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Conneries / Politique - Mai 2017

Abstention révolutionnaire ?

Résumé

Le refus du front républicain d'une partie des partisans de Jean-Luc Mélenchon et le mauvais souvenir des hitléro-trotskistes.

Les présidentielles françaises 2017 resteront dans l'histoire comme un summum qui dépasse le niveau de connerie de la précédente élection présidentielle américaine de 2016. On croit toujours qu'on ne peut pas faire pire, mais les capacités humaines sont vraiment illimitées.

Après le premier tour, les « insoumis » partisans de Jean-Luc Mélenchon ont mal supporté la défaite de leur leader. Certains ont considéré, comme j'en avais envisagé la possibilité avant le résultat, que l'absence de désistement d'Hamon en leur faveur leur avait volé la qualification pour le second tour. On a parlé du besoin du PS de rembourser les frais de campagne (il a passé les 5 % de justesse avec 6,36 %). Mais j'avais également posé la question de savoir ce qui se serait passé en cas de second tour Mélenchon/Macron. Configuration intéressante pour le report des voix de droite et d'extrême droite. Se seraient-elles portées respectivement sur Macron et Mélenchon ou en partie sur chacun, ce qui aurait provoqué une quasi-égalité dans les deux cas ?

Justement, la question du ballottage Macron/Le Pen semble aussi se poser aux insoumis alors qu'on aurait pu croire, dans leur cas, à une évidence du front républicain contre le FN. On ne leur demandait évidemment pas une approbation du programme de Macron, qui a eu la maladresse, encore une, de demander un vote d'adhésion. Toujours est-il qu'entre les deux tours, les partisans de Mélenchon se sont progressivement monté la tête en jouant les persécutés devant « l'arrogance » de l'injonction de bien voter. On reconnaît d'ailleurs ici la stratégie de victimisation du FN contre les élites, au point qu'on se demande si ce ne sont pas les nombreux trolls du FN qui le disaient et si les insoumis ne sont pas simplement des gogos. Mélenchon lui-même a refusé d'appeler à voter Macron (contrairement à Hamon) en disant seulement qu'il fallait faire barrage au FN et a dû revenir préciser qu'il n'allait pas s'abstenir, toujours sans appeler à voter Macron. Ses pudeurs de vieilles filles ont été justifiées par le souci de maintenir l'unité de ses partisans, comme si ceux qui s'étaient portés sur lui n'étaient pas aussi des électeurs d'Hamon qui avaient cru bon de voter utile, voire des électeurs de Marine Le Pen qui avaient trouvé qu'il avait une encore plus grande gueule qu'elle. Mélenchon aurait donc dû considérer qu'il aurait pu en convaincre certains d'abandonner le choix FN comme protestation, mais l'idéal contestataire a été le plus fort.

On peut y reconnaître à la rigueur le principe « élection, piège à cons » des anarchistes dogmatiques, qui rejouent le XIXe siècle. Mais à cette époque, soit le suffrage universel n'existait pas, soit les notables faisaient la pluie et le beau temps. L'abstention était déjà une erreur parce qu'elle ne considérait pas l'évolution très progressive de la compétence citoyenne. Les féministes plus réalistes réclamaient le droit de vote. C'est le problème des révolutionnaires utopistes : leur antiréformisme oublie de considérer leur statut d'avant-garde. Ils semblent croire que l'homme nouveau qu'ils souhaitent est déjà réalisé. D'ailleurs, le véritable problème de la décision majoritaire porte plutôt sur l'étendue de l'emprise de la loi sur l'individu. Mais la question n'était pas là de toute façon, puisque les insoumis avaient bien participé au scrutin ! On est simplement dans les basses manoeuvres politiciennes habituelles.

Le déballage des arguments bidon a continué crescendo. On se serait cru devant ceux de Fillon sur les emplois fictifs de sa femme ou du revirement de ses soutiens qui lui demandaient d'abandonner avant de se rallier à nouveau. La politique est vraiment une machine à raconter des conneries. On a eu droit au remake de la position « classe contre classe » du Komintern, contre les sociaux-démocrates dans les années vingt (avant que les partis communistes ne soient obligés de se résoudre aux fronts populaires contre la montée du fascisme partout en Europe dans les années trente). On aurait pu penser que la situation aurait rappelé quelque chose aux insoumis qui y voient au contraire un ignoble chantage. Cela me conduit à penser que certains gauchistes sont seulement des cons.

