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Politique - Mai 2017

Jean-Pierre Le Dantec contre François Ruffin

Résumé

Le Dantec se plaint que Ruffin reproduise le comportement qui était le sien dans les années 1970. L'histoire est une farce et le roman social du bovarysme.

François Ruffin a publié un billet dans le Monde du 4 mai 2017 : « Lettre ouverte à un futur président déjà haï » auquel Jean-Pierre Le Dantec a répliqué par un autre billet : « Vous me faites honte, monsieur Ruffin » le 5 mai. Le Dantec critique essentiellement « la haine qui en transpire, rythmée par un refrain on ne peut plus explicite (« Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï ») ». On peut entendre ce titre de Jean-Pierre Le Dantec « Vous me faites honte » comme une querelle des anciens et des modernes. Le Dantec était, comme il le rappelle, un militant révolutionnaire anticapitaliste. Il a été directeur du journal La Cause du peuple et mentionne aussi qu'il a passé neuf mois dans la prison de la Santé à ce titre en 1971. François Ruffin est le jeune réalisateur de Merci patron ! et compte se présenter aux élections législatives dans la Somme avec le soutien de Jean-Luc Mélenchon sous l'étiquette « Picardie debout ! »

Le Dantec, qui est donc revenu de son gauchisme, le justifie en ces termes : « J'étais plus excusable que vous et que Jean-Luc Mélenchon, il est vrai. C'était un autre temps [...] porté par les figures de Che Guevara, de Ho Chi Minh et de Mao [...et] Mai 68. » Ce qui n'est pas très gentil pour ses petits camarades. C'est vrai que ça avait un peu plus de gueule, malgré le côté ancien combattant (comme on disait à l'époque aux vieux qui avaient fait la Résistance ou la Guerre d'Espagne, une des deux guerres mondiales ou les guerres coloniales encore récentes). Mais on pourrait faire remarquer que la critique du stalinisme existait aussi depuis longtemps à l'époque où Le Dantec était un maoïste (stalinien) pur et dur - même s'il faut contextualiser, pour ceux qui l'ignorent, en disant que Mao était considéré à l'époque comme une révision plus ouverte du stalinisme soviétique. La réalité était plutôt que le discours des maoïstes français était beaucoup plus « stalinien » que celui des communistes fidèles à Moscou, dont le stalinisme était beaucoup plus « pépère », plutôt considéré comme bureaucratique ou même réformiste sur le plan syndical. Le gauchisme de toutes tendances était simplement maximaliste ou « va-t-en-guerre-révolutionnaire ».

La vraie excuse était plutôt les régimes répressifs ou les dictatures, qui pullulaient (aussi) dans le camp occidental, en Amérique du sud, en Afrique, en Asie et même en Europe (Grèce de colonels, Espagne de Franco, Portugal de Salazar). Le souvenir de la Résistance dominait le champ politique et, pour les jeunes, elle prenait concrètement la forme de celle des guerres d'indépendances, avec la perspective géopolitique de rejoindre le camp des « démocraties populaires » pour les dérives autoritaires desquelles on était indulgent.

Politiquement correct populiste

Mutatis mutandis, le populisme actuel de Ruffin, celui des insoumis partisans de Mélenchon ou même le discours clignant de l'oeil vers la gauche de Marine Le Pen (puisqu'elle en a deux contrairement à son père) idéalisent « le peuple » comme les anciens communistes de la grande époque le faisaient envers les prolétaires ou les peuples colonisés. Ceux qui ont la bouche pleine de la critique du « politiquement correct » ont curieusement la même attitude béni-oui-oui envers un peuple dont ils n'analysent guère les caractéristiques réelles.

