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Références / Histoire / Politique - Février 2016

Henri Guillemin : Nationalistes et Nationaux (1870-1940)

Résumé

Plutôt qu'une histoire du nationalisme, Henri Guillemin voit la période comprise entre la Commune et la Collaboration comme la conjuration de l'oligarchie affairiste pour anéantir le mouvement socialiste.

Henri Guillemin : Nationalistes et Nationaux (1870-1940), coll. « Idées », n° 321, ed. Gallimard, Paris, 1974, 478 p.

Henri Guillemin (1903-1992) connaît un regain de notoriété grâce aux réseaux sociaux où sont diffusés les enregistrements de ses anciennes conférences télévisées sur différents sujets historiques ou littéraires (La Commune, la Révolution française, l'Affaire Dreyfus, Napoléon, Pétain, Jeanne d'Arc, Voltaire, Rousseau, Lamartine, Flaubert, Hugo, Zola, Vallès, etc.). Excellent conteur, il avait déjà marqué son époque par sa présence à l'écran. Il eut la particularité de représenter une sorte de christianisme d'extrême gauche, lui-même issu du mouvement « Le Sillon », dirigé par Marc Sangnier (1873-1950), dont Guillemin était un proche (il a épousé la fille du secrétaire de ce courant). En 1910, ce mouvement a été condamné par le pape Pie X.

Comme le choix de dates du titre l'indique, cette enquête historique sur le nationalisme concerne la période qui va de la Commune à la Collaboration. Bizarrement, la thèse de Guillemin consiste à considérer que le nationalisme n'en est pas un, et qu'il s'agit simplement du masque de l'oligarchie affairiste pour écraser le mouvement populaire incarné par le socialisme. Cela peut se résumer à la position du communisme orthodoxe qui a tendance à nier les contradictions secondaires (idéologiques) au profit des « contradictions principales » (économiques). Du coup, on perd forcément l'explication du succès du nationalisme, puisque le nationalisme n'existe pas. La répétition des expressions « braves gens », « gens de bien », « honnêtes gens », pour parler des nantis, finissent aussi par agacer un peu. À l'oral, ça pouvait peut-être mieux passer dans les conférences.

Le livre commence néanmoins par un rappel du bellicisme des Girondins de la Révolution française pour des motifs mercantiles, comme Guillemin l'avait indiqué dans ses livres et conférences sur cette période et sur Napoléon (qu'il considère comme l'homme de main des affairistes). L'explication est sans doute que Guillemin identifie nationalisme et bellicisme, ce qui lui permet de contester le nationalisme de la droite, puisqu'il la constate capitularde et pacifiste à la fin du XIXe siècle. Il considère même que l'instauration définitive de la République, après la Commune, est une sorte de complot d'une oligarchie royaliste, dirigée par Thiers, pour usurper la légitimité populaire (pp. 16-18). L'anticléricalisme de la Troisième République détournerait l'attention populaire de la contestation sociale et l'éducation morale renforce l'ordre social. Le colonialisme assurant les débouchés industriels.

Guillemin minimise le nationalisme germanophobe issu de la perte de l'Alsace-Lorraine au prétexte de l'opposition royaliste à la guerre et à la colonisation (p. 31). Il ne prend en compte ce nationalisme que lorsque le bellicisme et le pacifisme s'inversent. L'internationale socialiste est passée par là, mais son pacifisme ne résistera pas, comme on le sait, à la mobilisation de 14 et à l'assassinat de Jaurès. Guillemin pourrait dire que le socialisme a toujours eu un problème avec la question nationale. Mais il s'attache plutôt à montrer les manoeuvres politiciennes pour s'emparer du Maroc (pp. 67-69) contre les prétentions allemandes (ce dont il avait parlé dans une autre conférence) ou de l'affaire d'Agadir, du Congo et du Cameroun (pp. 90-93). Finalement, la Première Guerre mondiale est surtout vue comme le résultat de la réussite du parti de la guerre, des affairistes des deux camps, qui a piégé l'Allemagne (p. 146).

Le déclenchement du premier conflit mondial semble d'ailleurs surtout motivé par la stratégie parlementaire consistant essentiellement à empêcher la révolution socialiste et la création d'un impôt sur le revenu, dont les dépenses de guerre contraindront néanmoins l'adoption (p. 150). Après sa défaite, Guillemin remarquera qu'on accorde à l'Allemagne une force militaire suffisante « pour écraser les rouges » (p. 153).

