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Religion / Sciences - Avril 2017

Gordon Golding, Le Procès du singe : La Bible contre Darwin (2006)

Résumé

Ce livre sur le procès contre l'enseignement de la théorie de l'évolution révèle les subterfuges juridiques du débat et une explication surprenante des populismes d'alors et actuel, entre roublardise et formalisme généralisés.

Gordon Golding, Le Procès du singe : La Bible contre Darwin, éd. Complexe, Bruxelles, 2006, 176 p.

Ce petit livre de Golding retrace minutieusement le contexte et le déroulement du fameux « Procès du singe » qui a vu s'affronter, en 1925, les adversaires et les partisans de l'évolutionnisme dans la petite ville de Dayton, dans le Tennessee. On avait également tiré un film, Procès de singe (Inherit the Wind) en 1960, réalisé par Stanley Kramer, à partir de cet épisode de l'histoire américaine qui éclaircit aussi au passage le mystère du populisme renaissant en ce début de XXIe siècle. Mais surtout, ce livre révèle les subterfuges qui caractérisent les interactions sociales américaines. Vu de l'étranger, on pourrait croire à une controverse intellectuelle plus authentique.

Golding commence d'emblée par nous surprendre en nous apprenant qu'« au cours des deux décennies qui suivirent la publication par Charles Darwin de L'Origine des espèces en 1859, la plupart des savants américains se convertirent à la théorie darwinienne » (p. 9), de même que l'opinion informée par des grands journaux d'opinion religieux modernistes ! La théorie de l'évolution n'était pas contestée ouvertement jusqu'à la Première Guerre mondiale. La parole dominante était le « Social Gospel » ou « christianisme social », pour lequel « les aspects surnaturels [de la Bible...] étaient jugés gênants » (pp. 10-11).

Ce n'est qu'après la Première Guerre mondiale qu'on assista à une « campagne contre l'enseignement de Darwin dans les écoles publiques américaines » de la part des protestants traditionalistes (p. 7). En particulier, William Jennings Bryan, trois fois candidat démocrate à la présidence des États-Unis, ancien ministre des Affaires étrangères de Woodrow Wilson, devenu prédicateur fondamentaliste, qui devait être un des acteurs principaux du « procès du singe », énonça les fondamentaux de la foi : 1) La Bible est inspirée par Dieu, ce qui justifie une interprétation littérale, 2) Jésus Christ est né de Marie réellement vierge, 3) il s'est sacrifié pour les hommes, 4) il est ressuscité, 5) il a fait des miracles, 6) il doit revenir sur terre au jugement dernier (p. 13). Golding devrait préciser qu'il s'agit du Nouveau Testament et que c'est plutôt la référence littérale des protestants à l'Ancien Testament qui faisait problème.

Les nombreux progrès techniques du début du XXe siècle avaient bouleversé le ritualisme de la vie traditionnelle, comme l'impudeur au cinéma (p. 24), mobilisant les prédicateurs contre la modernité corruptrice (pp. 14-15) par une interprétation selon laquelle le péché avait été sous-estimé et l'amour surestimé par les partisans modernistes du Social Gospel (p. 17). La période postérieure à la Première Guerre mondiale avait confirmé cette impression que « la science s'est montrée capable de destruction et de mort » (p. 18). Golding pourrait envisager que ce phénomène s'était sans doute déjà produit après la guerre de Sécession et cela pourrait éventuellement expliquer la croissance du mouvement évangéliste entre ces deux guerres. Mais il précise plutôt que dans le contexte, « qui parlait science en 1919, parlait évolution parce que la doctrine évolutionniste servait de justification théorique à presque toutes les sciences naturelles et humaines de l'époque » (p. 18). Peut-être que le maintien obsessionnel de cette tendance dans la science américaine existe du fait de cet antagonisme permanent avec les partisans de la Bible pour lesquels, « remettre en question une partie de la Bible reviendrait à renier la véracité de toutes les Écritures » (p. 19).

