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Conneries / Méthodologie - Février 2017

Harry G. Frankfurt, De l'art de dire des conneries (On Bullshit) (2005)

Résumé

Harry G. Frankfurt tente de réparer l'oubli de théoriser les conneries qui pullulent pourtant dans l'histoire de l'humanité. Mais il n'évite aucune des chausse-trapes habituelles qui permettent de les produire en pagaille en philosophie.

Harry G. Frankfurt, De l'art de dire des conneries (On Bullshit), Traduit de l'anglais par Didier Sénécal, éd. Mazarine, Paris, 2017 (2005), 75 p.

Je venais de faire un compte rendu du livre de Frankfurt, De la vérité, pour répondre aux questions de post-vérité rappelées par la campagne électorale américaine de 2016. Voilà que son précédent livret, De l'art de dire des conneries (On Bullshit), vient juste d'être réédité ce mois-ci. Il avait été rapidement épuisé à l'époque de sa première édition française, et je n'avais pas pu me le procurer. Il y a quelques années pourtant, j'avais pu le lire dans sa version originale anglaise qui traîne sur Internet, mais je me demandais s'il s'agissait de la version intégrale parce que c'est un tout petit fascicule. Il mérite le nom de livre uniquement parce qu'il a été délayé sur 66 pages de texte, avant-propos compris (il existe une limite bibliologique officielle de 49 pages pour un livre, selon l'Unesco en 1964). Frankfurt en était conscient quand on lui a proposé d'en faire un livre, mais l'éditeur lui a dit : « On peut jouer sur les marges, sur les polices de caractères et sur la taille des pages » (Avant-Propos, p. 14). Les mauvais esprits pourraient aussi considérer qu'il n'y a pas que le contenu qui peut être de la fumisterie.

Un peu avant la première parution de L'Art de dire des conneries, en 2005, je voulais moi-même écrire un livre sur le sujet avec le mot « connerie » dans le titre, et j'avais été un peu vexé d'avoir été pris de vitesse. J'ai finalement écrit un livre sur La Pensée Finkielkraut, en 2012, ce qui revient au même. L'existence de « bullshits/conneries » est une évidence qui est seulement refoulée par les convenances ou l'hypocrisie scientifiques. Mais le roi est nu et tout le monde est au courant. Et d'ailleurs, chacun dit des conneries à un moment ou à un autre. Ce qui peut aussi expliquer une certaine indulgence.

L'originalité de ce texte de Frankfurt, datant de 1984/1985, est qu'il s'agit d'un échantillon de travail que doit produire chaque fellow du Whitney Humanities Center de Yale. On admire l'ouverture d'esprit américaine. Mais son propos consiste seulement à coucher sur le papier, pour ne pas dire graver dans le marbre, ce qui est évidemment très courant à l'oral, comme Frankfurt l'admet honnêtement : « je me suis simplement efforcé de comprendre ce que je voulais dire chaque fois que je manifestai mon opposition ou mon dédain à l'égard de quelque chose en le qualifiant de « connerie » - une réaction irréfléchie qui m'est assez coutumière » (Avant-Propos, p. 13).

Il n'est pas exact de dire que le livre n'attaque pas les philosophes postmodernes (p. 13), comme l'avait bien compris un fellow physicien en visant la présence de Derrida à Yale, qualifiée par lui de « capitale mondiale du baratin » (p. 12). Mais le livret suivant de Frankfurt sur la vérité les vise de façon plus explicite, sinon très pertinente. Dans ce premier ouvrage fondateur sur les conneries, Frankfurt déclare vouloir mieux définir le terme, mais ça reste quand même un peu vaseux, sans doute parce qu'il n'a pas pris la peine d'entreprendre des recherches documentaires poussées (pp. 19-20) et se contente d'aller voir l'Oxford English Dictionary en négligeant les autres langues parce qu'il ne connaît pas les mots correspondants (dit-il dans la version originale), comme s'il n'y avait pas aussi des dictionnaires bilingues. C'est supposer un peu trop que le problème soit une question de mots, selon le biais philosophique connu.

