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Économie / Politique - Juillet 2015

Crise grecque chimérique

Résumé

La crise grecque et son référendum de 2015 montrent que l'on confond économie et politique. L'escroquerie de la dette n'est pas celle que l'on croit (ni l'autre non plus). Et on oublie l'économie réelle pour invoquer un marxisme financier ! Une sorte d'Affaire Tapie, à fronts renversés, à l'échelle du continent.

Le référendum organisé en Grèce le 5 juillet 2015 pour approuver ou rejeter le plan européen destiné à faire face à la crise grecque a suscité la nouvelle forme de délire qui prévaut actuellement, tout spécialement dès qu'il est question de l'Europe. Déjà, l'objet même de ce référendum était absurde puisque le plan en question visait à résoudre l'éventualité de défaut de remboursement de la Grèce dont la date venait juste d'être dépassée. Puisque l'initiateur de ce référendum, Alexis Tsipras, appelait à voter « non », l'objectif invoqué consistait à lui donner une autorité politique pour négocier avec l'Union européenne. On sait ce qu'il advint quelques jours après le résultat qu'il souhaitait (61,31 % pour le non) : il acceptait des conditions encore plus dures que celles initialement prévues, avec la réserve qu'il obtenait effectivement une aide de 85 milliards, à plus long terme. Comme pour le rejet par la majorité des Français du Traité constitutionnel européen en 2005, il n'y avait pas de plan B.

Cette victoire du non a été interprétée par ses partisans comme une victoire de la démocratie (contre l'oligarchie européenne), de la volonté populaire contre les élites. La suite immédiate comme une trahison. Ce n'est évidemment pas le cas. Tout le monde sait bien que la « crise grecque » est simplement le résultat de la mauvaise gestion par la Grèce elle-même de son intégration à l'UE. Outre la précipitation générale pour les anciens pays de l'Est, celle de la Grèce avait eu lieu pour des raisons symboliques, sur le mode étymologique heideggérien, ou simplement pour l'organisation des Jeux olympiques en 2004. L'UE a déversé des milliards qui ont été mal utilisés ou détournés. Le clientélisme de l'État grec est encore plus flagrant qu'ailleurs. Cela pouvait plus ou moins être supporté par des artifices comptables, puisque la Grèce est un petit pays, jusqu'à la crise de 2008 qui a entraîné un serrage de la vis comptable, outre la doctrine habituellement dogmatique des institutions financières de l'Union (qui avait été mis en veilleuse pour l'intégration des pays de l'Est et de la Grèce).

La réponse politique à cette situation s'est organisée sur l'idée comique du « refus de l'austérité », qui est devenu le cri de ralliement de l'extrême gauche européenne et surtout française. Il est bien évident que l'austérité ne favorise pas la croissance. Mais la Grèce est dans cette situation précisément du fait qu'on a subventionné une sorte de relance artificielle depuis son intégration. Dire qu'il faut simplement continuer est le degré zéro de l'économie. Les économistes qu'on mobilise pour justifier cette orientation se discréditeraient définitivement s'il existait la moindre honnêteté des universitaires. Les gauchistes qui considèrent généralement l'économie comme une fausse science finissent de se décrédibiliser en se revendiquant de leur autorité quand ça les arrange. La politique est vraiment de la merde.

Ce qu'on peut accorder à l'extrême gauche est que l'élection de Tsipras a provoqué un certain affolement au sommet des institutions européennes. La droite retrouve ses vieux démons d'alliance avec l'extrême droite, et la gauche réformiste craint la contagion du modèle grec de Syriza et espagnol de Podemos en se voyant déjà marginalisée comme le Pasok grec et le PSOE espagnol. Les gauchistes s'imaginent déjà en martyrs d'un putsch à la chilienne contre Allende. Ils n'ont précisément pas analysé correctement cet épisode, où une élection minoritaire ne donne évidemment pas les pleins pouvoirs, et surtout n'annihile pas les forces pourtant identifiées comme réactionnaires (surtout l'armée). Le précédent de la dictature des colonels grecs, dans les années 1967-74, incite à la prudence. Mais ça, c'est de la politique (selon quelle fraction de l'élite prend le pouvoir, et selon quel mode), pas de l'économie, qui est autonome.

