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Méthodologie (Philosophie) - Décembre 2016

Sandra Laugier contre Pascal Engel

Résumé

Guerre de tranchées dans la philosophie universitaire à propos de Trump et de la post-vérité pragmatique. Rhétorique scolastique as usual.

L'université est coutumière de ces chamailleries de cour d'école, sur le mode des « querelles d'Allemand » ou de Clochemerle. À l'occasion de la victoire de Donald Trump à l'élection présidentielle américaine 2016, Sandra Laugier (prof. de philosophie à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne) lance une attaque virulente, dans Libération, contre Pascal Engel (prof. de philosophie à l'École des hautes études en sciences sociales) qui avait eu le malheur de tenter une analyse de la question de la « post-vérité » dans Le Monde.

Engel « anti-américain »

Pascal Engel est naturellement concerné par cette question de la vérité, en tant que spécialiste de logique et de métaphysique. Avec son article : « Trump ne demande pas qu'on croie ce qu'il dit, mais qu'on croie en lui » (Le Monde, 17 novembre 2016) Engel proposait benoîtement d'« affirmer les droits de la vérité, de la correspondance des paroles aux faits et aux vertus de la preuve [...] face au triomphe de la foutaise et du cynisme ». Engel analyse la question en ne considérant pas Trump comme un menteur classique ou un postmoderniste relativiste, mais comme un bonimenteur qui dit des conneries, pourvu que ça marche. Engel s'autorise du livre d'Harry Frankfurt, De l'art de dire des conneries (On Bullshit), dont il reprend grosso modo la thèse, pour ce terme « connerie », si peu académique (au moins dans les écrits, évidemment).

Engel se trompe en imaginant que Trump a inventé une nouvelle façon de mentir en politique. Schopenhauer, dans L'art d'avoir toujours raison, montrait bien les mécanismes rhétoriques qui permettent de se tirer de toutes les situations de débat. Ce philosophe, au XIXe siècle, ne faisait d'ailleurs que reprendre de façon plaisante les leçons de la rhétorique antique. Au cours de cette longue histoire, on admire la constance depuis l'élite de l'Agora grecque ou du Sénat romain, en passant par les docteurs de l'université allemande issus de la scolastique, jusqu'aux spin doctors américains (conseillers en communication). Au passage, dans sa critique de l'escroquerie intellectuelle, Engel se trompe aussi en calomniant injustement le joueur de flûte de Hamelin : ce n'est pas parce que ce prestataire de service en dératisation joue du pipeau qu'il est un menteur. Dans le conte, c'est même le contraire.

Pascal Engel est aussi naïf en disant que « le plus étonnant n'est pas que ces méthodes existent, mais qu'elles marchent ». J'ai déjà eu l'occasion de dire que la stratégie de l'étonnement philosophique repose simplement sur une mauvaise information (ou sur une rhétorique de bonimenteur qui fait semblant de s'étonner de ce que tout le monde sait, au mieux pour des motifs didactiques). Comme on vient de le voir, les mensonges ou les conneries de politiciens marchent depuis l'antiquité.

La vraie gaffe d'Engel consiste à prendre au mot un autre professeur qui explique Trump par le pragmatisme en ces termes : « le pragmatisme ne déclare pas que la vérité relève de son domaine : ce qui est vrai est ce qui sera vrai en dernière instance après beaucoup d'expériences », car les profs aiment placer leur credo respectif. Et Engel de surenchérir contre ce courant pragmatiste (américain) : « Benito Mussolini disait : 'William James m'a appris que l'action doit être jugée par ses résultats.' Le trumpisme est un pragmatisme vulgaire. » Mal lui en a pris !

Laugier contre-attaque

C'est ici qu'intervient la réplique de Sandra Laugier dans Libération : « Trump abaisse le débat jusqu'en France », qui vise nommément Engel, car il « profite sordidement de l'élection de Trump pour exprimer sa haine… du pragmatisme américain ». Elle rappelle que pour le pragmatisme philosophique : « la vérité n'appartient à personne, elle n'est pas affaire d'autorité mais émerge de l'expérience et de la vie. Et n'en est pas moins vraie. » Les écoles philosophiques n'aiment pas qu'on piétine leurs plates-bandes. Il vaut mieux se tenir à l'écart de leurs murs réciproques qui courent sans failles tout le long de leurs frontières disciplinaires protégées par des bandes armées de paramilitaires. Pas besoin d'un Trump pour les renforcer.