Les plus cons ne veulent même pas reconnaître que l'abstention fait mathématiquement monter le Front national. Au moins, on peut admettre que le darwinisme ou le changement climatique sont discutables. Arrogance de la science, le point mathématique sur l'abstention ne l'est pas. Il est donc prouvé empiriquement que certains Français sont encore plus cons que les Américains. En tout cas, ceux qui nient cette conséquence mathématique et qui appartiennent au corps enseignant devraient être virés immédiatement pour incompétence.

Justement, au cours des présidentielles américaines de 2016, une des erreurs des observateurs a consisté à considérer que la victoire de Clinton était acquise, alors même que Trump avait déjà éliminé ses concurrents. Et surtout, contrairement à la précédente élection américaine avec Ralf Nader, on a négligé le fait que l'écologiste Jill Klein avait joué un rôle clé dans les swing states qui ont justement fait perdre Clinton, comme je l'ai montré dans : « L'échec d'Hillary Clinton ». Un autre argument des insoumis est précisément que la victoire de Macron étant acquise, ce n'est pas la peine de se déplacer ou de le renforcer pour lui donner une légitimité qu'il n'a pas. Une variante est qu'il faut préparer le troisième tour des législatives en sautant le second des présidentielles. Certains n'ont pas digéré la victoire de Chirac avec 80 % des voix qui ne l'avait pas incité à prendre en compte l'opposition. Outre le niveau primaire du Lièvre et de la tortue, de la peau de l'ours, et autres banalités de base, il est bien évident que dire que l'abstention diminue la légitimité de Macron accorde donc davantage de légitimité au Front national. Ce genre de compétences un peu plus complexe relève des stades de l'intelligence de Piaget.

Le problème est que les insoumis pensent que Le Pen ne peut pas gagner. C'est une erreur. Cette idée se fonde en fait sur le principe du front républicain implicite, sinon explicite. Et même dans ce cas, alors que Chirac contre Jean-Marie Le Pen était à 80/20, les intentions de vote Macron contre Le Pen étaient à 60/40. Il est bien évident que si le front républicain n'existe pas, on part simplement de l'écart initial 24/21, avec les ralliements théoriques. Si les consignes de vote sont l'abstention, pour des calculs bizarres de troisième tour que le deuxième tour ne comptabilise évidemment pas, Le Pen peut donc gagner, surtout si Macron commet ses maladresses habituelles (dont j'avais déjà parlé : « Emmanuel Macron trop gauche »). Le sondage Macron/Le Pen à 60/40 suppose que les reports sur Macron ne s'abstiennent pas, parce que ceux de Le Pen, et ses ralliements ne s'abstiendront pas.

Comme je le disais dans deux commentaires sur Médiapart : une élection présidentielle, c'est deux tours. Au premier, chacun a vendu sa salade en essayant de plomber les autres (et en ne supportant pas les critiques), au second tour, c'est Macron contre Le Pen. La vraie question est qu'il y a deux tours et de savoir pour qui les électeurs de Jean-Luc Mélenchon vont faire campagne pour le second tour, puisqu'ils se vantent d'être 450 000 militants. On constate qu'il y en a beaucoup qui font campagne pour l'abstention et d'autres font campagne contre Macron. On comprend que ça leur fait mal au cul d'avoir perdu et qu'ils doivent trouver des excuses pour changer de comportement (« élimination de la dissonance cognitive » oblige), mais il faut qu'ils choisissent entre ce qu'il y a au second tour, pas entre les candidats du premier tour. C'est juste un problème de capacité intellectuelle à se concentrer sur un objectif actuel sans interférence avec un objectif passé. On parle de « faire son deuil » dans ce sens (c'est ça que ça signifie, par « commémorer un décès » dans un culte des morts qui signifie plutôt qu'on ne l'a pas fait). Mais entre deux tours, il faut être capable de faire ça vite ! Ce n'est apparemment pas à la portée de tout le monde. Mais le problème est que les incapables s'érigent en norme contre ceux qui possèdent cette compétence. On parle de la réalité, là, pas des sentiments blessés de ceux qui ont perdu au premier tour et qui veulent qu'on les laisse tranquilles à papoter à l'infini pour se consoler.

