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Références / Culture - Septembre 2015

Anatole France : Les Opinions de Jérôme Coignard

Résumé

Les réflexions apologitico-hérétiques de l'abbé Coignard nous ouvrent sur l'abîme de la condition humaine. Vous qui entrez ici, perdez toute espérance.

Anatole France : Les Opinions de M. Jérôme Coignard recueillies par Jacques Tournebroche, ed. Calmann-Lévy, Paris, (1893) 1948, 256 p.

Je connaissais depuis longtemps le titre de ce livre d'Anatole France qui m'intriguait un peu, tout autant que la notoire détestation de son auteur par les surréalistes. C'est quand même un texte un peu curieux, avec son style d'une virtuosité laborieuse qui mérite les longues citations suivantes comme aperçu. L'auteur utilise l'artifice de la découverte d'un texte oublié recueillant les idées de l'abbé Jérôme Coignard, ayant vécu à la fin de l'ancien régime, qu'on peut lire comme une anticipation désabusée de la prochaine Révolution française et des péripéties politiques du XIXe siècle. Son disciple, Jacques Ménétrier, surnommé Tournebroche, nous rapporte les conversations issues de rencontres et de discussions diverses, classées méthodiquement par thèmes. Au final, les opinions en question ne sont pas si éloignées des miennes.

L'auteur campe en Coignard une sorte de sage désabusé, qui conserve les limitations dogmatiques d'un ecclésiastique de son époque, mais ne pose aucune limite à sa réflexion sur les moeurs et le monde. Sa lucidité n'a d'égale que son fatalisme. On a du mal à ne pas penser que ces réflexions ne tiennent pas compte de l'expérience historique postérieure, où Anatole France porte un regard sans complaisance sur son époque et anticipe même les déceptions des expériences politiques et sociales suivantes. Il est à mille lieues de la mythologie républicaine qu'on imagine être celle du tournant du XXe siècle.

À travers le personnage que l'auteur a choisi d'incarner, on pourrait voir dans ce livre une sorte de condamnation laïque des impuissances de la pensée consolatrice de la religion. Ce qui est montré est plutôt une liberté de conscience totale qui s'oppose à la fois aux oeillères du conservatisme et aux illusions des réformateurs. L'impuissance qui en découle est principalement due à la résistance des relations humaines, dans un mélange de prudence et de résignation :

« Si Jacques Tournebroche renonça sciemment au pénible honneur d'irriter par un éloquent écrit la foule des sots et des méchants, on ne peut qu'admirer son bon sens et le tenir pour le digne élève d'un maître qui connaissait les hommes.  » (p. 8).

Les opinions de Coignard sont celles d'Anatole France quand, en introduction des mémoires factices, il commente la Révolution française jusque dans ses fondements philosophiques :

« Quand il mourut, Jean-Jacques n'avait pas encore remué le monde par l'éloquence de la sensibilité la plus vraie unie à la logique la plus fausse. [...] Rien ne ressemble moins à la philosophie de Rousseau que celle de M. l'abbé Coignard. Cette dernière est empreinte d'une bienveillante ironie. Elle est indulgente et facile. Fondée sur l'infirmité humaine, elle est solide par la base. À l'autre, manque le doute heureux et le sourire léger. Comme elle s'assied sur le fondement imaginaire de la bonté originelle de nos semblables, elle se trouve dans une posture gênante, dont elle ne sent pas elle-même tout le comique. C'est la doctrine des hommes qui n'ont jamais ri. [...] Robespierre vénérait la mémoire de Rousseau. Il eût tenu M. l'abbé Coignard pour un méchant homme. [...] La folie de la Révolution fut de vouloir instituer la vertu sur la terre. Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous. Robespierre croyait à la vertu : il fit la Terreur. Marat croyait à la justice : il demandait deux cent mille têtes. » (pp. 21-22).

L'abbé Coignard ne se faisait pas d'illusions non plus sur la force des institutions en général et celles de son temps en particulier, dans ce qu'elles ont d'ailleurs d'intemporel, comme on peut encore le constater récemment, sur le même sujet :

« Je doute, monsieur, qu'une loi ou ordonnance puisse avoir l'effet que vous dites. J'en juge par les filles de joie, qui sont à elles seules, en une année, l'objet de plus d'édits qu'il ne s'en rend dans un siècle pour tous les autres corps du royaume et qui n'en exercent pas moins leur négoce avec une exactitude qui tient des forces naturelles. » (p. 94).

