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Culture (Cinéma) - Juillet 2015

Woody Allen ou Le malentendu biographique

Résumé

Le travail de Woody Allen présenté sous le prisme biographiste de son personnage par une France culture décidément bien identitaire.

France culture, émission d'été Grande traversée : « Woody Allen story », par Julie Pérignon, réalisée par Gaël Gillon, de 9 h 09 à 11 h, du 13 au 19 juillet 2015.

13 juillet 2015 : « L'enfance ou les lignes de fuite »
14 juillet 2015 : « Manhattan ou le cordon ombilical »
15 juillet 2015 : « Les femmes, son miroir »
16 juillet 2015 : « Tourner, sans jamais s'arrêter »
17 juillet 2015 : « Les rêves d'un vieil homme »

13 juillet 2015 : Précédé de « Autour de la Grande traversée » dans les Matins d'été.

Woody AllenComme on le sait, Woody Allen fait l'objet d'une confusion permanente entre son oeuvre de réalisateur et son personnage de petit intello juif new-yorkais complexé et psychanalysé. Au moins au début de sa carrière, on pouvait le considérer comme une victime consentante du fait qu'il jouait lui-même souvent le personnage principal. Mais cette opinion sur lui a tendance à persister, encore et encore, et ces émissions de France culture n'y dérogent pas. Pourtant, au cours de cette longue série de cinq épisodes de presque deux heures chacun, plusieurs personnes, dont Woody Allen lui-même, disent six ou sept fois qu'il n'est pas le même dans la vie et dans les films. Et chaque fois, ça repart sur ce thème.

Cette identification identitaire de la fiction est assez inexplicable, puisqu'elle repose finalement quasi exclusivement sur un de ses premiers grands succès, Annie Hall (1973). Effectivement, on peut regretter que ce film n'ait pas donné lieu à une suite spécifique, une franchise, comme on dit aujourd'hui. On aurait vu avec plaisir un Annie Hall 2, 3,... Annie Hall au Tibet, Annie Hall contre Goldorak ou contre Derrida... Woody Allen a bien entretenu parfois la confusion. Mais ce n'est pas une raison pour tout interpréter en ces termes. Sa famille s'illusionne un peu en disant que « ses films ne sont pas autobiographiques, et les gens le savent. » Si un des commentateurs dit que « Personne ne pense que John Wayne se balade avec un six coups », tout le monde parle bien de sa psychanalyse, de son milieu juif de Brooklyn, de ses goûts littéraires intellos, de sa nostalgie du cinéma de sa jeunesse, etc.

Ce n'est d'ailleurs pas le seul malentendu. On peut s'interroger sur cette identification même. Malgré ses excès, le personnage d'intellectuel névrosé et obsédé sexuel correspond bien à une sorte de vision plus réaliste de la caricature habituelle des intellectuels par le cinéma américain. Elle concerne le plus souvent des nerds adolescents du club science des lycées. Le personnage emblématique de Woody Allen en est simplement la version adulte, alors que les ados en question habitent chez leurs parents et doivent obéir à la norme puritaine de ne pas concrétiser leurs aventures amoureuses. D'où, dans ces college movies, une mise en scène artificielle d'échecs qui se réduisent à des tentatives de découragement ou des leçons de morale. Dans la réalité, c'est plutôt contredit par le nombre de grossesses d'adolescentes. Les fictions américaines s'obstinent exagérément à entretenir la légende d'une innocence enfantine. Elles censurent les propos « explicites », puisque c'est le mot utilisé pour parler de sexe, bien que ça commence à changer surs les chaînes du câble. On peut penser que Woody Allen, dans les films concernés, a transposé chez l'adulte ces interdits perpétuant le code Hays grâce à l'artifice psychanalytique et sa référence régressive aux mères juives. On peut noter aussi que dans les films policiers, ce schéma sert aussi à expliquer les serial murders commis par les fils à maman sur le modèle de Psychose, d'Hitchcock. Et les feuilletons américains ont tendance à abuser de cet argument en sacralisant les psychiatres profileurs.

Concrètement, concernant le cas Woody Allen, le malentendu consiste à croire qu'il s'identifie aux intellectuels alors qu'il s'en moque, et qu'il se défend d'en être un. Ce genre d'erreur d'analyse est assez fréquent chez les intellos. On parle d'eux, ils sont contents. Ça conforte leur vanité à se croire le centre du monde. Ils prennent le truc au sérieux et dissertent sur les personnages comme s'il s'agissait de personnes réelles ou y voient la confirmation de leurs théories alors que ces fictions n'en sont qu'une illustration, d'où la confirmation d'ailleurs. De ce point de vue, Woody Allen est bien un intellectuel, puisque sa véritable thématique serait plutôt cette confusion de la réalité et de la fiction, qui est réellement présente dans de plus nombreux films. Et, comme le développe cette série d'émissions, le véritable Allen a tendance à laisser penser qu'il préfère le monde idéalisé du cinéma de la grande époque hollywoodienne de son enfance.