Fausse conception de la dette

Ironiquement, la solution proposée à la crise grecque est bien un endettement sur le mode de l'économiste allemand Schacht, de l'époque pré-nazie ! D'autant qu'on n'aura pas à le rembourser, puisque : « l'Allemagne est le pays qui n'a jamais remboursé ses dettes ». Il me semble qu'on néglige certains détails. Le marxisme universitaire brigue une autorité en s'affirmant keynésien, car ce n'est plus perçu comme très académique de se revendiquer du marxisme. Mais c'est l'université qui a gagné. Elle fonctionne en vase clos en se situant sur le seul plan de la théorie. Elle oublie l'histoire en faisant semblant de croire que c'est Keynes qui a résolu la crise de 1929. Au final, c'est plutôt la montée du nazisme et la Deuxième Guerre mondiale qui ont provoqué une relance. Faut-il parler d'une « destruction créatrice ? » OK. On peut admettre que l'avantage des guerres est la reconstruction qui suit.

Mais cette question de l'endettement est conçue de façon un peu bizarre, puisqu'elle consiste à réclamer la sortie de l'euro ou de l'Europe de la Grèce, avec une obligation de financement par l'Europe, en affirmant qu'on ne remboursera pas, parce que « la dette est illégitime ». On peut parler de créativité comptable, sur le mode  « prêtez-moi 100 milliards, je vous en rends 50, et encore, c'est pas sûr ». Mais ce n'est pas très malin. La conséquence évidente, en attendant, est de faire monter les taux ! D'où l'augmentation (illégitime) de la dette. Déjà, si on ne veut pas rembourser, il ne faut pas le dire avant. Ou plus simplement, si les taux sont trop élevés, c'est qu'on pense que les pauvres peuvent faire défaut. Or, la crise vient précisément du fait qu'on considère que les états ne peuvent pas faire défaut, sur le principe « too big to fail ». On prête donc sans limite. D'où la situation actuelle. Ces conceptions économiques relèveraient de la fumisterie si elles ne se fondaient sur la simple corruption.

J'ai déjà eu l'occasion de dire que cette question des taux était quasiment le seul problème des économies modernes. Les taux usuraires des crédits à la consommation font que les pauvres paient tout simplement la consommation des riches, qui eux, bénéficient de taux privilégiés sous le prétexte fallacieux qu'ils ne peuvent pas faire défaut. N'importe quel économiste devrait dire aux banquiers qu'un montant de 100 fois n est bien équivalent à n+n+n+n+n+n+...+n (cent fois). Bon, ils le savent. Mais la pratique professionnelle réelle obéit à des habitudes empiriques plus simples. Ici, c'est : « on ne prête qu'aux riches ». Ce n'est pas de la haute formalisation mathématique.

Bref, la théorie économique n'a pas été mise à jour depuis qu'on prête aussi aux pauvres, qui constituent un marché plus important dans une économie fondée sur le crédit. Et justement, la crise grecque correspond simplement au fait qu'on croit qu'il vaut mieux prêter à l'État grec (gros emprunteur, les commissions sont plus grosses) plutôt qu'aux citoyens grecs lambda, particuliers ou professionnels, qui pourraient rembourser selon leurs diverses capacités d'endettements. Certains feraient défaut. Ce que couvriraient les taux d'intérêt habituels. Mais si on prête à tous d'un coup, sous prétexte que leur gouvernement sert d'intermédiaire, il faut regarder si le gouvernement est capable de rembourser. Il semble que ce ne soit pas le cas pour la Grèce.

Bon, là aussi, il ne faut pas s'étonner. Si on prêtait à l'État grec, c'est aussi parce qu'il n'était guère plus endetté que les autres états. Refuser de prêter à la Grèce serait admettre que les autres dettes sont aussi douteuses. C'est d'ailleurs pour ça que d'aucuns prétendent qu'on ne remboursera jamais les dettes souveraines. De là à dire que le mécanisme réside simplement dans les commissions aux intermédiaires ou le clientélisme à la grecque, il n'y a qu'un pas. Mais prétendre qu'on ne rembourse jamais est une clause de style pour faire admettre qu'actuellement, ce sont les Chinois ou les Arabes qui financent les dettes américaines et européennes...

Économie ou politique ?

