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Culture / Éducation - Août 2016

Elena Ferrante : L'amie prodigieuse (2011)

Résumé

Les trajectoires divergentes de deux petites filles d'un quartier populaire de Naples dans l'Italie de l'après-guerre.

Elena Ferrante : L'amie prodigieuse : Enfance, Adolescence, Traduit de l'italien par Elsa Damien, coll. « Folio », ed. Gallimard, Paris, 2016 (2014), 434 p.

J'étais tombé sur quelques critiques favorables de ce livre récent et j'ai décidé de me changer les idées en découvrant un auteur que je ne connaissais pas et que personne ne connaît d'ailleurs, puisqu'il s'agit d'un pseudonyme d'un écrivain masqué.

Tout commence quand Lila Cerullo, l'ancienne amie de la narratrice Elena Greco, a disparu depuis quinze jours. C'est le prétexte pour celle qui est devenue écrivaine de mettre par écrit tous les souvenirs de son amie si prodigieuse. Cet inutile flash-back crée une ambiguïté. La justesse du ton du livre, qui a sans doute fait son succès, tient à ce qu'il est écrit du point de vue de l'enfant, alors qu'on s'attendait quand même à une certaine distance des souvenirs de l'adulte qu'elle est devenue. C'est très bien rendu. On a l'impression de ne pas pouvoir atteindre les étagères du haut. Pendant une longue première partie, l'imaginaire enfantin donne du monde des adultes, ou de la rudesse de celui des enfants de ce quartier pauvre de Naples de l'après-guerre, un arrière-goût de fantastique un peu gore. On se demande si ça ne va pas dégénérer en Stephen King. Mais ça se calme naturellement à mesure que les petites filles grandissent.

Le principal intérêt de cette tranche de vie napolitaine réside effectivement dans cet essai de reconstitution de la psychologie enfantine. Le principe du roman est d'exprimer une subjectivité. C'est tout ce qui compte. Évidemment, l'effet de réalité peut être complètement fabriqué puisque cela ne prétend pas être une biographie authentique. On est bien obligé de s'en contenter et de faire comme si cela correspondait quand même au contexte réel de la vie de deux petites filles dans l'Italie des années 1950. Le caractère particulier du roman concerne la fascination de la narratrice par son amie. Peut-être l'attention est-elle trop concentrée sur cette sorte d'admiration ou de dépendance subjective.

L'autre point crucial de la situation concerne la description d'une époque où les enfants commençaient à travailler à quatorze ans (en France aussi). Comme l'indique la quatrième de couverture, la narratrice poursuivra ses études au lycée alors que son amie, plus douée, ira travailler à la cordonnerie de son père. Ma curiosité pour ces questions éducatives est ce qui m'a décidé à acheter le livre. On y montre parfaitement le vécu des élèves en classe, l'influence des professeurs à cette époque et l'attitude des parents à l'égard des études et de l'entrée dans la vie active. Il est étonnant que la prof du collège (éprise de compétition) n'ait pas réussi à pousser une fillette que ses performances scolaires rendaient étonnante, alors qu'elle a soutenu la narratrice, plus moyenne. Mais c'étaient bien les parents qui décidaient au final. Et l'élève était rebelle en classe, ce qui ne lui donnait un prestige qu'auprès de ses camarades.

Le passage a l'adolescence des deux jeunes filles et de leurs camarades, les relations entre filles et garçons dans ce milieu relativement clos de quelques familles, décrit bien l'environnement de l'époque. La violence larvée évoque bien celle de l'Italie du sud telle qu'on l'imagine dans ces milieux populaires ou simplement celle de cette période un peu partout. Cela paraissait plus normal qu'aujourd'hui. Les hiérarchies internes et externes sont bien conscientes chez tous les acteurs, enfants et adultes.

Chacune des amies suivra sa voie dans le cadre de son environnement social, professionnel ou scolaire, en se perdant parfois de vue et se retrouvant de loin en loin. Contre une approche inspirée de Bourdieu en matière d'inégalités scolaires, malgré une apparente confirmation de ses thèses, le poids des déterminismes sociaux ne paraît pas seulement en cause. L'opposition des deux trajectoires en fait une étude différentielle au sein du même milieu.

Le roman insinue, à plusieurs reprises, que la divergence de destin scolaire résulte d'un choix ou d'une responsabilité personnelle de chaque fillette, davantage que ce que la réalité des circonstances le voudrait. On a plutôt l'impression que la narratrice justifie subjectivement son parcours à partir de son point de vue d'enfant, de son admiration et de son envie souvent déçues par les réactions parfois cruelles de son amie Lila. Les péripéties semblent plutôt relever de la nécessité de jouer un jeu que les individus ne comprennent pas vraiment.

Est-ce ainsi que les filles vivent ?

Jacques Bolo

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