Frankfurt commencera par commenter quasiment mot à mot (pp. 20-28) la définition de « humbug » (fumisteries, sornettes) par Max Black dans son livre The Prevalence of Humbug (Prédominance de la fumisterie, 1985). Le mot « humbug » peut signifier « conneries prétentieuses » (surtout en anglais) et cela concerne effectivement les intellectuels en général. La question se pose de l'intention explicite de tromper qui suscite chez Frankfurt une glose sur les « états d'esprit », inspirée sans doute de la « philosophie de l'esprit » anglo-saxonne, qui justement ressemble beaucoup à du baratin et qui, en général, me fait mourir d'ennui. L'exemple de mentir sur une somme d'argent dans sa poche est particulièrement mal choisi (pp. 28-29), alors que celui de Black sur la grandiloquence de politiciens invoquant « les valeurs » est un bon exemple du baratin ampoulé habituel (p. 30).

Mais Frankfurt, pour refuser la fumisterie, préfère bizarrement se référer à Wittgenstein revendiquant comme devise des vers de Longfellow sur le travail méticuleux des artisans d'autrefois (pp. 33-34). Cette forme de « c'était mieux avant » me paraît plutôt équivalente aux conneries des politiciens. D'autant que Frankfurt se livre immédiatement aux gloses philosophiques habituelles sur le sens littéral du travail merdique par allusion au sens de bullshit (« merde de taureau »), en allant jusqu'à commenter ridiculement le fait qu'« un excrément, en effet, n'est ni conçu ni fabriqué, mais largué ou coulé » (p. 35). Le traducteur s'amuse bien : en français, on dit aussi « couler un bronze » pour « chier ». Ce qui est donc d'autant moins pertinent, puisque couler un bronze relève du monde de l'art et de l'artisanat. En outre, si on utilise bien « merdique » ou « merde » pour qualifier en français un travail mal fait, on dit aussi paradoxalement « chiadé » (issu de « chier ») pour un soin méticuleux. Les images linguistiques sont différentes selon les langues et ne constituent pas des preuves philosophiques. Frankfurt notera d'ailleurs lui-même que le baratineur professionnel des relations publiques chiade son travail (p. 36). Quant à la merde de vache, tout le monde sait bien que le fumier est très utile pour l'agriculture. Bref, on nage dans les conneries étymologiques habituelles de la philosophie.

Frankfurt en rajoute une couche avec une anecdote bidon de la vie de Wittgenstein qui prend au mot l'expression « comme un chien (qui vient de se faire écraser) » répliquant à la personne qu'il visitait à l'hôpital qu'elle ne sait pas ce qu'un chien éprouve (pp. 37-38). Lucidement, Frankfurt corrige la récrimination de l'amie malade qui voulait se faire plaindre en envisageant la possibilité de son incompréhension d'une plaisanterie du philosophe visant à l'asticoter (p. 38). Bien vu ! Mais Frankfurt admet aussi que l'interprétation initiale est possible, surtout venant de Wittgenstein : on ne prête qu'aux riches (pp. 39-40). Pourquoi Frankfurt rentre-t-il alors quand même dans le jeu (de langage) en glosant sur la connerie supposée que Wittgenstein mettrait au jour consistant à s'identifier à la souffrance de l'animal ? Frankfurt venait pourtant bien de dire qu'il s'agissait d'une simple expression métaphorique. Le philosophe n'est donc pas sérieux en parlant de « cette absence de tout souci de vérité, cette indifférence à l'égard de la réalité des choses constitue l'essence du baratin » (p. 46) pour qualifier l'usage d'une expression courante, dont Wittgenstein exigerait qu'elle soit littérale : « [la malade] devrait placer au premier rang de ses priorités la distinction du vrai et du faux [sur son état mental] alors qu'elle n'y accorde aucune attention » (p. 45). Je préférais l'explication en termes d'asticotage qui signifierait que Wittgenstein est quand même un peu moins con qu'il en a l'air. On peut effectivement étudier l'autre hypothèse, à condition que le qualificatif de connerie s'applique correctement. En l'occurrence, il concernerait l'exigence de littéralité par Wittgenstein et non de l'emploi usuel d'une expression imagée.

L'idée de taquinerie précédente conduit ensuite Frankfurt à s'intéresser aux cas des déconnages (plutôt des garçons) ou des papotages (« des soirées entre filles ») qui se caractériseraient plutôt par l'aspect ludique d'interactions plus relâchées (pp. 46-47) ou au cas des corvées inutiles des « gaîtés de l'escadron » (p. 50). Il s'agirait donc de simples blagues ou âneries, dont les participants ne sont pas dupes (pp. 48-49).

