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Société / Politique - Janvier 2015

Ce qu'islamophobie veut dire

Résumé

Réponse au billet du Monde « Ce que 'phobie' veut dire », du romancier Olivier Rolin. Qui nous fait une leçon d'étymologie sur la « peur » de l'islam, en croyant avoir démontré quelque chose.

Le mot islamophobie est l'équivalent d'antisémitisme. C'est du racisme antimusulman. Ce mot islamophobie est employé parce que les musulmans appartiennent à différentes races (grands groupes ethniques). Cet usage s'est imposé pour répondre à l'objection des racistes antimusulmans qui répliquent que « l'islam n'est pas une race », autre étymologie, quand on leur reproche leur attitude par ce terme de « racisme ».

Mais c'est vrai que les musulmans l'emploient aussi pour désignent ceux qui critiquent l'islam. Ils ont tort. C'est ce qui entretient la confusion et les bavardages inutiles de racistes raisonneurs, qui sont toujours empressés de faire la leçon aux indigènes. C'est un sentiment de partage des connaissances qui les honore. Le problème est que les leurs commencent à dater un peu. En linguistique, en particulier. L'étymologie, maladie professionnelle des écrivains renforcée par l'heideggerisme, ne renseigne pas forcément sur l'usage.

PS. Pour la question du terme « race », voir mon article : « Peur des mots : 'Race' » (autre problème d'actualisation des connaissances). Une question à la fois.

* * *

Ajouts après un dialogue en ligne à propos de ce texte, initialement publié sur Médiapart.

Rolin, avec son étymologisme, parle de sa peur de l'islam extrémiste ou intolérant, et de sa peur de l'antisémitisme. Son problème est son usage du terme islamophobie pour la désigner, dans la mesure où les racistes antimusulmans utilisent aussi ce terme, ainsi que ses justifications.

Le terme d'islamophobie, qu'on pourrait remplacer, mais dont l'usage s'est répandu en ce qui concerne le rejet des musulmans, ne concerne pas non plus la critique de l'islam. Dans ce cas, les termes adéquats sont « anticléricalisme » ou « athéisme » (militants). On constate que l'association traditionnelle de ces termes au christianisme semble handicaper leur généralisation à toutes les religions. La neutralité conceptuelle est un travail cognitif pas si facile, alors même qu'on connaît la naissance d'un athéisme musulman.

Une réponse pour traiter les questions légitimes sur la question de l'islam est de considérer qu'il s'agit d'une évolution récente. Comme je le disais dans un article précédent sur la « repentance islamique » : « même en Orient, la solution islamiste est une dérive récente. Elle dépend uniquement du sponsoring des revenus du pétrole, de la fin de la guerre froide et de l'effondrement du communisme. Avant ce retour à l'islam, presque tous les intellectuels musulmans étaient marxistes modernistes. Le Printemps arabe en Égypte nous a même donné l'occasion de revoir Nasser se moquant de l'obligation de porter le voile, en 1953 ! »

Curieusement, il n'y a pas ce genre de débat sur le terme « antisémitisme » concernant le terrorisme qui vise actuellement les juifs. On sait pourtant qu'il est en concurrence avec « antisionisme » depuis un moment déjà. Ce terrorisme avait commencé au cours des Jeux olympiques de Munich de 1972, par la prise d'otage et l'assassinat de onze membres de l'équipe d'Israël.

Dans le second attentat de cette année, qui a suivi l'attaque du journal Charlie hebdo, le djihâdiste Coulibaly vise incontestablement les juifs parce qu'ils sont juifs. Mais les clients de l'Hyper-cacher, Yoav Hattab, Philippe Braham, Yohan Cohen et François-Michel Saada n'ont pas vraiment été tués pour les mêmes raisons que l'ancien antijudaïsme/antisémitisme nazi ou chrétien. Ils ont plutôt été victimes du terrorisme antisioniste radical, éventuellement augmenté de complotisme. La confusion réside dans le fait que le discours emprunte partiellement à l'antisémitisme traditionnel.

C'est la question du « nouvel antisémitisme ». Il fonctionne plutôt dans la veine Soral, « contre l'Empire », dont Israël serait le représentant moyen oriental. Soral dit lui-même qu'il est national-socialiste ! Il joue évidemment sur l'idée de « socialisme national » (autre étymologisme). Cette thématique concerne plus précisément la question actuelle de la mondialisation. Ce qui lui permet de (tenter de) fédérer les antisémites traditionnels, les gauchistes anti-impérialistes, les pro-palestiniens et les souverainistes de droite. C'est quand même différent de l'époque nazie et son racisme biologique. Quand une Julie Guitare (dans la discussion de mon billet initial de Médiapart) m'oppose la citation de Camus, « Mal nommer les choses, c'est ajouter à la misère du monde », c'est précisément ça que ça signifie. Il ne faut pas confondre les choses et les époques.

Ceux qui font l'étymologie (encore !) d'« antisémitisme » peuvent souligner l'ironie linguistique qu'il vise aujourd'hui les musulmans comme sémites. Car le rejet des juifs les considérait comme allogènes, soit comme religion étrangère, soit comme immigrés pour les réfugiés des années 30. On peut constater, dans la citation de Giraudoux l'identité avec le jugement porté sur les immigrés ou les réfugiés aujourd'hui.

Mais la réalité est bien que les attentats contre les juifs actuels ne visent pas à instaurer une discrimination, les parquer dans des ghettos ou les faire partir de France ou d'Europe. Ce sont bien les musulmans qui sont visés par ça de la part de certains. Et ça fait plus de trente ans que ça dure.

Les juifs sont visés par le terrorisme parce qu'ils sont considérés massivement comme des soutiens d'Israël. Précisément, les victimes de l'Hyper-cacher ont été inhumées en Israël, paraît-il sur insistance du président Netanyahou. Et le problème est que la propagande israélienne pour inciter à l'alya contribue à les désigner comme cible. Face à cette manoeuvre politicienne (des élections se préparent, paraît-il, en Israël), le Premier ministre français, Manuel Valls, malgré son soutien connu à Israël, a été contraint de préciser que les juifs français ont vocation à rester en France.

On peut avoir de la sympathie pour les Israéliens ou pour les Palestiniens, ou pour les deux, sans vouloir importer les formes du conflit moyen oriental en France et en Europe. Il ne faut donc pas commencer par considérer les juifs français comme la base arrière d'Israël. Ce que les institutions communautaires juives ont l'imprudence d'afficher ou d'encourager, en se félicitant de la croissance de l'émigration sioniste.

Au contraire, il y a quelques années, j'ai eu l'occasion de dire qu'il faudrait plutôt exporter au Moyen-Orient la relative bonne cohabitation qui a encore lieu, en France, entre les différentes communautés (religieuses ou non). Cette situation est en train de se dégrader depuis quelque temps parce que cette perspective n'est pas du tout envisagée en tant que telle, alors même qu'on se gargarise fallacieusement de laïcité !

Jacques Bolo

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