Très bizarrement aussi, puisque les gauchistes sont des partisans assez hystériques de l'État et de l'impôt, les Grecs bénéficient d'une indulgence irrationnelle à cet égard. Certes, le réflexe pavlovien qui tient lieu de pensée à certains déclenche immédiatement l'association Grèce/armateurs (à laquelle s'ajoute l'Église orthodoxe) comme source d'évasion fiscale. Mais c'est ignorer toutes les anecdotes croustillantes de fraudes et de privilèges qui font la joie des journaux de droite (qui semblent tout aussi contradictoirement prôner le civisme, entre deux publicités pour des investissements défiscalisés).

Un reportage d'« Envoyé spécial »,diffusé sur France2, ce début juillet 2015, nous a fourni une explication concrète de la nature de la crise grecque. Outre les détournements de fonds pour la rénovation du palais Tatoï, par exemple, le témoignage d'un docker est accablant pour le mode de fonctionnement du port du Pirée. Alors que la partie achetée par l'entreprise d'état chinoise Cosco fonctionne à plein régime, la partie conservée par les Grecs est déserte. Le docker nous explique que la pratique ancienne consistait à travailler lentement pour faire payer un loyer plus élevé aux affréteurs, en faisant en grève s'ils osaient se plaindre. La partie grecque n'a bénéficié d'aucun investissement, contrairement à la partie chinoise. C'est pourtant ce à quoi auraient dû servir les financements de l'UE. Cela aurait permis de procurer une rente au lieu de la sous-traiter à un investisseur privé étranger. Le problème est sans doute que le racket doit correspondre à la conception de l'État en vigueur en Grèce. Les érudits nous expliquent que c'était à cause de la domination ottomane qui s'est terminée au milieu du XIXe siècle. Mauvaises habitudes. On sait, en France, qu'il est difficile d'assimiler la différence entre impôts et contributions.

Les médias de gauche vont jusqu'à fournir des éléments prétendument objectifs (des « décodages », des « désintox », « contre les idées reçues ») selon lesquels les Grecs paient bien leurs impôts puisqu'ils sont retenus à la source (pour les fonctionnaires en particulier), et que les Grecs ne sont pas des fainéants puisqu'ils travaillent plus que les autres européens. Bon. Dans ce cas, où est donc le problème ? Pourquoi l'État grec manque-t-il de ressources ? Est-ce seulement le fait des armateurs et de l'Église ? Foutaises ! Ou malentendu ?  Outre les problèmes universels de fraude et d'évasion fiscale, il n'est pas question des impôts directs. La véritable question est plutôt de la difficulté de percevoir la TVA sur les achats en liquide, les charges sur le travail au noir, la particularité locale d'absence de cadastre... Notons au passage que si les retraites sont insuffisantes, quand on a deux emplois, dont un au noir, c'est bien sûr parce qu'on ne touche sa retraite que sur celui qui était déclaré. Et encore, si cet emploi était un emploi plus ou moins fictif obtenu par clientélisme politique, cette retraite est bien indue et grève le budget de la sécurité sociale locale. Le point important, économique, consiste à enregistrer que cet emploi public n'était pas productif et spoliait les autres Grecs. Ce n'est pas la faute de l'Union européenne.

Quand le chômage des jeunes est à 50% en Grèce et à 7% en Allemagne, cela indique surtout une conception particulière de la solidarité dans les pays du sud. De nombreuses interviews ont montré des Grecs qui se plaignaient de la difficulté des grands-parents à aider leur famille avec les réductions de salaires. Ils feraient mieux de partager le travail (comme les Allemands). Au passage, si les salaires ont diminué, c'est simplement parce qu'ils avaient doublé par clientélisme depuis l'adoption de l'euro, au lieu de faire les investissements - comme ceux du port du Pirée - qui auraient permis une augmentation solvable. Curieusement, les matérialistes ne considèrent plus que la richesse est liée à la production. Ils croient qu'il suffit de faire marcher la planche à billets nationale, et celle de l'UE... pour les souverainistes !

Un point qui concerne bien l'Europe est quand même la question des dépenses militaires. Il a dû être beaucoup plus facile d'emprunter massivement en promettant d'acheter des armes à la France et à l'Allemagne. On imagine les commissions et les dessous de table ! Mais c'est bien le gouvernement grec qui est responsable de sa politique de défense. Et il ne faut pas oublier que les militaires sont aussi des fonctionnaires qui coûtent d'autant plus cher qu'ils prennent une retraite précoce. On connaît aussi la pratique qui consiste à les faire monter en grade au dernier moment, pour augmenter leur pension. Mais ça, c'est la routine. Tout dépend bien au final du nombre de colonels.