La faille du livre de Guillemin, à qui on peut accorder la dénonciation de ces stratégies oligarchiques ou simplement politiciennes, consiste à considérer que le nationalisme de l'élite n'existe pas dans la mesure où ce qui compte est la défense de ses intérêts de classe. Inversement, il est ému devant le patriotisme populaire « répétant peut-être la leçon apprise, mais à laquelle il croyait totalement » (p. 160) d'un de ceux qui ne sont pas revenus de la boucherie de 14-18. Claironner que les vrais « nationalistes » c'est nous, alors que les autres sont des « nationaux » exonère « le peuple » de toute responsabilité et ne comprend pas ce qu'est le nationalisme, en l'assimilant seulement au bellicisme et en oubliant le sens de l'antidreyfusisme sur lequel Guillemin avait pourtant fait une série d'émissions. La « nation » est effectivement le peuple (souverain), mais ce n'est pas le nationalisme. Le « peuple souverain » n'est pas non plus le populaire. Il était d'ailleurs déjà largement constitué de notables pendant la Révolution française. Le gauchisme robespierriste de Guillemin serait simplement une tendance, ou un anachronisme marxiste, s'il n'était pas plus vraisemblablement une illusion qui se laisse attendrir, comme on vient de le voir, par la foi du charbonnier patriotique du petit peuple ou de son invocation. Guillemin faisait de même pour le christianisme en idéalisant les images d'Épinal comme Jeanne d'Arc, à qui il avait consacré une série de conférences et un livre, dont la vision avait été contestée par les historiens universitaires.

Après la guerre, le carriérisme personnel des parlementaires et les intérêts des puissants s'opposeront à l'utopie du Président Wilson d'une Union européenne sur le modèle des États-Unis (p. 160). Le démembrement des Empires centraux et les profiteurs de guerre pilleront l'industrie allemande, et l'annexion d'une partie de l'Union soviétique au profit de la Pologne (p. 163) expliquera la suite. L'Après-guerre se livrera à une hystérie antiboche, comme celle adressée par le célèbre historien Lavisse aux plénipotentiaires de Versailles : « Vous allez mentir, car le mensonge vous est congénital » (p. 185) qui ne relève donc pas d'une conscience de classe. Les indemnités aux industriels allemands pour la perte de la Lorraine et l'occupation de la Ruhr par la France[1] provoqueront l'effondrement du mark (pp. 186-190) ainsi que le début des troubles révolutionnaires et nationalistes aboutissant au nazisme en 1933.

L'Entre-deux-guerres sera analysé sur le même mode de la critique de la défense des intérêts des riches contre les revendications populaires, accentuée par la phobie du communisme russe. Après « le cléricalisme... » le radical Sarrault (1869-1943) déclarera : « le communisme, voilà l'ennemi » (p. 202) et les républicains et radicaux se rallieront à la défense des intérêts financiers. Les ligues et les revues fascistes prospéreront (pp. 219-220), après une défiance initiale à l'égard du fascisme italien de la part de l'Action française : « Maurras accusait Valois d'être payé par les Italiens » (p. 222).

Fondamentalement, Guillemin rejoint en fait l'opinion chrétienne de Bernanos sur la bourgeoisie (pp. 231-232 et passim). Le monothéisme s'accorde bien au monisme économique de l'explication marxiste. Guillemin reprend explicitement le thème d'époque des « deux cent familles » qui détiennent le véritable pouvoir économique (et même moins dira-t-il) à qui il associera quand même les « experts » sous « la fiction juridique de la souveraineté populaire » (pp. 234-237). On peut aussi lire ces critiques de la classe politique comme une version du ton antiparlementaire présent à gauche ou à droite. Le Komintern, devant la montée du fascisme, du nazisme et le putschisme des ligues en 1934, devra appeler en catastrophe au Front populaire avec les socialistes, pourtant voués aux gémonies bourgeoises peu de temps auparavant.

Guillemin reconnaîtra d'ailleurs les désillusions syndicales : « Merrheilm, le militant métallo, bête noire du patronat avant 14, avouera tristement l'échec de ses grand espoirs : les masses, dira-t-il, je n'ai jamais pu les réveiller qu'avec des questions de salaire » (p. 248). Selon Sternhell & al., c'est ce corporatisme qui avait conduit les Italiens vers le volontarisme fasciste. Les gauchistes expliqueront l'échec de 1936 par la timidité des réformes socialistes. Mais on pourrait leur opposer que si toute la presse est de droite contre seulement Le Populaire et L'Humanité tirant à 200 000 exemplaires chacun et deux hebdos, Marianne et Vendredi (p. 256), le rapport de force n'est pas en faveur de ces représentants du peuple qui ne représentent qu'eux-mêmes. D'où la réplique fascisante du pacifiste Gustave Hervé : « Hitler, c'est le gouvernement du peuple » abusé qu'il était par les déclarations du Führer (p. 272), et d'où le glissement progressif vers le fascisme des divers socialistes nationaux, « gauche populaire » d'alors.