Jean-Pierre Le Dantec commet quand même une erreur de lecture du texte de François Ruffin. Ce dernier dit explicitement à Macron « Vous êtes haï » et non « Je vous hais ». Ruffin a le tort de répéter treize fois cette expression « Vous êtes haï », ce qui donne un tour stylistique un peu lourdingue. Il parle de la haine qu'il constate sur les marchés, chez les partisans de Marine Le Pen ou ceux qui imitent le discours des insoumis. La vraie erreur de Ruffin est une erreur de curé ou d'instit qui gobe le catéchisme que récitent ceux qu'il interroge et qui lui servent ce qu'il attend. Le populo est roublard et fayot, il a appris ça à l'école. La naïveté des gauchistes de la grande époque de Le Dantec était la même.

Si on parle de ceux qui sont supposés « être en souffrance », le véritable problème du texte de Ruffin, sur ce principe politiquement-correct-populiste est plutôt de reprendre le discours des malades, au lieu de les soigner. On pourrait même l'accuser de les enfoncer en encourageant leur démoralisation. Il faut être clair : soigner ce discours malade correspond plutôt au modèle de l'élite scientifique incarnée par le médecin dans l'imaginaire de l'époque de la concurrence avec l'instit et le curé. Dans la mise à jour de mon livre sur l'intelligence artificielle, j'ai rappelé l'histoire révélatrice d'un « film américain de Joseph L. Mankiewicz, On murmure dans la ville (People Will Talk, 1951), avec Cary Grant, [qui] rappelle cette réalité : un médecin avait dû se faire passer pour un rebouteux pour pouvoir exercer dans un milieu campagnard qui ne faisait pas confiance à la science moderne. » [N.B. La première édition indiquait par erreur Mon épouse favorite, de Garson Kanin J'ai pu rectifier grâce à Wikipédia]. Ce qui est amusant est que cette reprise du discours du malade est sans doute un effet pervers de « l'écoute » dont l'origine paradoxale serait plutôt le « développement personnel » cher aux bobos et aux cadres, que les populistes critiquent. La diffusion de ce modèle a aussi lieu par le cinéma hollywoodien et les magazines féminins. J'ai aussi rappelé dans mon autre livre sur La Pensée Finkielkraut qu'une des premières critiques des bobos est celle de la bande dessinée de Claire Brétécher, Les Frustrés, qui vise tout spécialement cette mode psy.

J'ai eu l'occasion de dire plusieurs fois que le vrai sens du mot « bobo » concernait le fait que tout le monde a fait des études secondaires et bientôt supérieures, bien que cela ne concerne pas les personnes les plus âgées, car dans les années 1950, seulement 10 % des élèves passaient le bac (contre 70 % dans les années 2000). À l'époque, le Parti communiste servait de porte-parole aux masses qui s'arrêtaient au certificat d'études (au XIXe siècle, les curés géraient les illettrés). Les temps ont changé. On se fait un peu moins d'illusions sur la connaissance quand on est diplômé, surtout quand cela ne permet plus de trouver un emploi qualifié. Mais il ne faudrait pas s'illusionner non plus sur le sujet : il y a toujours eu des surqualifiés et des diplômés précaires ou mal payés (voir mon compte rendu de Nous les maîtres d'école). La révolte contre cette précarité, sur le mode La Bohème de Charles Aznavour, était précisément une des motivations des élites prolétariennes. À l'époque, ce mot n'était pas tabou.

Cette idéalisation du peuple, post-prolétarienne, signifie d'ailleurs que le fameux ascenseur social a bien fonctionné, contrairement à ce que prétendent certains qui disent donc vraiment n'importe quoi. Aujourd'hui, tout le monde fait partie des « classes moyennes » qui se nommaient jadis les « petits-bourgeois » dans le langage marxiste (ce qu'on appelait jadis les classes moyennes correspondait plutôt aux cadres ou aux nouveaux riches, par opposition aux « classes populaires »). Bien sûr, on essaie toujours de se revendiquer des pauvres en prétendant que la pauvreté augmente, et en se raccrochant désespérément aux quelques statistiques qui semblent l'indiquer. Mais s'il existe bien 15 % de pauvres en France, cela signifie exactement qu'il existe 85 % de non-pauvres. La situation était bien plus catastrophique à la fameuse époque des Trente glorieuses. Je renvoie à mon article « Génération X contre Baby-boomers » pour vérifier la réalité de l'équipement des ménages à l'époque, et à réfléchir sur sa signification pour ceux qui l'ignoraient. Mon compte-rendu des Trente glorieuses rappelle aussi la situation d'alors. Ce n'est pas non plus pour rien que l'appel de l'abbé Pierre a eu lieu à l'hiver 1954.