Toujours dans la perspective biographiste, la série d'émission commence par beaucoup développer la période d'enfance de Woody Allen, sans doute un peu trop réinterprétée, comme c'est souvent le cas pour les gens célèbres, d'après sa carrière future et le personnage qu'on lui prête. Il semble avoir été plus sportif qu'on le croit, d'où ses déclarations postérieures sur ses goûts personnels plébéiens de téléspectateur. C'est sans doute sa pratique des tours de magie qui l'aurait orienté vers le spectacle. Mais tous les enfants qui se passionnent pour une activité extra-scolaire de ce genre ne deviennent pas des professionnels. L'écoute de la radio l'aurait conduit à l'écriture de sketches après une carrière précoce de fournisseur de gags pour un journal, à 17 ans, puis pour les animateurs radios et les comiques de l'époque. L'émission insiste beaucoup sur sa carrière de stand up comedian, dans les années 1960, qui lui a donné son expérience de gagman au cinéma. Mais la présentation en est quand même un peu réduite à un déterminisme juif, alors qu'il s'agit précisément de son personnage à succès, qui lui colle à la peau pour l'éternité.

Ce déterminisme de l'enfance, du milieu et des débuts semble la clé de lecture permanente, avec l'alibi de la légitimité freudienne. Woody Allen l'a bien cherché. Ses premiers succès au cinéma, Prends l'oseille et tire-toi (1969), Bananas (1971), Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander (1972), Woody et les Robots (1973), sont plutôt des suites de gags, ou Guerre et Amour (1975) un pastiche facile. Concrètement, s'il n'avait fait que ça, Woody Allen serait juste un amateur dans l'histoire du burlesque au cinéma. Un décès précoce en aurait fait une légende, puisque c'est aussi comme ça que ça marche. Mais, bon, ce serait sans comparaison avec les grands du muet ou du parlant ou Jerry Lewis.

Annie Hall (1977), juste après, est un vrai miracle et la malédiction de l'artiste. On apprend dans l'émission qu'il s'agit d'une version remaniée après une première diffusion à une audience privée insatisfaite. Mais il s'agissait bien d'une reprise, pour le public international, du personnage bien rodé de ses one man shows. Pourtant, il est faux d'en faire l'alpha et l'oméga de son oeuvre et de sa personnalité. Immédiatement après, Intérieurs (1978) a cassé l'image. Disons le tout net, c'est mon film préféré de Woody Allen. Cette appropriation personnelle de la référence à Bergman est une réussite parfaite. Précisément, on y constate la thématique assumée d'une distanciation avec l'intellectualisme. C'est peut-être ce qui n'a pas plu. D'où le déni et le rejet, tout aussi aberrants l'un que l'autre, en ne jugeant pas ce film en lui-même et non pour son auteur. C'est bien l'assignation à son rôle de comique burlesque ou à son personnage d'intellectuel juif parodique qui permet à Jean Douché de dénigrer ce film comme une oeuvre d'autodidacte, condamnation infamante, qui singerait le maître scandinave ! Et le critique Georges Baxter osera même dire qu'« Intérieur est de loin un de ses plus mauvais films. » Faut pas mélanger les torchons de Brooklyn avec les serviettes suédoises ! Les critiques n'aiment décidément pas qu'un auteur prennent des libertés avec l'image qu'ils en ont.

La série d'émission de France culture identitaire continuera à ne parler de l'oeuvre que sous l'angle de la conformité à son personnage idéal et sous l'angle de cette régression nostalgique que Woody Allen partage sans doute un peu trop. Mais on ne peut vraiment pas dire qu'il fait toujours le même film. Au contraire, c'est peut-être justement le fait de faire des films trop différents qui provoque cette recherche d'un lien qu'on croit découvrir dans sa personne. On trouve assez facilement des liens avec son travail, sa ville, son histoire personnelle ou son époque dans Manhattan (1979), Stardust Memories (1980), Broadway Danny Rose (1984), Radio Days (1987), etc., mais Zelig (1983) avec son histoire d'homme caméléon ou La Rose pourpre du Caire (1985) avec l'acteur qui sort de l'écran, sont des histoires originales, qu'on n'identifie avec Woody Allen que parce qu'il les a écrites. De nombreux autres films parlent des relations homme-femme sans qu'il s'agisse forcément de réminiscence de sa vie privée à laquelle on les ramène pourtant.