Golding insiste de façon éclairante sur le contexte antiscientifique où « la théorie de l'évolution élimine Dieu de tout le processus créateur et livre l'humanité à la merci d'un univers mécanique » (p. 21). À l'époque, la science évolutionniste symbolisait le militarisme allemand et Bryan considérait Nietzsche comme le « fruit mûr du darwinisme » (p. 22), avec pour conséquence, selon J.W. Porter, qu'« en toute logique, l'évolution mène à la guerre si la lutte pour la vie constitue la loi suprême de l'existence » (p. 22). L'amoralisme de la science ne différencierait donc pas les hommes des animaux qu'on peut tuer (p. 20). Postérieurement au procès, « en 1929, contre les critères moraux, un eugéniste [Harry Elmer Barnes, The Twilight of Christianity, 1929, p. 36] écrivait que, dans le domaine moral, ''les anciens critères surnaturels devaient être discrédités et abolis aussi rapidement que possible et remplacés par des considérations séculières et mondaines'' » (p. 21).

Programmes scolaires

Dans ce contexte scientiste d'un côté, traditionaliste de l'autre (p. 23), la motivation logique de protection de la jeunesse visait à faire face à la perte de la foi par ceux qui faisaient des études (p. 26). Pour Bryan : « les parents ont le droit de sauvegarder la santé religieuse de leurs enfants » (p. 75). Il s'agissait bien d'un interventionnisme législatif pour protéger les moeurs et les traditions (p. 28), grâce au fait que les écoles étaient administrées par un bureau scolaire (school board), composé de citoyens, qui recrute et paie les enseignants, définit les programmes et achète les manuels (p. 27).

L'origine spécifique du procès du Tennessee remonte à 1921, quand un prédicateur W.J. Murray impressionna Washington Butler (ancien instituteur) sur les dangers du darwinisme présent dans les écoles primaires et non seulement à l'université. Butler se fit élire sur ce programme anti-évolutionniste et tenta de faire voter une loi pour les écoles publiques du Tennessee, qui fut rejetée une première fois. Il fit venir Bryan devant les deux chambres, sa proposition fut rejetée une deuxième fois. Mais la contestation s'amplifie et des militants fondamentalistes quadrillent l'état (pp. 31-32) et l'agitation commence à porter ses fruits : « six professeurs à l'université du Tennessee furent renvoyés en 1923 pour avoir employé un manuel jugé non chrétien » (p. 33). « Déjà, la constitution de l'État exigeait de tout fonctionnaire la croyance en Dieu et dans le jugement dernier. De plus, une loi de 1915 avait imposé aux professeurs d'école publique la lecture en classe de dix versets de la Bible par jour » (p. 35).

Ce mouvement était général : le « 14 mai 1923, la législature de Floride vota une résolution condamnant comme 'subversif' l'enseignement dans les écoles publiques 'de l'athéisme, de l'agnosticisme [...], du darwinisme' » en juin 1923 les livres sur l'évolution sont proscrits des écoles d'Oklahoma, en 1924, la Californie « recommanda aux professeurs de n'enseigner le darwinisme que comme théorie », en 1924, « retrait de deux manuels de biologie » en Caroline du nord, le 21 janvier 1924 [...], au Tennessee, Butler fit adopter la loi 185 interdisant « [...] d'enseigner une théorie qui nie l'histoire de la Création divine de l'homme, telle qu'elle est enseignée dans la Bible, et d'enseigner à la place que l'homme descend d'un ordre inférieur d'animaux » (p. 34) même si le gouverneur pensait que cette loi ne serait pas appliquée (p. 37)

Le procès qui allait avoir lieu au Tennessee aurait cette loi de Butler comme cadre. Le but de « l'accusation consistait essentiellement à réduire l'enjeu du procès à la simple question constitutionnelle : l'État a-t-il le droit de légiférer en matière de politique scolaire ? » (p. 50) alors que la défense voulait élargir le procès à l'absence de contradiction avec une interprétation moderne de la Bible et « ériger le procès en débat public sur la vérité respective de la Bible et de Darwin » (p. 52).

L'intérêt de la situation est de révéler que le populisme est une sorte de justification formaliste à l'américaine d'un principe de compétence populaire universelle par opposition aux spécialistes : « L'esprit démocratique de Bryan [...] que tous les hommes étaient égaux devant Dieu se mua en une sorte de principe selon lequel les hommes étaient tout aussi justes, intelligents et compétents les uns que les autres dans les domaines sociaux et politiques » (p. 45) L'exemplarité du procès « permettrait au public de comprendre les deux côtés de la question » (p. 46), mais sans nuance possible : soit la Bible, soit Darwin. Comme le dit Golding, pas de synthèse du type de celle de Theilhard de Chardin. Pour Bryan : « Si l'évolution gagne à Dayton, le christianisme périra » (p. 47).