Ce qui n'empêche pas pour autant l'abbé d'anticiper les réformes futures par l'antiphrase toute voltairienne du discours que lui oppose un convive trop conservateur :

« Je ne vous entends pas, monsieur, dit l'autre en buvant un petit coup de vin. Toutes les barbaries gothiques ont été retranchées de nos lois et coutumes, et la justice est aujourd'hui d'une politesse et d'une humanité excessives. Les peines sont exactement proportionnées aux crimes et vous voyez que les voleurs sont pendus, les meurtriers roués, les criminels de lèse-majesté tirés à quatre chevaux, les athées, les sorciers et les sodomites brûlés, les faux-monnayeurs bouillis, en quoi la justice criminelle marque une extrême modération et toute la douceur possible. » (p. 228).

Le statut de religieux facilite la tâche pour penser que la justice n'est pas de ce monde :

« Les juges [...] sont hommes, c'est-à-dire faibles et corruptibles, doux aux forts et impitoyables aux petits. Ils consacrent par leurs sentences les plus cruelles iniquités sociales, et il est malaisé de distinguer dans cette partialité ce qui vient de leur bassesse personnelle, de ce qui leur est imposé par le devoir de leur profession, qui est, en réalité, de soutenir l'État dans ce qu'il a de mauvais autant que dans ce qu'il a de bon, de veiller à la conservation des moeurs publiques, ou excellentes ou détestables, et d'assurer, avec les droits des citoyens, les volontés tyranniques du prince, sans parler des préjugés ridicules et cruels qui trouvent sous les fleurs de lis un asile inviolable. » (pp. 244-245).

D'où la conséquence désabusée :

« Mon bon maître regarda tristement couler l'eau comme l'image de ce monde où tout passe et rien ne change. » (p. 247).

Coignard a surtout abandonné toute illusion sur la politique et ceux qui se voudraient réformateurs. Sur ce point, on se dit effectivement que l'adage « plus ça change, plus c'est la même chose », s'applique parfaitement :

« Leur plus grande misère sera de se résigner à l'impuissance, et de parler au lieu d'agir. Ils deviendront des rhéteurs, et de très mauvais rhéteurs, car le talent, apportant avec lui quelque clarté, les perdrait. Ils devront s'étudier à parler pour ne rien dire, et les moins sots d'entre eux seront condamnés à mentir plus que les autres. En sorte que les plus intelligents deviendront les plus méprisables. » (p. 108).

Le relativisme est la loi humaine :

« [...] le juste et l'injuste sont affaire de raisonnement et [...] c'est un sujet dont les sophistes seuls décident. – Quoi ! mon bon maître, m'écriai-je avec une douloureuse surprise, vous prétendez que la justice dépend des raisons d'un sophiste, et que nos actions sont justes ou injustes selon les arguments d'un habile homme. Cette maxime me choque plus que je ne saurais dire. » (pp. 138-139).

Heureusement pour lui, Coignard peut rassurer son disciple en utilisant le recours bien pratique de la référence à la justice divine. Paradoxalement, elle sert plutôt de principe de réalité contre les idéalistes.

Ce fatalisme est la règle. Les sophismes apparents du byzantinisme ecclésiastique participent de la gloire de l'ordre naturel. Contre son disciple qui s'indignait naïvement que l'imposture intellectuelle soit récompensée par l'élection à l'Académie, Anatole France confectionne doctement ce genre de fantaisies tout aussi sophistiques :