Beaucoup de commentaires de l'émission laissent cette impression bizarre de se limiter à la conformation du personnage et de la personne. Il est probable que Woody Allen se prête un peu trop au jeu. Les dernières émissions parlent davantage de son travail concret de réalisation et de son fonctionnement en troupe familiale, autonome par rapport aux grands studios. On s'étend beaucoup sur sa personnalité qui semble être de meilleure composition avec son équipe qu'avec ses parents dans un extrait présenté. Mais Allen n'est pas toujours très convaincant dans ses réponses, par exemple quand il dit qu'il y a des Noirs dans ses films, contrairement à la question désormais classique attribuée à Spike Lee (ou à Robert Altman, selon Michel Ciment, dans la présentation de l'émission). Il semble plutôt qu'il en ait mis uniquement pour s'en défendre, dans Harry dans tous ses états (1997), une prostituée, et dans Mélinda et Mélinda (2004) sous la forme d'un de ses doubles. Son traitement de la question raciale le rendrait aussi assez français. Comme j'ai eu l'occasion de le dire dans mon livre sur Alain Finkielkraut, les intellectuels ont tendance à être d'autant plus antiracistes qu'ils tiennent les Noirs à l'écart dans des rôles stéréotypés. J'avais cité le film de Jean-Pierre Jeunet, Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain (2001), où une sorte de SuperParigote venge un employé arabe d'épicerie tenue par un rescapé de la coloniale, alors même que toutes les épiceries sont tenues par des Arabes depuis longtemps ! Le Paris de Jeunet est assez celui de Woody Allen.

Sur cet écart avec la réalité empirique sa véritable excuse serait plutôt, comme Allen nous l'avoue : « Je n'ai jamais revu aucun de mes films. » On devrait le condamner à les revoir en boucle pour l'éternité, pour vérifier. Ce point est important dans la compréhension technique de son oeuvre. Tout à son entreprise de production, de réalisateur et d'acteur jusqu'à une certaine période, Woody Allen est en permanence accaparé par une fuite en avant. C'est sans doute aussi pour cela qu'il a peut-être un peu trop tendance à réutiliser certains de ses tics artistiques sur lesquels les critiques polarisent leurs commentaires. Se serait-il limité volontairement à cause de son échec critique relatif avec Intérieurs ?

On soupçonne une certaine fausse modestie quand il nous dit : « Je suis le premier à reconnaître que je ne suis pas un perfectionniste [...] je ne suis pas un artiste dans le sens véritable du mot. » Il est pourtant assez méticuleux, mais cela pourrait s'expliquer par un rythme de création un peu trop soutenu qui ne lui laisse pas le temps de décanter ses sujets (pourtant très variés jusqu'au disparate) comme il le devrait. C'est dû à sa contrainte d'autoproduction. Malgré l'inconvénient habituel du formatage, l'avantage de toute une équipe de scénaristes hollywoodiens peut permettre une certaine distance et gommer certaines facilités subjectives en centrant mieux le scénario sur la cohérence des personnages ou en variant la perspective des gags. Chaque avantage a ses inconvénients. Qu'on le veuille ou non, avec leurs imperfections, les films de Woody Allen sont bien du cinéma d'auteur.

Filmographie de Woody Allen réalisateur

Lily la tigresse (1966), Prends l'oseille et tire-toi (1969), Bananas (1971), Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander (1972), Woody et les robots (1973), Guerre et amour (1975), Annie Hall (1977), Intérieurs (1978), Manhattan (1979), Stardust Memories (1980), Comédie érotique d'une nuit d'été (1982), Zelig (1983), Broadway Danny Rose (1984), La Rose pourpre du Caire (1985), Hannah et ses soeurs (1986), Radio Days (1987), September (1987), Une autre femme (1988), Crimes et délits (1989), Le Complot d'Oedipe Court-métrage du film New York Stories (1989), Alice (1990), Ombres et brouillard (1992), Maris et femmes (1992), Meurtre mystérieux à Manhattan (1993), Coups de feu sur Broadway (1994), Maudite Aphrodite (1995), Tout le monde dit I Love You (1996), Harry dans tous ses états (1997), Celebrity (1998), Accords et désaccords (1999), Escrocs mais pas trop (2000), Le Sortilège du scorpion de Jade (2001), Hollywood Ending (2002), Anything Else (La vie et tout le reste) (2003), Melinda et Melinda (2004), Match Point (2005), Scoop (2006), Le Rêve de Cassandre (2007), Vicky Cristina Barcelona (2008), Whatever Works (2009), Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu (2010), Minuit à Paris (2011), To Rome with Love (2012), Blue Jasmine (2013), Magic in the Moonlight (2014), L'homme irrationnel (2015) [source Wikipédia].

Jacques Bolo

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