Ce populisme de principe pourrait n'être critiqué que d'un point de vue laïque (biaisé par l'idée française qu'il est universel) contre le fondamentalisme, mais il faut bien comprendre le fond réel de l'argumentation anti-intellectualiste qui se manifeste beaucoup plus explicitement : « On ne saurait confier l'éducation de ses enfants aux scientifiques, car il y en a trop peu, à peine un sur dix mille : ''une jolie petite oligarchie''. Les enseignants non plus ne devaient pas déterminer les programmes, ''car l'enseignant est un employé qui reçoit un salaire ; un employé est soumis aux ordres de ses patrons'' [...]. C'est le peuple, à travers ses élus qui employaient les enseignants, et c'était lui qui tranchait sur la question » (p. 52).

On peut à la rigueur envisager qu'il s'agit d'une mauvaise habitude de la situation antérieure à l'école publique qui reposait sur des précepteurs. Mais les avocats de la défense de Scopes se perdront en subtilités juridiques inutiles. Le véritable débat, qu'oublie un peu Golding, est de savoir ce qu'on doit enseigner. Est-ce que l'État peut faire enseigner que l'eau bout à 200 degrés ?

Complotisme réciproque

L'affaire du procès du singe commença, contrairement à ce qu'on pourrait le penser, par un stratagème des partisans de l'évolution pour tenir compte d'une particularité de la législation américaine. Début 1925, l'American Civil Liberty Union (ACLU) publia une annonce dans plusieurs journaux du Tennessee pour « apporter son soutien financier et juridique à quiconque voudrait tester la constitutionnalité de la loi Butler. Aux États-Unis, [...] n'importe quel citoyen peut se faire arrêter en application d'une loi, pour qu'un magistrat détermine si celle-ci est conforme à la constitution. D'appel en appel, le processus peut aboutir à la Cour suprême » (p. 37).

Mais les motivations n'étaient pas seulement fondées sur la résistance à la répression déjà active contre les enseignants. L'utilisation du système juridique institutionnalise consciemment la prise en compte des intérêts individuels, contrairement aux habitudes européennes (même si cela revient évidemment au même) : Georges W. Rappelyea, homme d'affaires de Dayton, imbu de « la philosophie progressiste des affaires » lut l'annonce et saisi l'occasion de faire connaître sa ville comme moderne et dynamique. [...] « Il téléphona donc à deux amis : Edward Robinson, pharmacien et président du bureau scolaire, et Walter White, directeur des écoles publiques du comté. Ne pouvait-on pas [...] intenter un procès à ce nouveau professeur de sciences naturelles du lycée local, John Thomas Scopes ? Avec l'aide de l'ACLU, on ne débourserait pas un sou et on marquerait ainsi un point en faveur de la liberté d'expression. [...] Des milliers de touristes et de journalistes viendraient et feraient de Dayton la vedette de l'actualité nationale. » (pp. 38-39).

Les conjurés se réunirent dans le café local et Scopes confirma « qu'on ne pouvait pas enseigner la biologie sans faire référence à la théorie de l'évolution. [...] Le manuel officiel [...] comprenait de nombreux passages évolutionnistes » (p. 40). Après s'être assuré du soutien de l'ACLU, « Rappelyea [...] porta aussitôt plainte en tant que 'citoyen alarmé'. Scopes fut arrêté le 7 mai et, après une audience publique le 10 mai [...] fut remis en liberté provisoire sans caution » (p. 41). La presse saisit immédiatement l'occasion d'une campagne nationale en critiquant l'obscurantisme de l'Amérique profonde (p. 42) où « l'anti-évolutionnisme faisait toujours salle comble » (pp. 44-45). Le procès du singe était lancé.

Golding mentionne les péripéties amusantes du démarrage de l'affaire, comme la jalousie de la ville voisine de Chattanooga devant la perspective de bonne opération commerciale. Son Daily news local proposa le dépaysement du procès dans le grand auditorium de Chattanooga pour accueillir l'affluence prévue (p. 42). À Dayton, « Le coiffeur de Dayton [...] hurla à Rappelyea : ''vous n'allez pas traiter ma famille de singe !'' [...] Il sauta sur l'homme d'affaires et [...] lui mordit plusieurs fois le bras » (p. 43).

