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Références / Sociologie - Février 2015

Bernard Demory : Au temps des cataplasmes

Document - 1944-1968 : La France d'avant la télé

Résumé

Souvenirs, Souvenirs. Les conditions de vie de l'après-guerre à Paris, vues par un enfant qui grandit dans une famille catho et qui porte un regard lucide et sans passéisme sur cette époque. Et comment comprendre la sociologie à partir de la biographie.

Bernard Demory, Au temps des cataplasmes: 1944-1968 - La France d'avant la télé, ed. Ginkgo, 2010, 410 p, ebook format Kindle

Malgré ses faiblesses (dont le titre peu significatif), ce livre décrit assez bien le contexte de la France du début des Trente glorieuses à travers les souvenirs personnels de l'auteur. Il se trompe un peu quand il dit qu'il fait la sociologie d'une époque. Il s'agirait plutôt d'une monographie ethnologique de la moyenne bourgeoisie de l'époque, dans les 10 à 20 % les plus aisés. À cette époque leur situation n'était pas brillante. La situation générale s'était simplement dégradée à cause de la guerre et des restrictions qui ont suivi pendant encore une dizaine d'années. Si on regarde bien, le livre décrit finalement la progression de l'auteur pour atteindre les sommets, couronnée d'ailleurs par un riche mariage. Se comparer aux beaucoup plus riches est toujours l'excuse pour se croire plus pauvre qu'on l'est. Une sorte d'idéologie misérabiliste issue de la gauche ou du christianisme biaise généralement le discours. C'est précisément ce que devrait rectifier la sociologie (c'est rarement le cas), en relativisant une situation personnelle pour la situer plus exactement sur l'échelle sociale locale (sans parler de la réalité mondiale !).

Mais on ne va pas chipoter. La connaissance est relative. Ceux qui sont contre le relativisme le pratiquent simplement sans le savoir. Il suffit d'en tenir compte pour prendre avec bonheur ce qu'on nous donne : une information subjective qui prend la peine de recueillir les données disponibles. Le biais connu de ce principe était que l'histoire était celle des vainqueurs. La généralisation de l'éducation permet de combler à peu près les trous en croisant les données.

Demory nous parle de son enfance dans le 7e arrondissement de Paris, au 60 rue de Verneuil. Il nous dresse un tableau pittoresque de l'immeuble, où vivait encore Maurras lui-même ! Ces pages nous rappellent le truc de La Vie mode d'emploi, de Georges Perec, qui ausculte la vie des personnages à partir d'un même immeuble. Au passage, on admirera la mémoire de l'auteur ou les bienfaits de la tenue d'un journal, habitude bourgeoise bien utile. Malgré les limites de son oeil d'enfant, la vie du quartier, beaucoup plus populaire qu'aujourd'hui, est bien restituée, encore qu'il ne faudrait pas forcément généraliser aux quartiers encore plus populaires, à la vie provinciale ou rurale, que l'auteur traitera d'ailleurs dans un autre chapitre, en parlant de ses séjours dans le village d'origine de sa mère.

On pourra voir l'ambiance quotidienne de la vie d'une famille chrétienne de cette période, avec un père très engagé dans les mouvements confessionnels et le scoutisme. L'auteur y participera en reconnaissant que l'idéal initial a été un peu dévoyé en club assez sélect, par opposition aux imitations plus populaires des mouvements de jeunesse communistes ou autres. Il devrait enregistrer que ce genre de détails montre bien les ambitions familiales, comme la dissimulation des origines modestes de son grand-père ou les pratiques d'esclavage domestique de sa grand-mère envers sa tante. Il en rend compte honnêtement comme des faits bruts. Il s'agissait surtout de pratiques sociales de distinctions encore plus strictes que celles d'aujourd'hui.

Outre les privations dues à la guerre, la vie quotidienne était marquée par l'inconfort extrême des logements, qui ne s'est d'ailleurs résorbé que très progressivement. Le véritable confort systématique est apparu dans les HLM, et les appartements réputés bourgeois se sont alignés ensuite. À lire les descriptions, on se dit que les conditions d'hygiène étaient celles des taudis actuels où s'entassent les immigrés clandestins. J'avais moi-même été surpris de l'état de Paris quand j'y suis arrivé fin 1981. L'auteur mentionne également la très relative qualité hygiénique de la fourniture en vrac de l'alimentation (que les écolos veulent réintroduire). On peut se souvenir du pittoresque des Halles centrales de Paris. Les queues chez les petits commerçants de quartier persistent souvent à Paris. Mais il n'y avait pas les supermarchés à l'époque. Ajouté au manque de conditionnement sous emballage, on imagine que les courses devaient être plus laborieuses. Pour résumer, il nous fait imaginer concrètement le monde avant la diffusion du papier hygiénique. C'est d'ailleurs encore la réalité dans une bonne partie de la planète. Et la sociologie consiste à savoir généraliser à partir d'une étude empirique (toute connaissance résulte d'un échantillon).