Paupérisation intellectuelle

Ruffin prétend parler de ceux qui risquent de perdre leur emploi. J'ai parlé de roublardise. C'est aussi une stratégie revendicatrice classique de ceux qui ne sont pas dans ce cas (d'autant qu'une bonne moitié des salariés sont fonctionnaires). Mon interprétation de la chose (que j'ai déjà donnée à propos de Nuit debout) est que le refus du partage du travail et des salaires caractérise ce qu'on a appelé « la préférence française pour le chômage ». On comprend l'angoisse devant le risque de perte d'emploi. Mais le problème est ailleurs : ceux qui ont un emploi savent donc que, s'ils changent de catégorie, on se foutra de leur sort comme ils se sont foutus de celui des autres (avec mauvaise conscience pour les moins égoïstes). Et encore heureux si « les travailleurs » ne pensent pas déjà que les chômeurs sont des fainéants. Je comprends que ce soit psychologiquement perturbant pour eux dans ce cas !

Une des banales réalités emblématiques du risque de perte d'emploi a été, au cours de ces trente dernières années, la fermeture des mines parce qu'elles étaient épuisées. Cela concerne très précisément des régions touchées par le vote FN. Cette fermeture n'est pas la faute du grand capital ou des délocalisations, même si la concurrence du charbon importé bon marché a accéléré le processus. Il ne faut pas oublier que quand la gauche a été élue en 1981, elle avait promis de rouvrir les mines pour satisfaire ses clientèles locales traditionnelles. Dans ces régions, c'est la vraie origine des fameuses déceptions envers la gauche dont on parle tant. D'autant qu'une reconversion disperse forcément les masses ouvrières et leur encadrement syndical. Notons qu'un certain nombre d'enfants de mineurs peuvent ainsi grimper dans la hiérarchie politicienne, de gauche ou d'extrême droite, en se prévalant de leur origine prolétarienne. Ici, l'ironie de la situation concerne surtout, comme je l'ai envisagé dans « Le FN, l'immigration, et les demi-mesures », que le principe lepéniste de renvoyer les immigrés quand il n'y a plus de travail pourrait logiquement s'appliquer aux anciens immigrés polonais, italiens ou autres, de toute la région dont le FN revendique la représentation populaire. On n'est plus dans le droit du sous-sol que dans le droit du sol !

L'impuissance de la gauche vis-à-vis du Front national s'explique parfaitement par cette contrainte clientéliste incohérente. On ne peut plus raisonner rationnellement quand on veut conserver le roman national et récupérer les mythes de l'autre camp, comme le fait Marine Le Pen avec Jaurès ou Mélenchon avec De Gaulle. L'anti-intellectualisme actuel fait qu'on ne critique plus le discours technocratique pour son jargon stéréotypé (dont on s'est toujours moqué), mais pour sa compétence. Au nom du populisme, toute parole surplombante est considérée comme méprisante alors qu'elle essaie d'être neutre. Sans doute influencé par le discours hollywoodien omniprésent, on ne favorise que le pathos (comme le montre mon article récent sur un « Conte immoral féministe »). J'ai déjà cité le cas d'une émission de télé de Valérie Expert qui recevait une boulangère pour qui, au lieu d'aliments gras au goûter, on pourrait donner aux enfants le bon vieux quignon de pain avec des carreaux de chocolat. Il fallait voir l'embarras du nutritionniste pour rectifier que le chocolat était aussi un corps gras (outre qu'il faut aussi du gras pour les enfants). Contredire le peuple à la télé est dangereux. On risque d'être lynché à la sortie ou ne plus être invité (ce qui revient au même).

Constructivisme militant ?