Mais le procès était surtout, comme prévu, la grande affaire du moment pour la petite ville de Dayton. En 1925, la ville comptait 1700 habitants, onze églises protestantes, mais possédait des automobiles, l'eau courante, le tout-à-l'égout, l'électricité (p. 53). Ce n'était pas l'image qu'on en avait dans les grandes villes : « les journalistes s'attendaient à un style de vie rural et agricole, furent surpris de voir que les habitants de Dayton suivaient la mode nationale [...] et étaient au courant des dernières nouvelles nationales à travers la radio, la presse hebdomadaire et les grandes agences de presse » (p. 54).

L'afflux de curieux et des grands médias de tout le pays profita à ceux qui accueillaient les journalistes. Les hôteliers en profitèrent pour faire flamber les prix : deux chambres en pension pour « 336 $ par semaine à une époque où une Ford neuve n'en coûtait que 295 ! » (p. 64). On sonorisa une salle à l'extérieur pour le public (p. 56) et on installa une salle de presse au tribunal (p. 58). « On estima entre 150 à 200 le nombre de journalistes présents » (p. 62) avec ceux de la radio toute récente. On construisit une piste d'aviation pour diffuser les nouvelles, ainsi « le film d'ouverture du procès fut projeté le lendemain à midi dans les cinémas de Broadway » (p. 63). Le merchandising s'en donnait à coeur joie avec des jeux de mots sur le singe (p. 69).

Bien que la théorie de l'évolution soit parfois confondue avec les progrès des techniques agricoles (p. 55), la roublardise populaire envisageait explicitement de profiter du spectacle et même de l'information proprement dite sur la question traitée : « En faisant un procès anti-évolutionniste, expliqua un conducteur de taxi, les Daytoniens comptaient attirer les plus grands savants et les plus grands orateurs du monde [...] et recevoir sans rien payer un enseignement universitaire » (p. 54). Outre le goût de l'époque pour la vulgarisation scientifique, le fait que les études soient payantes aux États-Unis peut aussi expliquer la chose.

Parodie de justice

Les rôles du procès étaient distribués du côté de l'accusation, avec un juge Raulston qui se révélera si partisan, le procureur Stewart, avec Bryan comme procureur spécial et leurs assistants. L'autre principal protagoniste du procès, l'avocat de la défense de Scopes fourni par l'ACLU, Clarence Darrow, méprisait l'obscurantisme, à partir d'une position matérialiste stricte. Il « définissait l'homme presque uniquement en termes mécanistes : ''Les pensées et la philosophie d'un homme [...] n'ont strictement rien à voir avec sa conduite. Ses réactions sont purement mécaniques et ne peuvent être modifiées'' » (pp. 47-48). Son assistant Dudley Field Malone, ancien sous-secrétaire d'État sous Bryan avait aussi démissionné du gouvernement Wilson qui s'opposait au vote des femmes. Un autre avocat new-yorkais, Arthur Garfield Hays, complétait l'équipe.

Le procès débuta par les habituelles questions de forme. La défense plaida l'inconstitutionnalité (pp. 75-76), Hays arguant d'un problème de précision de l'acte d'accusation (p. 76). La réponse de McKenzie fut que la loi est assez claire (p. 77), rejoignant, selon Golding, l'idée générale américaine ou fondamentaliste de la capacité de tous à interpréter la loi ou la Bible. Le procureur Stewart, outre le principe selon lequel « la législature est souveraine en matière d'enseignement » (p. 78) justifia la loi Butler par un tour de passe-passe « l'enseignement n'est pas religieux, on ne doit donc pas enseigner des sujets antireligieux » (idem). Darrow intervint pour dire qu'un programme ne devrait pas exclure « les mathématiques, la géographie ou l'orthographe » et d'ailleurs, « Pourquoi avoir choisi la Bible ; pourquoi pas le Coran ? - On n'habite pas un pays païen interjeta [le procureur] Stewart » (p. 79). Darrow continua en plaidant contre le critère de la Bible comme mesure des programmes, et le risque d'intolérance religieuse (pp. 81-82). Le discours fut apprécié de l'audience, y compris de McKenzie. Mais pour Bryan, « l'État du Tennessee ne faisait pas de procès à la liberté ni à la tolérance, ni même à la science, mais à une théorie diabolique qui tuait l'âme de toute une génération » (p. 75).

Le lendemain, Darrow osa s'élever contre l'ouverture de la séance par une prière (p. 82). Objection rejetée après quelques séquelles juridiques. Scopes plaide non coupable au nom de la distinction science/religion (pp. 88-89). Une autre objection érudite sur la Bible parce qu'il y en a plusieurs versions (p. 90). Rejeté, au nom de celle qui servait de pièce à conviction. Des témoignages d'élèves vérifient qu'ils n'ont pas perdu la foi après le cours de Scopes (pp. 92-93). Des rires éclatent quand on apprend que le vendeur du livre incriminé fait partie du bureau scolaire plaignant (p. 94).