Laugier s'énerve inutilement en faisant semblant de croire qu'Engel considère Trump comme un philosophe pragmatiste : au pire, Engel dit que Trump a la même relation au pragmatisme que celle de Mussolini à William James. Ce n'est pas tout à fait pareil. Et cela ne mérite pas non plus d'invoquer la loi de Godwin pour cette référence à Mussolini, déjà parce que la citation est exacte, ensuite que l'invocation du nazisme pour les partisans de Trump est avérée et pertinente, et surtout parce que le reproche godwinesque quand il est bien question de nazis est précisément un truc de nazis qui prétendent défendre la liberté d'expression. Faut pas trop déconner non plus !

Comprendre un énoncé de ce genre correspond justement à ce qu'on appelle la pragmatique linguistique, qui devrait consister à décoder ce qui est implicite quand cet énoncé n'est pas littéral (« Est-ce que vous avez l'heure ? » pour « Quelle heure est-il ? »). Mais il est vrai que cette pragmatique linguistique dérive souvent vers à peu près n'importe quoi chez certains linguistes, et c'est bien le problème. Ils en font une sorte de théorie philosophique de la vérité où l'implicite devient plus vrai que le littéral.

Ici, au pire, l'article d'Engel se permettait simplement une vacherie au passage contre ses collègues de la tendance qui a remplacé la sienne à la Sorbonne. Et Laugier lui répond sur le même mode. Le fait qu'ils convoquent tous deux la vérité ou la science, en s'accusant mutuellement de les trahir relève de la sociologie des pratiques universitaires (pour ceux qui se font des illusions à cet égard) qui ressemblent beaucoup aux détestations notoires entre politiciens. À l'université, on parle de jugement par les pairs. L'amour de la vérité pourrait nous conduire à généraliser l'imputation de ce comportement à toute la condition humaine, mais la méthodologie scientifique correcte conseille de savoir se limiter à un objet plus circonscrit.

C'est bien de querelle de chapelle qu'il s'agit quand Laugier écrit qu'Engel « vise la communauté sans cesse croissante de ceux qui travaillent en France et en Europe dans le champ du pragmatisme, en utilisent les méthodes de pensée, et se soucient du vrai, mais certainement pas de Pascal Engel. » On s'amuse bien à la Sorbonne. Elle critique la prétention de son adversaire à « déterminer la valeur philosophique des uns et des autres », mais ne se gêne pas elle-même pour décréter que l'école qu'elle défend est « la part la plus dynamique, diverse et créative de la recherche contemporaine en sciences sociales et en philosophie », des fois qu'on ne serait pas au courant, sur le mode (pragmatique) publicitaire dans l'université.

Une petite maladresse de Laugier réside dans l'invocation du patronage du fondateur du pragmatisme, « Charles S. Peirce [qui] moquait déjà en 1898 ceux qui, sortant du séminaire, 's'enflamment d'un désir d'amender leurs vies et celles des autres', pulsion 'radicalement incompatible avec la tâche de la recherche scientifique' », alors qu'elle venait de se revendiquer des « pragmatistes John Dewey et William James [comme] une source d'inspiration pour la pensée sociale, et souvent vus, avec Ralph W. Emerson, comme les pères fondateurs intellectuels de la démocratie » ou de briguer pour son école de pensée un quasi-monopole de « la vraie recherche, engagée et féconde [...] sur le terrorisme, la démocratie, les inégalités et les mobilisations, l'analyse des stratégies de l'ignorance scientifique ». On remarque aussi qu'elle joue un peu sur le terme « engagée » que la bonne pragmatique linguistique devrait distinguer.

De la vérité

La question de savoir si le pragmatisme savant est différent du pragmatisme vulgaire notoire des Américains ordinaires et des business men est d'ailleurs un débat qui remonte à l'origine du pragmatisme philosophique, au tournant du XXe siècle. Même l'emprunt contemporain par Mussolini correspondait à la problématique philosophique classique de l'opposition entre la connaissance et l'action. Le « pragmatisme vulgaire » consiste à prendre le parti de l'action contre la connaissance (les intellos, les bobos, les profs de philo, etc.). C'est dans l'air du temps.

On a pu entrevoir, à travers les citations pour ou contre, que le pragmatisme philosophique consistait en fait à vouloir résoudre la contradiction entre la connaissance pure et l'action brute en fondant la vérité sur « les résultats » (plutôt que sur les dogmes ou sur l'autorité). Cela ne s'est pas révélé satisfaisant, à l'époque. C'était déjà considéré comme une mentalité vulgaire d'Américains, et on en est toujours là, parce qu'au fond tout cela n'est pas très clair et que le débat n'est visiblement pas tranché au sein de l'université.