La victoire finale d'Emmanuel Macron n'a été très probable (il baissait entre les deux tours) qu'après le débat précédent immédiatement l'arrêt de la campagne officielle, au cours duquel Marine Le Pen s'est discréditée en choisissant une approche uniquement agressive, reprenant largement l'approche antifinance des insoumis, croyant sans doute récupérer leurs voix. Si les bulletins nuls sont passés de 5 à 10 %, les reports sur Macron ont finalement bien eu lieu dans tous les camps. Ce qui signifie que le front républicain des électeurs, pour atteindre le score de 66 % contre 33 %, a contredit l'absence de consignes de la part des partis ou l'absence de campagne active des militants. L'excuse chafouine de « ne pas être propriétaire des votes des électeurs » pour ne pas appeler au front républicain ne l'a pas empêché.

La question de la victoire de Macron n'était quand même pas forcément évidente pour tous les insoumis. D'une part, beaucoup d'entre eux considèrent que s'il est élu, le Front national passera en 2022, puisque c'est le libéralisme qui le fait monter. Interprétation fondée sur le précédent de la crise de 1929 qui oublie précisément le rôle de l'anticommunisme, du fait l'inquiétude face à la Révolution russe. Cet oubli de soi des gauchistes confine à l'humilité mystique. Mais certains vont plus loin en considérant inéluctable la montée du FN, comme ce lecteur résigné de Médiapart (Laurent Périssoud) : « Lorsqu'une vague s'apprête à déferler, peut-il être efficace que de s'essayer à vouloir l'arrêter ? Ne vaut-il pas mieux se préparer à la laisser passer et à faire le dos rond ? » Putain, le con !

Justement, devant ce comportement sacrificiel annonciateur d'une future collaboration avec l'occupant, j'avais cru bon de rappeler dans un commentaire de Médiapart l'existence d'une parenté avec l'épisode historique des hitléro-trotskistes. C'était effectivement une accusation des staliniens, comme un commentaire en retour me l'a reproché. Rappelons aussi que Staline venait juste de faire assassiner Trotski au Mexique en 1940, où il était réfugié. L'accusation stalinienne concernait bien quelques comportements avérés (comme il y en a eu dans tous les partis), en particulier de ralliement à Pétain, et seule la généralisation (méthode stalinienne habituelle) était fausse. Mais justement, ce que je voulais dire était bien que les arguments pitoyables des insoumis contre le vote Macron correspondaient exactement, mutatis mutandis, aux justifications des hitléro-trotskistes avérés, sur le principe du « défaitisme révolutionnaire » de 1914, pour des raisons antilibérales en particulier (voir aussi « Projet socialiste très gauche » du pétainisme). Or ce qui s'est passé est que la rédaction de Médiapart a censuré mon commentaire, le considérant sans doute comme un fake stalinien. Je l'ai donc reproduit dans un billet de mon blog de Médiapart, et la rédaction a donc également supprimé le billet. Concrètement, cela pose un problème historiographique intéressant : cela signifie-t-il que, dans quelques dizaines d'années, on considérera que l'absence d'appel à voter Macron est une calomnie (stalinienne/libérale ?) parce que le report des voix montre que le front républicain a bien eu lieu (malgré l'augmentation du vote nul) ? La vision historique correcte me paraît être plutôt que les électeurs individuels n'ont pas suivi les militants, dont les commentateurs (et futurs historiens) ne devraient pas nier les documents disponibles pour ne pas passer de la dénégation au négationnisme !

J'ai donc également décidé de suspendre ma médiaparticipation, en supprimant mon blog sur ce média, face à cette censure d'ex-trotskistes qui défendent un peu trop leur légende dorée de martyr du stalinisme qui les claquemure dans leur certitude de continuer à incarner la révolution. J'avais d'ailleurs décidé en 2002, à l'époque du refus d'appeler au front républicain pour Chirac contre Jean-Marie Le Pen de la part des autres trotskistes de Lutte ouvrière, que ce n'était pas sérieux de parler de politique avec des gens incapables d'une adaptation minimale à des circonstances exceptionnelles. La question sociale n'est pas la récitation d'un catéchisme et la sélection des imbéciles sur ce critère, comme j'en suis venu à penser, au cours de ma réflexion sur le gauchisme des années 1960-1970, que c'est précisément le mécanisme fondamental du stalinisme.

La présence du FN révèle la réalité des élections. Le choix est bien l'exclusion ou l'intégration. Ceux qui prennent le risque de l'exclusion doivent se rendre compte qu'ils peuvent être exclus eux-mêmes, alors qu'ils croyaient à une intégration de droit qu'ils refusent de défendre (sur le principe du rejet des « droits bourgeois »). La démocratie est la mise en lumière du principe de réalité.

Jacques Bolo

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