On voit ici le procédé qui consiste à faire le tour des usages du terme « connerie » et ses dérivés, mais en glissant régulièrement vers l'idée de prendre les expressions au sens littéral. Cette fois il le fait avec « c'est du vent » (hot air), rapprochée d'ailleurs d'« excrément » (pp. 52-54). Tant qu'à faire, le traducteur aurait pu les associer à « pet foireux » du célèbre « Ta mère fit un pet foireux et tu naquis de sa colique » comme insulte des cosaques zaporogues au sultan de Constantinople selon Guillaume Apollinaire.

Mais Frankfurt cite ici Ezra Pound pour évoquer l'idée de « pas raconter des conneries » comme exigence populaire de vérité. Le problème est ici de distinguer éventuellement le bluff du mensonge ou des contrefaçons (bien que l'extrait en question ne soit pas très bien choisi non plus). Il en vient ensuite à parler longuement du roman d'Éric Ambler, Sale histoire (1985), où un père conseille à son fils : « ne mens jamais si tu peux t'en tirer en racontant des conneries » (p. 58). Le but de Frankfurt est d'envisager qu'« un menteur tient compte de la vérité [...] le baratineur n'est pas tributaire de telles contraintes » (p. 65). Ce n'est pas certain. Les conneries doivent paraître convaincantes. C'est le problème de la fiction. Le vrai problème est plutôt de savoir s'il s'agit de tromper ou non, sachant que la fiction peut tromper aussi, outre le problème des mythes comme fausses explications devenues légendaires ou sacrées.

Justement, c'est sans doute ce qui amène Frankfurt à parler de saint Augustin et de ses sept catégories de mensonges intéressés et une huitième qui trompe pour le seul désir de tromper (pp. 66-67). Elle est rapprochée du baratineur qui finit par ne plus se soucier du tout de la vérité (p. 70). Frankfurt mentionne aussi la rengaine sur ceux qui parlent de ce qu'ils ignorent (p. 72), et c'est alors qu'il mentionne la référence aux postmodernes qui remplacent la vérité par la sincérité (pp. 73-74) en leur opposant l'objectivité comme moyen d'avoir prise sur le monde et sur soi. C'est ces questions que Frankfurt développera dans son second fascicule, De la vérité. Et sa brochure se termine ici en laissant cette impression de bâclé dont il parlait.

* * *

Il me semble plutôt que le vrai problème des conneries en tant que telles est plutôt de savoir si ceux qui les racontent (politiciens, philosophes et autres bonimenteurs) finissent par les croire eux-mêmes ou si tout le monde finit par faire semblant, comme dans l'histoire des Habits neufs de l'empereur. Le conte d'Andersen me paraît être la véritable référence du traitement de la question, sous réserve d'un moindre optimisme quant à la reconnaissance des erreurs.

Frankfurt aurait dû essayer de trouver de meilleurs exemples au lieu de parler de la connerie en faisant semblant de définir ce que tout le monde connaît très bien. Un exemple à mieux creuser pourrait être celui du jugement très désabusé de l'abbé Coignard d'Anatole France à propos de ce « mentir vrai » des réformateurs :

« Leur plus grande misère sera de se résigner à l'impuissance, et de parler au lieu d'agir. Ils deviendront des rhéteurs, et de très mauvais rhéteurs, car le talent, apportant avec lui quelque clarté, les perdrait. Ils devront s'étudier à parler pour ne rien dire, et les moins sots d'entre eux seront condamnés à mentir plus que les autres. En sorte que les plus intelligents deviendront les plus méprisables. » (Les Opinions de Jérôme Coignard, p. 108).

La philosophie consiste effectivement dans la nécessité de trouver une expression correcte de ce qui n'est qu'implicite, mais on observe à l'oeuvre qu'elle s'enlise dans des développements vaseux qui prennent justement la forme des conneries dont il était question. Il serait salutaire, pour ne pas dire philosophique, de s'en apercevoir et de le théoriser correctement. Mais dans ce cas, ce ne serait plus des conneries philosophiques. Concrètement, il faudrait au moins corriger les erreurs d'interprétations en revoyant sa copie, et s'appuyer sur une méthode d'observation qui caractérise plutôt les sciences humaines. L'excuse de toutes ces conneries réside précisément dans la situation d'échec (provisoire) à trouver une bonne explication. Nous avons bien affaire à l'essence de la condition humaine.

Jacques Bolo

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