On pourrait aussi considérer que la théorie de la science chez Popper s'inspire du pragmatisme en disant que c'est la confrontation à l'expérimentation qui valide provisoirement les conjectures. Mais, du point de vue pragmatique, cela concernerait donc tout autant les énoncés scientifiques que les comportements sociaux ou matériels ordinaires, car chacun agit précisément avec son propre niveau de connaissance. L'erreur classique de la philosophie sur ce point est qu'elle semble considérer que la science la plus développée est partagée magiquement par une sorte de sujet abstrait. En outre, la difficulté me paraît reposer sur le biais académique selon lequel le monde illustre la théorie au lieu que la théorie décrive le monde tel qu'il fonctionne déjà sans elle : Trump n'a pas besoin d'être partisan de James ou de Peirce pour être pragmatique ou même pragmatiste.

Toujours en retournant dans le monde réel, Engel était aussi assez optimiste en disant : « Qui a cru en son mur mexicain, y compris parmi ses électeurs red necks ? » qu'il traduit comme « électorat blanc ouvrier » (qui correspond plutôt à « petits-blancs »). Il vaudrait mieux traduire « red necks » par « réactionnaires ». Mais sur la question de la croyance, comme dit le poète, c'est sans doute plus compliqué : certains y croient, certains espèrent que ce sera fait, d'autres ne sont pas dupes, mais fonctionnent sur le principe des bateleurs politiques qui veulent « donner un signal fort ». C'est tout le problème de la croyance. Peirce disait qu'on ne faisait que changer de croyance. Engel devrait le savoir. Laugier aussi, mais ce n'est pas son propos. Elle fait de la politique en essayant d'éliminer l'adversaire idéologique ou la concurrence professionnelle. J'ai eu l'occasion de dire que Peirce se trompait en oubliant les hypothèses. Au lieu de douter seulement de ce que disent les autres, un universitaire ne devrait pas être obligé de croire ce qu'il dit lui-même. C'est une version très anticipée du consensus, qui est toujours loin d'être acquis.

On voit donc que cette question de la post-vérité correspond bien au monde moderne où la connaissance est considérée comme relative ou fondée sur des hypothèses révisables. Engel a tort en disant que Trump n'est pas post-moderne. On pourrait plutôt dire qu'il est un « post-moderne vulgaire » : Engel cite un partisan de Trump, Myron Ebell, climato-scepticisme, qui a déclaré : « Je pense vraiment que les gens devraient se méfier de l'autorité. Plus on vous dit de croire quelque chose, plus vous devriez le mettre en question. » Si c'est pas post-moderne ce relativisme libertaire ! On peut penser qu'il y est encouragé par le fait que les universitaires eux-mêmes ne sont pas d'accord entre eux. C'est ce désaccord interne à l'université qui sape l'autorité de la science (à supposer qu'il y eût jamais un consensus où que ce soit). En général, on interprète mal l'expérience de Milgram qui consistait à tester l'obéissance d'un cobaye en lui faisant envoyer des décharges électriques à un comparse des expérimentateurs. Ce qu'on constatait réellement était que certains cobayes cessaient d'obéir quand les scientifiques commençaient à ne plus être unanimes.

Outre la quantification de ces différences individuelles, une analyse correcte concernerait plutôt la question de la « dissonance cognitive », qui confronte les représentations des acteurs sociaux à la situation médiatique où ils sont constamment bombardés d'informations. Chacun essaie de maintenir un semblant de cohérence en utilisant, précisément, les méthodes de mauvaise foi évoquées par Schopenhauer pour les raisons « pragmatiques » censées permettre l'action. La solution courante n'est généralement pas très originale puisqu'elle consiste à se raccrocher à la référence à d'anciens dogmes, à la tradition ou aux anciennes autorités scientifiques. Solutions qui ont pourtant échoué à convaincre leurs opposants, puisqu'on en est là où l'on en est. Le vrai problème de la raison est de convaincre. Se regarder le nombril entre convaincus (scientifiques ou non) n'est pas très probant.

Dans mon livre sur l'intelligence artificielle, pour résoudre ces questions, j'avais parlé de la distinction de différents critères de validité. La philosophie classique opposait essentiellement critère de vérité logique et critère de vérité empirique. Mais il faut distinguer aussi un critère subjectif, un critère intersubjectif, un critère pragmatique, un critère technique. Je parlais aussi de la fameuse « lutte pour la vie dans la cité scientifique » (cf. Lemaine et Matalon). On voit ici qu'elle continue.

Jacques Bolo

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