Mais la grande controverse pipée du procès est la question de la recevabilité du témoignage de scientifiques (p. 94). Le principe de l'accusation étant la loi contre : « toute théorie qui nie l'histoire de la création divine de l'homme [...] à quoi bon des explications scientifiques » (p. 95). Par ces explications, le but de la défense est de prouver qu'il n'y a pas de contradiction entre la science et la possibilité d'intervention de Dieu dans le monde (p. 96). Les procédés du juge et du procureur pour contrer la défense et le témoignage du scientifique Metcalf, finalement non inscrit, finiront par lasser la presse (p. 97). La journée s'achève sur une soirée pentecôtiste en ville, avec transes.

La guerre de tranchées juridique continue avec le fils de Bryan qui récuse les expertises au nom du bon sens. Le procureur insiste sur le fait que la loi a déjà été déclarée conforme à la constitution (p. 100). La défense ergote sur les deux sens de l'évolution (changement/sélection) et demande lequel est interdit, ou sur le fait que la loi parle de deux ordres, alors que, selon la science, homme et singe sont dans le même (idem). Bryan fait rire sur le manuel de biologie (p. 103) et attaque Darrow pour son procès de Chicago où il avait plaidé la responsabilité des professeurs pour défendre des étudiants criminels (pp. 105-106). À Bryan qui plaide la Bible contre l'explication des experts (p. 106), Malone dit que Bryan parle bien de religion et pas seulement de loi, mais qu'il refuse la contradiction, nécessaire pour se faire librement une idée. Malone est applaudi par l'audience qui aime l'éloquence, même Bryan félicite Malone qui avait été son assistant (pp. 107-110). Pour regagner le public, après un rappel du refus des scientifiques, Stewart fait un discours au nom du Grand Dieu contre la perdition de Darrow (p. 111). Finalement, le juge Raulston décide de ne pas entendre les experts et note au passage : « Les évolutionnistes auraient pu faire l'honneur à l'homme de substituer le mot s'élever au mot descendre » (p. 112). Peut-être le vrai problème est-il simplement cette seule question de mots, pour ménager le besoin de credo des croyants.

Après un tollé de la défense contre la décision du juge de ne pas entendre les témoignages des experts, Darrow se plaint de la partialité du juge et ironise méchamment (pp. 113-115). Le juge le cite à comparaître pour outrage à la cour. Le lendemain Darrow s'excuse de s'être laissé emporter et le juge Raulston lui pardonne au nom de sa foi (p. 119). Un autre incident d'audience se produit à propos de la demande de retrait d'un panneau « Lisez la Bible » dans le tribunal, pour ne pas influencer les jurés (p. 124). On peut aussi noter que même « Butler [...] aurait bien aimé entendre les dépositions [des savants...], on aurait pu pas mal s'instruire en écoutant ces gars qui ont étudié le sujet. Les commerçants et les tenanciers de stands exprimaient aussi leur mécontentement [...]. On pensait que le procès touchait à sa fin » (pp. 116-117).

Singe savant

Le tournant du procès eut lieu quand Darrow appela Bryan à la barre comme témoin de la défense en tant qu'expert de la Bible (p. 124). Son but était de lui poser face à face les questions qu'il lui avait adressées auparavant et auxquelles Bryan n'avait pas répondu. Une question sur l'interprétation littérale de la Bible. Réponse : sous réserve de sens figuré, comme pour « L'homme est le sel de la terre » (p. 126) ; sur la croyance aux miracles comme Jonas et la baleine ; (pp. 127-128) sur l'arrêt du soleil comme géocentrisme : réponse d'un héliocentrisme relatif aux croyances de l'époque, ce qui admet donc l'interprétation et Bryan se rend compte de son erreur ; question sur la date du déluge (-2348 selon les fondamentalistes et -4004 pour la création du monde) : Bryan n'en pense rien : « je ne pense pas aux questions auxquelles je ne pense pas » ; question sur le déluge et qui contiendrait tous les animaux, même les poissons... « Le texte dit 'tout être vivant' » : cette fois, pas d'approbation du public ; question sur les autres religions à propos du déluge : Bryan ne s'y intéresse pas ; (p. 131) la tour de Babel : « Chaque fois Bryan soutient la vérité littérale de la Bible, ou réussit à esquiver en faisant l'éloge de l'ignorance » ; question sur « la création de la terre en six jours : pas en six jours de vingt-quatre heures - Mais la Bible l'affirme ? - Pas que je sache ». D'où la question sur la création du soleil le quatrième jour de 24 heures avant l'apparition du soleil. Bryan répond qu'il s'agit de périodes dont il ignore la durée. Darrow dit qu'elles auraient donc pu durer des millions d'années (p. 132).

