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Société / Médias - Mai 2015

Le Pen est toujours dans les détails

Résumé

Drame familial au FN sur la reprise des tubes du vieux. Pour les journalistes, ça fait trente ans que ça marche. Pourquoi se gêner. Et pour quel résultat ?

Psychodrame bis. Après s'être payé Roland Dumas le 16 février, sur BFM TV, l'animateur Jean-Jacques Bourdin, le 2 avril 2015, même lieu, même heure, nous donne l'occasion de réentendre le coup des chambres à gaz comme « détail de la Seconde Guerre mondiale », où Jean-Marie Le Pen maintient sa fameuse déclaration de 1987 ! L'ancien leader du FN venait également de rappeler, dans une interview au magazine d'extrême droite Rivarol du 9 avril, qu'il n'avait « jamais considéré le maréchal Pétain comme un traître ». C'est vraiment dans les vieux pots que la soupe médiatique est la meilleure, puisque ce genre d'information ne nous apprend absolument rien qu'on ne savait déjà. On révise.

Pourtant, cette fois, Marine Le Pen en a profité pour « tuer le père » en l'excluant d'abord de la liste FN pour les élections régionales en PACA, pour l'affaire Pétain, puis de son poste de président d'honneur du FN, pour le détail qui fait tache. Virerait-elle politiquement correcte ? Est-ce un complot avec Bourdin et Rivarol pour dégommer le vieux ?

Comme je le disais récemment, la politique consiste à faire semblant de croire ce que nous disent les politiciens (avec la complicité des journalistes donc). Storytelling. Mais ce n'est pas un « récit », comme le prétend Christian Salmon dans son livre sur le sujet. C'est plus banalement « des histoires ». Chacun choisit celles qu'il préfère pour s'affilier à un clan et s'y tient contre toute évidence. C'est l'explication du succès du stalinisme ou du négationnisme.

Ça tombe bien, on peut se servir de l'affaire du détail de Le Pen pour comprendre le mécanisme d'auto-hypnose. D'abord par logicisme : il est bien évident que tout est un détail de n'importe quoi. Rien à dire. Le formalisme verbal est un classique du racisme. Un complément est l'étymologisme, comme on a pu le vérifier récemment à propos du terme « islamophobie », qui n'est évidemment pas une phobie de l'islam (tirant vers l'athéisme), mais bien un racisme antimusulman. Le mot est construit sur le modèle d'homophobie et non d'agoraphobie. J'avais ajouté qu'une des raisons de l'adoption de ce terme est que chaque fois qu'on parle de « racisme antimusulman », il y a toujours un con qui dit que « l'islam n'est pas une race » (et un autre qui dit que « les races n'existent pas »). C'est un des inconvénients de la hausse du niveau scolaire (qui ne baisse donc pas) : la maladie professionnelle des intellectuels est de parler des mots et non des choses, quand ils ne font pas diversion.

Sur le fond, on analyse donc le « détail » comme une négation des chambres à gaz. Ce n'est pas correct. D'abord, évidemment, parce que dire que quelque chose est un détail signifie bien que la chose existe. Le problème (hors purisme sémantique) consiste plutôt à minimiser le génocide. Les puristes historiques (et non verbaux) pourraient dire que six millions de juifs ne sont qu'un détail en regard des vingt-cinq millions de Soviétiques ou des cinquante millions de Chinois (autres détails). Mais ce n'est pas ce que dit Jean-Marie Le Pen. Au pire, on pourrait toujours l'accuser de faire un clin d'oeil aux négationnistes de son parti, parce que c'est comme ça que ça fonctionne. On peut parler d'arrière-pensée, d'acte manqué, de truc de politicien sournois. Les linguistes parlent de « pragmatique linguistique » parce qu'ils ont trop négligé la rhétorique.

Foin de subtilités. Le Pen dit bien, purement et simplement, que dans la Deuxième Guerre mondiale le massacre de civils n'est pas un problème historique important. Ce sont des pertes collatérales. Puisque c'est aussi un sujet du moment avec la réforme des programes scolaires, Le Pen se situe dans la grande tradition de l'histoire événementielle qui retrace le redécoupage permanent des frontières, quand ce n'est pas simplement la succession des dynasties (sur le mode Stéphane Bern). C'est du nationalisme historique et géographique qui retrace l'histoire militaire. « Une nuit de Paris réparera tout cela ! » aurait dit Napoléon après la boucherie de la bataille d'Eylau. Du point de vue de cette histoire chronologique, les autres individus que les princes et quelques généraux ne comptent pas. On peut considérer que le nazisme est aussi la conséquence pratique de la diffusion de cette approche scolaire.

Comme je l'ai déjà écrit, le problème n'est pas la question des chambres à gaz, qui ne sont qu'un des moyens (avec la « shoah par balles  » et les mauvais traitements) de l'élimination des juifs (et de quelques autres). Le problème réel est bien l'antisémitisme nazi qui se permet de discriminer entre les citoyens allemands (et des autres pays). L'erreur médiatique s'explique facilement : le nationalisme fascisant du FN facilite l'analogie (si ce n'est le lien direct) avec le nazisme ou le négationnisme. On ne prête qu'aux riches. D'ailleurs, l'histoire surplombante a d'autres conséquences similaires. Dans un autre article, j'ai traité la question du négationnisme de gauche qui considère que le nazisme est simplement le stade ultime du capitalisme, en niant ce qui fait sa spécificité raciste.

La question fondamentale n'est pas comment on tue les gens, mais la légitimité pour un État de parquer des citoyens et de les éliminer sous des prétextes et par des moyens quelconques. Le véritable problème est de comprendre que les citoyens ne sont pas au service de l'État, mais que c'est l'État qui est au service de tous les citoyens. Ce n'est pas un détail.

Comme on peut le voir, cette affaire Le Pen, par sa récurrence, est surtout révélatrice de l'incapacité à traiter les véritables enjeux. Un rituel indique toujours une faille de la rationalité.

Jacques Bolo

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