« La médiocrité triomphe à l'Académie. Où ne triomphe-t-elle pas ? La voyez-vous moins puissante dans les Parlements et dans les Conseils de la Couronne, où, sans doute, elle est moins à sa place ? Faut-il donc être un homme rare pour travailler à un dictionnaire qui veut régler l'usage et qui ne peut que le suivre ? Les académistes ou académiciens furent institués, vous le savez, pour fixer le bel usage en ce qui regarde le discours, pour purger le langage de toute antique et populaire impureté et pour que ne reparût plus un autre Rabelais, un autre Montaigne, tout puant la canaille, la cuistrerie ou la province. On assembla à cet effet des gentilshommes qui savaient le bon usage et des écrivains qui avaient intérêt à le connaître. Cela fit craindre que la compagnie ne réformât tyranniquement la langue française. Mais on vit bientôt que ces craintes étaient vaines et que les académistes obéissaient à l'usage, bien loin de l'imposer. [...] C'est une compagnie qui professe la politesse, et qui s'est attiré par là un grand renom chez les peuples étrangers et particulièrement parmi les Moscovites. Vous n'avez pas l'idée, mon fils, de l'admiration que l'Académie française inspire aux barons allemands, aux colonels de l'armée russe et aux milords anglais. Ces Européens n'estiment rien au-dessus de nos académiciens et de nos danseuses. J'ai connu une princesse sarmate d'une grande beauté qui, de passage à Paris, recherchait impatiemment un académicien, quel qu'il fût, pour lui immoler aussitôt sa pudeur. » (p. 164).

Le fond de la pensée de Coignard est bien dans une sorte de goût du paradoxe qui démonte les illusions de ceux qui prétendraient pouvoir réformer ce qu'ils jugent injuste, comme le montre l'échange avec son ami libraire :

– Je vous appelle rebelle, monsieur Rockstrong, parce que vous n'avez pas réussi. On est rebelle quand on est vaincu. Les victorieux ne sont jamais rebelles.
– L'abbé, vous parlez avec un cynisme dégoûtant.
– Monsieur Rockstrong, il m'est pénible de vous entendre parler d'honnêtes gens et de coquins dans les affaires publiques. Ces termes simples pouvaient suffire à désigner le bon et le mauvais parti dans ces combats d'anges qui furent livrés au Ciel, avant la création du monde, et que votre compatriote Jean Milton a chantés avec une excessive barbarie. Mais sur ce globe terraqué les camps ne sont jamais, tant s'en faut, si exactement divisés, qu'on puisse discerner, sans préjugé ou complaisance, l'armée des purs de l'armée des impurs, ni seulement distinguer le côté du juste du côté de l'injuste. En sorte qu'il faut bien que le succès demeure le seul juge de la bonté d'une cause. Je vous fâche, monsieur Rockstrong, en disant qu'on est rebelle quand on est vaincu. Pourtant, lorsqu'il vous arriva de monter au pouvoir, vous n'endurâtes point la rébellion. (p. 172-174).
[...] Vous fûtes condamné sur un réquisitoire ridicule du lord chancelier, pour une collection de libelles dont aucun, en particulier, ne tombait sous le coup des lois de l'Angleterre  ; il est vrai que, dans un pays où l'on peut tout écrire, vous fûtes puni pour quelques écrits pleins de sel ; il est vrai que vous fûtes frappé dans des formes inusitées et singulières dont la majestueuse hypocrisie cachait mal l'impossibilité de vous atteindre par des voies légales ; il est vrai que les milords qui vous jugèrent étaient intéressés à votre perte, puisque le succès de Monmouth et le vôtre les eût infailliblement tirés à bas de leurs fauteuils. Il est vrai que votre perte était décidée d'avance dans les conseils de la Couronne. Il est vrai que vous échappâtes par la fuite à une sorte de martyre médiocre à la vérité, mais pénible. Car la prison perpétuelle est une peine, alors même qu'on peut raisonnablement espérer d'en sortir bientôt. Mais il n'y a là ni justice ni injustice. Vous fûtes condamné pour raison d'État, ce qui est extrêmement honorable. Et plus d'un parmi les lords qui vous condamnèrent avait conspiré avec vous vingt ans auparavant. Votre crime fut de faire peur aux gens en place, et c'est un crime impardonnable. Les ministres et leurs amis invoquent le salut de l'État quand ils sont menacés dans leur fortune et dans leurs emplois. Et ils se croient volontiers nécessaires à la conservation de l'empire, car ce sont pour la plupart des gens intéressés et sans philosophie. Ce ne sont pas pour cela des méchants. Ils sont hommes, et c'est assez pour expliquer leur pitoyable médiocrité, leur niaiserie et leur avarice. Mais qui donc leur opposiez-vous, monsieur Rockstrong ? D'autres hommes également médiocres et plus avides encore, étant plus affamés. Le peuple de Londres les eût subis comme il subit les autres. Il attendit votre victoire ou votre défaite pour se prononcer. En quoi il fit preuve d'une singulière sagesse. Le peuple est bien avisé, quand il estime qu'il n'a rien à gagner ni à perdre à changer de maître.
«Ainsi parla l'abbé Coignard, et M. Rockstrong, le visage brûlé, les yeux en feu, la perruque flamboyante, lui cria avec de grands gestes, du haut de son échelle :
– L'abbé, je conçois les voleurs et toutes les espèces de coquins de la Chancellerie et du Parlement. Mais je ne vous conçois pas, vous qui, sans intérêt apparent, par malice pure, soutenez des maximes qu'ils ne professent eux-mêmes que pour leur profit. Il faut que vous soyez plus méchant qu'eux, puisque vous l'êtes avec désintéressement. Vous me passez, l'abbé !
– C'est signe que je suis philosophe, répondit doucement mon bon maître. Il est dans la nature des vrais sages de fâcher le reste des hommes. Anaxagore en fut un illustre exemple. Je ne parle pas de Socrate, qui n'était qu'un sophiste. [...] L'état de gazetier, dans lequel vous excellez, a poussé jusqu'à la dernière perfection la partialité merveilleuse de votre esprit, et victime de l'injustice vous n'êtes point un juste. Ce que je dis là me brouille du coup avec vous et avec vos ennemis, et je suis bien sûr de n'obtenir jamais du ministre de la feuille un gros bénéfice. Mais je prise la liberté de la pensée plus haut qu'une bonne abbaye ou qu'un gros prieuré. J'aurai fâché tout le monde, mais j'aurai contenté mon coeur, et je mourrai tranquille. [...] (pp. 175-178).