L'affaire du Tapie oriental

L'anecdote amusante, sur le mode du délire hellénophile, est particulièrement flagrante dans les colonnes et les blogs de Médiapart. Le fait que l'extrême gauche arrive au pouvoir en Grèce fait fantasmer certains. Or, le parallèle entre l'endettement de la Grèce et la situation de Tapie à l'égard du Crédit lyonnais est assez comparable. Tapie était un homme d'affaires spécialisé dans le redressement d'entreprises en difficulté avec l'aide des banques. Il fonctionnait un peu sur le principe du quitte ou double, du « too big to fail » et de la fuite en avant, qui veut qu'à partir d'un certain taux d'endettement, ce sont les créanciers qui angoissent et pas le débiteur. L'inconvénient de son système reposait sur le fait qu'il s'agissait de prêts à court terme. À chaque échéance, c'est bien lui qui avait la pression. Quand Tapie est arrivé en bout de course, perdant ses soutiens politiques, un plus gros poisson s'est présenté qui a raflé la mise en rachetant Adidas. L'anomalie, d'où le conflit à rallonge et à rebondissement de l'« affaire Tapie », réside dans le fait que c'est sa propre banque qui a financé le rachat de l'entreprise Adidas par Robert-Louis Dreyfus, avec un montage plus ou moins légitime et un taux plus favorable que celui de Tapie. La banque, nationalisée à l'époque, a encaissé une forte plus-value. Quand les lecteurs de Médiapart soutiennent la Grèce contre les banques, ils prennent la position inverse de celle qui leur fait utiliser Tapie comme tête... de Turc, sous la houlette d'un des journalistes cofondateurs de Médiapart, Laurent Mauduit, qui s'acharne sur l'homme d'affaires depuis plusieurs années. Il est vrai que le Parti de gauche prend aussi la défense du camarade trader Jérôme Kerviel contre sa banque.

Le vrai problème de cette conception politique biaisée est de se revendiquer du peuple (grec) en critiquant les banques, alors que ce qu'on propose est simplement une création monétaire pour produire une relance. Le marxisme lui-même est devenu uniquement financier ! On fait semblant de croire que les Grecs sont pauvres, alors qu'ils sont plutôt des nouveaux riches qui ont cru avoir le niveau de vie des Allemands (où il y a aussi des pauvres) avec l'économie du Portugal. Comme je l'ai évoqué par l'opposition éclairante entre Chavez et Thatcher, on oublie tout simplement que ceux qui n'ont pas de pétrole, ou toute autre richesse (naturelle ou industrielle), ne jouent pas dans la cour des grands. Et ces richesses mêmes ne sont pas infinies.

Le cas de la Grèce est du même ordre. Sa seule grande richesse locale est le tourisme (les armateurs peuvent se délocaliser) avec, comme je l'ai mentionné ailleurs, l'inconvénient de la concurrence turque pour le tourisme populaire. Il n'est d'ailleurs pas malin de se fâcher avec les Allemands, pour le tourisme haut de gamme, du fait de leur engouement hellénistique traditionnel. La Grèce est simplement une région pauvre de l'Europe. On sait que l'idéal souverainiste n'est économiquement valide que pour les régions riches qui envisagent la sécession (Écosse, Catalogne, Lombardie...). Pour les autres, ce sont les économies d'échelle qui sont profitables. Ironiquement, le modèle actuel de l'extrême gauche et de l'extrême droite (au nom du peuple) est celui du « stade Dubaï du capitalisme », que j'ai aussi appelé la « monégasquisation », dont la réalité se diffuse un peu partout dans les « gated communities », sortes de bantoustans pour riches, entourés de pauvres qui y travaillent comme des travailleurs immigrés.

Si on veut être solidaire, les pays plus pauvres que la Grèce sont très nombreux dans le monde (et même en Europe). Et s'il existe plus de pauvres en Grèce à cause de la crise, 50% au lieu des 20% habituels de tous les autres pays, c'est bien qu'il existe 50% de riches. C'est un vieux truc des fonctionnaires français de se servir des pauvres, en particulier les précaires de la fonction publique, pour réclamer une augmentation. Ce n'est vraiment pas la peine d'exporter le procédé.

Jacques Bolo

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