Un long chapitre sur l'école nous enlève les illusions que certains veulent entretenir. Les livres de souvenirs m'ont toujours laissé perplexe sur ceux qui prétendent aujourd'hui que l'école d'antan était de qualité et les élèves disciplinés. L'auteur rappelle que l'école privée catholique (Saint Thomas d'Aquin, 44 rue de Grenelle), qui avait connu le jeune Charles de Gaulle, était de piètre qualité et dirigée par les « frères ignorantins » (parce qu'ils n'enseignaient pas le latin) : « quelques classes étaient dirigées par des laïcs dont l'incompétence égalait celle des chers frères ». C'était pourtant relativement notoire à l'époque que l'école publique était de meilleure qualité (les écoles privées étant réservées aux fils de riches virés du public). Au passage, Demory révèle un scandale d'escroquerie à l'assurance (et autres) de la part de l'administration, outre l'ambiance pédophile et antisémite latente de rigueur.

Les études au Lycée Henri IV sont curieusement presque aussi folkloriques. On se dit que les romanciers qui ont traité ces questions n'avaient finalement pas besoin de beaucoup d'imagination. On ne peut pas dire que les lycéens respectaient ou idéalisaient les professeurs. La lecture de livres de ce genre est indispensable pour éliminer ces légendes. L'auteur enjolive cependant quand même encore un peu la situation du lycéen qu'il était en parlant de traitement égalitaire. Il n'est pas évident que « métèque » qu'il prononce ait été ignoré de ses camarades juifs. Demory se trompe d'ailleurs en disant que le passage de la fin de la scolarité obligatoire de 14 ans à 16 ans a eu lieu sous Giscard en 1979. C'était vingt ans plus tôt. Mais le nombre de bacheliers n'était toujours qu'entre 10 et 20 % au cours de cette deuxième période. Plus simplement, il montre que les lycéens (certains) et les étudiants sont parfaitement capables de jugements équilibrés que compense heureusement leur immaturité complète. Celle des lycéens de l'époque relativise encore les déclarations actuelles au sujet des jeunes d'aujourd'hui. Ne parlons même pas des truanderies classiques aux examens (« pour réussir un oral, il faut être brillant ou se montrer malin »). L'auteur note très justement que ce qui a beaucoup changé est plutôt qu'alors on pouvait entrer en seconde année de Sciences-po après un entretien d'un quart d'heure.

Le livre mentionne aussi, naturellement, la prodigieuse diffusion de l'évolution technique qui a eu lieu au cours de ces années d'après guerre. Le passage des gros postes radio aux transistors, puis à la télévision, l'arrivée des microsillons, de la stéréo, des magnétophones, des premières automobiles populaires. L'amélioration de la photo et des caméras amateurs permettra à l'auteur de participer activement à l'aventure de la cinéphilie en côtoyant les cinéastes de la nouvelle vague. Lucidement, Demory reconnaît le même mouvement dans la naissance de la micro-informatique et de l'Internet.

Ce livre de Demory m'éclaira aussi sur la sorte de mythe qui entourait le début des voyages à l'étranger dans cette période. À le lire, on comprend mieux que ceux qui partaient à l'aventure pouvaient être accueillis comme des ambassadeurs d'une autre culture (ou des extra-terrestres). Au passage, on se dit que l'auteur est moins bienveillant pour ses compatriotes ou cède aux clichés à propos des villages bretons avec « autant de cafés que d'habitants », et que le respect des morts se perd quand il dévalisait les cranes des cimetières (jetés en tas pour faire de la place) !

Le livre s'achèvera sur les débuts de la vie professionnelle. Demory aurait peut-être dû commencer un autre livre puisqu'il interrompt brusquement son récit en promettant la suite à la prochaine parution (marketing oblige ?). Ah, on n'avait pas du mal à trouver du boulot à l'époque ! Sa carrière démarre sur les chapeaux de roues et il confirme sa progression sociale. Par contre, il continue à balancer rude. Après les profs, c'est le tour de l'armée, du journalisme, de l'édition, et des administrations de l'époque qui sont présentées comme le règne de la glandouille, de l'incompétence ou du délire. Ça n'a pas forcément changé. Demory fait montre sans doute de la permanence d'une âme d'enfant lucide qui s'exprime ouvertement en s'écartant des conventions, malgré quelques illusions sur son statut.

Un bon document malgré quelques erreurs et quelques lourdeurs stylistiques agaçantes, comme rappeler sans cesse des renvois aux chapitres suivants ou précédents et quelques répétitions. Il faudrait sans doute plus de dates pour mieux se repérer, puisque les chapitres sont classés par thèmes et que le texte fait donc de nombreux retours en arrière.

L'avantage de cette micro-ethnologie subjective a quand même l'inconvénient de laisser une impression d'incohérence sociale globale. On se dit que les individus sont décidément bien pommés dans un système qui fonctionne presque tout seul et malgré eux. C'est assez réaliste. En somme, on se dit qu'avant c'était pire,... mais que ce n'est pas mieux aujourd'hui. Sociologie oblige.

Jacques Bolo

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