dans le domaine de la théologie mariale (pas très laïque).

Législatives

Les législatives suivantes ont fonctionné sur le même principe de concentration des pouvoirs. La méthode instaurée par Lionel Jospin des législatives après les présidentielles « pour donner une majorité au président » renforce simplement le penchant autocratique bonapartiste qui est l'idéal politicien français, à gauche comme à droite. C'est particulièrement malsain.

La vague du parti présidentiel macroniste a tout submergé. Les nombreux anciens députés recalés ont payé l'absence de renouvellement aggravée par le cumul des mandats. Raymond Aron, que j'ai commenté ce mois-ci, justifiait la constitution gaulliste par le rejet de la Quatrième République où « des gouvernements [...] changeaient une fois ou deux par an, en reprenant toujours les mêmes hommes. Ce n'est pas présentable » (p. 208). L'erreur de la réforme gaulliste était peut-être de critiquer le changement, alors que le problème était l'immuabilité des sortants. D'ailleurs, la génération gaulliste est restée en place ensuite pour plus de quarante ans. Du coup, l'inconvénient actuel d'un renouvellement massif par de jeunes élus, président compris, est justement qu'ils risquent aussi de s'incruster pendant aussi longtemps !

Le second problème de cette nouvelle chambre novice, outre l'amateurisme initial (valide quel que soit l'âge), est de servir de béni-oui-oui envers la parole présidentielle. Ça ne changera pas grand chose. Mais c'était surtout ça qu'il était absolument nécessaire de changer. L'autre inconvénient de l'âge est que cela porte au pouvoir une génération qui a un peu tendance à être précisément victime de ce mythe générationnel imbécile anti-baby-boomers (voir l'article correspondant). Bon, on ne peut pas espérer beaucoup non plus de ceux qui ont grandi au son du disco !

Le président lui-même semble un peu trop victime du volontarisme politicien de prétendre vouloir tout changer, la première année en plus, comme le veut la rengaine des journalistes politiques qui croient que répéter quelque chose constitue une analyse. Outre le rejet des autres candidats, Macron a d'ailleurs probablement été élu parce qu'il a fait des promesses absurdes comme supprimer la taxe d'habitation ou réformer le Code du travail. Ce qui semble cumuler les inconvénients de gauche et de droite qui risquent de monter tout le monde contre lui. Une assemblée qui ne fera pas son travail en modérant les élucubrations n'arrangera pas la situation du pays.

Foutoir généralisé

La conséquence de l'effondrement de la droite et de la gauche, pour cause de scandale Fillon et par la réussite du putsch de Mélenchon contre le PS, met la politique française au pied du mur. La droite a perdu une élection imperdable parce que sa capacité de soumission à un chef a empêché la moindre lucidité. Certains ont bien tenté le coup de balancer un candidat complètement grillé, mais les autres n'ont pas suivi (sans doute pour ne pas donner le leadership à ceux qui osent l'ouvrir). Bizarrement, Alain Juppé a refusé la perche qui lui était tendue, par amour-propre mal placé, parce qu'il refusait d'être un bouche-trou. Et finalement, presque tout le monde s'est rallié au candidat officiel pour boire stoïquement le calice jusqu'à la lie. Civilisation chrétienne oblige.

À gauche, Jean-Luc Mélenchon a réussi à voler le vote utile que revendiquait Benoit Hamon, le candidat officiel du Parti socialiste. Il faut dire qu'Hamon était lui-même un pis-aller en face de Manuel Valls que tout le monde déteste, les deux réunis étant un moyen d'éliminer d'autres candidats plus populaires. Des têtes d'affiche comme Christiane Taubira ou Jack Lang auraient été moins ridicules. Auparavant, les éliminations initiales de Jospin et de DSK, voire les retraits de Delors et d'Aubry, ont cassé la dynamique sélective du parti. Tous les seconds couteaux se sont crus autorisés à tenter leur chance. Mais le vrai problème de la gauche est qu'il n'est plus question de programme quand la question est de choisir un homme.

Le FN de Marine Le Pen a fait pschitt après un débat raté, mais révélateur ! Le score final de 33 % n'est pas ridicule. Il est plutôt honteux pour la France et surtout pour les autres partis qui ne sont pas capables de devancer le FN au premier tour. Les autres pays d'Europe ne font pas mieux avec le Brexit anglais et les populistes un peu partout. Mais le vrai problème est que le FN concentre l'intérêt des médias sur le mode Trump aux États-Unis. Soyons clairs, avec la première élection d'un intello comme Obama, on espérait que la démagogie n'était pas le seul moyen de se faire élire. Obama faisait de beaux discours, mais il a déçu presque tout le monde.

L'élection de Trump montre surtout que les électeurs n'ont vraiment pas le niveau. Il est d'usage de rappeler la blague brechtienne selon lequel il faudrait changer le peuple. De nos jours, Brecht serait d'accord avec ça. Naguère, le peuple était censé s'enrichir dans les maisons de la culture où l'on jouait ses pièces. En fait, son ironie populaire était déjà contradictoire avec sa propre pratique. Aujourd'hui que le niveau éducatif est beaucoup plus élevé, et il semble qu'on veuille jouer à plus peuple qu'on est. Même la droite élitiste se prétend populaire ! La seule vraie question est de savoir si certains jouent au con ou le sont vraiment.

Jacques Bolo

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