La réalité est bien plus simple. Contrairement à ce que revendiquent Ruffin, Le Pen ou Le Dantec dans sa jeunesse, et de nombreux commentaires de l'article du Monde, personne ne représente « le peuple », et chacun ne parle qu'en son nom propre. Ce principe permet de corriger la prétention à l'autorité des uns et des autres. Et c'est la seule base possible de discussion.

La vie militante est un problème de psychologie relationnelle que j'ai résolu à peu près à la même époque où sévissait Le Dantec, au milieu des années 70. Dans ma folle jeunesse libertaire, j'avais donc l'avantage d'être critique du communisme, quoique cela confine à un certain dandysme (mais précisément, il n'y avait que 10 % de bacheliers à l'époque). À l'occasion de son décès, j'ai rappelé que j'avais lu Simon Leys en son temps, opposé à l'idéologie maoïste dont Le Monde d'alors était, paradoxalement, à l'avant-garde-rouge. Le scepticisme dont je me targue m'est aussi apparu quand je m'étais rendu compte que certains, compte tenu de la réputation critique qui a toujours fait mon charme, m'utilisaient comme bureau des pleurs syndical. J'en ai déduit, puisque d'autres lectures de psychologie comportementales étaient dans l'air du temps, que la politique active était un renforcement (pavlovien) de ce genre d'interactions. On se laisse piéger dans ce rôle tandis que les demandeurs exigent le conformisme d'un discours formaté, gauchiste à l'époque, populiste aujourd'hui, qui rassemble aujourd'hui l'extrême gauche et l'extrême droite dans un même champ sémantique (ce n'était pas vraiment le cas à l'époque). On devient alors politicien ou syndicaliste professionnel. J'avais donc décidé de reprendre mes études qui, comme énoncé précédemment, furent également décevantes sur le constat du conformisme qui règne aussi à l'université pour les mêmes raisons comportementalistes, alors que cela ne devrait statutairement pas y être le cas. Les universitaires parlent un peu trop de construction de la réalité, ils devraient plutôt commencer par inclure la construction de leur personnalité dans le lot.

Le défaut du populisme, d'aujourd'hui comme d'hier, est d'être celui de mauvais maîtres, qui prônent la politique du pire en espérant « que ça pète » sans en évaluer les conséquences réelles. Ils pourraient pourtant en constater les résultats actuels un peu partout dans le monde s'ils se donnaient la peine d'observer la réalité et de l'analyser correctement au lieu d'exalter la colère, comme le fait Ruffin contre le vote Macron : « Les plus progressistes vont faire l'effort de s'abstenir, et ce sera un effort, tant l'envie les taraude de saisir l'autre bulletin, juste pour ne plus vous voir. Et les autres, évidemment, le saisiront, l'autre bulletin, avec conviction, avec rage. » Quand on n'a rien à dire contre ça, on la ferme !

Mais je conviens volontiers que l'idée du nouveau président de réformer le Code du travail par ordonnance, que critique Ruffin, est une mauvaise idée de technocrate, quoique le biais me paraisse davantage être issu du présidentialisme exacerbé. Inversement, l'autre biais syndical me paraît quand même être la tendance à refuser de toucher quoi que ce soit aux avantages acquis de ceux qui ont un emploi, au détriment de ceux qui sont au chômage, comme l'évoque trop rapidement Le Dantec.

Rappelons qu'une véritable constituante que prétendent souhaiter les insoumis ne devrait s'imposer aucune limite par définition. Bien que ce ne soit pas forcément ce que je préconise, un tel projet exige bien de remettre tout à plat (sans préjuger du résultat, dans un sens ou dans l'autre). L'erreur politique des uns et des autres est de ne pas partir sur cette interprétation correcte et c'est cela qui entretient la suspicion réciproque, sur la base des mauvaises expériences précédentes. Mais vouloir faire table rase exige précisément de remettre les compteurs à zéro pour se concentrer sur le fond. C'est peut-être ça dont il semble qu'on ne soit plus guère capable aujourd'hui.

Jacques Bolo

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