Le procureur Stewart demande le but de ces questions. Bryan dit que c'est pour ridiculiser la religion. Darrow réplique que c'est pour empêcher les bigots de dominer l'enseignement. Bryan constate que c'est l'aveu de la volonté de discréditer la Bible (pp. 131-132).

Darrow continue avec une question sur Ève crée avec la côte d'Adam et sur la femme de Caïn alors qu'Adam et sa famille étaient seuls sur terre (pp. 133-134) ou « Bryan croyait-il que Dieu avait puni le serpent en le condamnant à marcher sur son ventre. [...] Alors, selon vous, comment les serpents se déplaçaient-ils avant ce moment-là ? » Rires dans la salle. Interruption de séance. Les avis du public sont très partagés (p. 134). Le lendemain, « le juge fit rayer la déposition de Bryan du procès-verbal. [...] Toute autre question que ''Scopes a-t-il enseigné l'évolution'' serait irrecevable » (p. 135).

Pragmatisme manipulateur

Le procès du singe s'achevait. La défense attendait la condamnation et Darrow demanda qu'elle eût lieu à l'unanimité pour pouvoir contester la constitutionnalité de la loi. Scopes fut condamné à 100 $ le 21 juillet 1925. Mais le verdict fut cassé en appel un an plus tard pour une question de forme en maintenant ainsi la constitutionnalité de la loi (pp. 136-137). Justice divine. Bryan mourut pendant sa sieste le 26 juillet suivant (p. 138).

Le Texas, le Mississippi, la Louisiane et l'Arkansas interdirent d'enseigner l'évolution (p. 139). Golding en conclut que « l'anti-évolutionnisme passa de mode [...] tout au moins publiquement » et au nom de la seule autocensure, alors que la chasse aux enseignants se poursuivit. Faute d'archives, il minimise la répression qu'il rappelle pourtant. Il semble croire que l'absence de débat explicite signifie que le phénomène n'existe pas. La loi Butler restera pourtant en vigueur dans l'État du Tennessee jusqu'au 16 mai 1967, comme il l'indique en note, p. 156.

Golding s'essaie à une analyse symbolique qui renvoie dos à dos les partisans de l'évolution et ceux de la Bible comme « deux absolus politico-philosophiques chers aux Américains » parce que le procès n'a rien résolu et qu'on a vu réapparaître la question plus tard, comme avec l'intelligent design (dont on parlait au moment de la rédaction du livre), qui demande qu'on enseigne la théorie de l'évolution comme une théorie et non un fait (pp. 141-142). Ce n'est pas inexact. La science est faite de théories révisables et non de dogmes.

L'auteur en vient à s'interroger sur la question des mythes collectifs (p. 146) et la sorte de religion civile américaine fondée sur la Bible (p. 150), constitutive de son identité culturelle (p. 151). Il semble considérer que l'opinion religieuse est plus américaine que la science, pourtant universelle, comme prétendait l'être la religion. Le problème de ce procès était plutôt le projet d'imposer des programmes scolaires par la loi, sur la base de croyances religieuses plutôt que sur la science : « On avait déposé devant la Chambre des représentants du Tennessee en 1924 une proposition de loi qui aurait donné à pi la valeur légale de 3 "d'une part parce que c'était plus facile pour faire des calculs et d'autre part parce que la Bible décrit des vases de Salomon comme ayant une circonférence trois fois plus grande que leur diamètre" (Voir 1 Rois, 7:23) » (pp. 163-164, note 4). Le contexte actuel rappelle donc que le populisme politique américain s'oppose à la science de longue date. Ce petit livre explicite son mode original d'argumentation, mais semble un peu trop le consacrer. Ce qui est surprenant est plutôt qu'aujourdhui cette démarche de négation de la science « au nom du peuple » semble avoir été adoptée par le néopopulisme européen, sur le modèle de la « "protestantisation" du catholicisme et du judaïsme aux États-Unis » dont parle Golding (p. 149).

Jacques Bolo

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