Guillemin analysera encore les péripéties internationales qui suivront en fonction du déclenchement de la guerre (on connaît mieux l'histoire après coup), et de la bourgeoisie utilisant Hitler comme rempart contre le communisme. Dans la presse bourgeoise, les pactes germano-soviétiques de 1926 (p. 209) et du 23 août 1939 (p. 320) incrimineront les rouges, mais pas l'encerclement par les trois fascismes (espagnol, italien, allemand) pour lesquels les sympathies de droite seront fréquentes, malgré l'antigermanisme traditionnel de Maurras et son Action française (pp. 270-288). Et il se développe un pacifisme pro-nazi où le bellicisme est « la guerre des juifs » (pp. 300-305). Tout ça pour permettre à Guillemin de réaffirmer de façon un peu puérile que le fascisme est international alors que les vrais nationalistes (patriotes), c'est nous, la gauche, oubliant la dépendance des communistes envers l'Union soviétique. Guillemin joue simplement sur le mot « nation » et l'illusion que cette question concerne d'abord la guerre. Il reprochera donc à L'Humanité de commenter le pacte germano-soviétique en termes pacifistes (p. 326). Cela peut effectivement être considéré comme une contradiction de l'époque. Mais il est plus exact de penser que le fascisme est réellement national, d'abord tout simplement parce qu'il est nationaliste, et qu'il s'allie donc naturellement avec d'autres nationalismes.

Guillemin est ambigu sur la question du pacifisme et de l'idéologie de part et d'autre dans l'immédiat avant-guerre (pp. 300-330). Le nombre d'inconditionnels de la paix à gauche sera minimisé (p. 330) même s'il s'agissait de personnalités influentes. Ces confusions étaient fréquentes chez les intellectuels d'alors. Mais Guillemin remarque justement qu'on interdit L'Humanité et qu'on déchoit les députés communistes sans inquiéter les pro-nazis (p. 337). Les livraisons de bauxite à l'Allemagne continueront via la Suisse après le déclenchement de la guerre (p. 347-8). Il a donc tendance à y voir une conjuration plus qu'une convergence.

L'incurie militaire totale de l'armée française qui a conduit à la défaite pourrait davantage être assimilée franchement à une trahison. L'arrivée au pouvoir de Pétain est présentée comme le résultat d'un complot, revanche contre le Front populaire, préparé de longue date, avec de nombreuses complicités politiciennes françaises et des contacts directs avec les régimes fascistes, facilités par le fait que Pétain était lui-même ambassadeur de France en Espagne. L'armée est considérée par la hiérarchie militaire comme innocente de la défaite. Tout est mis sur le dos des politiques (p. 422) et ceux d'entre eux qui veulent continuer le combat sont considérés comme des traîtres (p. 416).

Cette conclusion nous offre une belle galerie portraits de fascistes, malgré les quelques rares politiciens lucides, qui ne le restent généralement pas. Cela nous montre le délitement intellectuel général. Le pétainisme incarne finalement assez bien l'idéal régressif où « chaque couche sociale a sa place » (p. 466). Mais ce modèle social général est issu de l'idéologie antirépublicaine chrétienne avant le ralliement officiel à la République par Léon XIII. Guillemin rappelait, en début de son livre, la persistance de l'opposition des évêques royalistes et de l'armée (p. 45).

Outre son parti pris catholique, Guillemin se polarise beaucoup trop ses analyses sur l'approche économique, cédant sans doute à l'influence marxiste dominante de l'après guerre. Son christianisme populaire y trouvait peut-être une absolution à son populisme. Mais cette origine théologique d'un monde statutaire correspond mieux à la réaction romantique médiévale du début du siècle, illustrée par le livre de Max Scheler, L'homme du ressentiment. L'accusation de la finance apatride, non-nationale, avec le renfort d'un marxisme naïf, peut plutôt être considérée comme une illustration ou une explication de la dérive des contemporains. D'autant que le fascisme découle aussi logiquement de la pensée étatiste. Tout cela complèterait la fameuse thèse de Sternhell concernant son origine intellectuelle française.

Jacques Bolo

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1. Pour l'anecdote, mon grand-père personnel y a participé et une de mes tantes est d'ailleurs née en Allemagne. Retour.

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