La théorie de l'abbé n'en est pas moins intéressante :

« Les révolutions, répliqua mon bon maître, se font pour conserver les biens acquis, non pour en gagner de nouveaux. C'est la folie des nations et c'est la vôtre, monsieur Rockstrong, de fonder sur la chute des princes de vastes espérances. Les peuples s'assurent de temps en temps, par la révolte, la conservation de leurs franchises menacées. Ils n'acquièrent jamais par cette voie des franchises nouvelles. Mais ils se payent de mots. Il est remarquable, monsieur Rockstrong, que les hommes se font tuer facilement pour des mots qui n'ont point de sens. » (pp. 190-191).

La pensée de Coignard, moraliste/amoraliste, ne croit surtout plus aux arguments des révolutionnaires qu'il considère comme des stratégies parmi d'autres ou une tromperie pour ceux qui les croient : « combattre les gens en place n'est qu'une niaiserie, quand ce n'est pas un moyen de vivre et de se pousser dans le monde. » (p. 186).

Le fond de l'affaire, et la conclusion du livre, reposent sur l'accablement devant l'impuissance de la raison :

« Tournebroche, mon fils, vous me voyez tout à coup incertain et embarrassé, balbutiant et stupide, à la seule idée de corriger ce que je trouve détestable. Ne croyez point que ce soit timidité d'esprit : rien n'étonne l'audace de ma pensée. Mais prenez bien garde, mon fils, à ce que je vais vous dire. Les vérités découvertes par l'intelligence demeurent stériles. Le coeur est seul capable de féconder ses rêves. [...] Il faut, pour servir les hommes, rejeter toute raison, comme un bagage embarrassant, et s'élever sur les ailes de l'enthousiasme. Si l'on raisonne, on ne s'envolera jamais. » (p. 252).

On se demande bien pourquoi Anatole France ne plaisait pas aux surréalistes ! Malgré son apparente apologie d'une lucidité désespérée, c'était bien une pensée de son temps. Elle anticipait l'irrationalisme du début du XXe siècle, qui a lui aussi conduit à de cruelles désillusions. On ne peut pourtant pas dire que les opinions de Jérôme Coignard ne nous avaient pas prévenus, en anticipant d'ailleurs que cela ne servirait à rien...

La littérature étanche l'impuissance.

Jacques Bolo

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