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Société / Sciences - Décembre 2014

Ébola : Rassurer ou Prévenir

Résumé

Risque de confusion des genres sur ébola. Une épidémie n'est pas qu'affaire de comm ou d'urgence. Les Africains doivent se prendre en main sur le plan médical au niveau même des populations.

Depuis la fin de l'année 2013, la fièvre hémorragique ébola fait rage au Libéria, en Sierra Léone et en Guinée tout spécialement. Fin 2014, avec près de 8 000 morts sur 20 000 cas (selon Le Monde), l'Afrique est décidément mal partie sur les questions médicales. On le savait avec le précédent du SIDA qui avait connu une forte dénégation de la part des populations et de certains gouvernements. On espérait que ça s'était amélioré. C'est sans doute le cas. Mais l'apparition de l'épidémie hors de sa zone habituelle de diffusion, les deux Congo, a montré que les systèmes sanitaires de tous les pays d'Afrique noire de la côte n'étaient pas encore prêts à faire face à ce genre de crise.

Ce qui est particulièrement inquiétant est que les populations, outre l'ostracisme habituel qui frappe les personnes touchées, s'opposent aux équipes soignantes, parfois de façon violente. Cela montre que l'éducation sanitaire minimale doit encore être développée. On espère que cette crise permettra d'en prendre conscience. L'inconvénient de la fièvre ébola est que sa contagion occasionne de nombreux décès dans les équipes soignantes, ce qui ne doit pas aider à déclencher des vocations, en plus du rejet par les populations.

De façon tout aussi habituelle, on incrimine un peu facilement les institutions médicales internationales, qui ont effectivement tardé à réagir. Dans un premier temps, c'était parce qu'on ne pensait pas qu'ébola touchait la zone concernée. On a minimisé ensuite la rapidité de sa diffusion en imaginant sans doute qu'elle resterait confinée dans les régions rurales. Il semblerait que la mobilité plus forte dans ces régions ait eu les conséquences actuelles.

Le personnel médical étranger qui s'est rendu sur place a également été touché. Ceux qui s'y rendent ont un courage encore trop optimiste. Les précautions sont sans doute insuffisantes, vu le nombre des victimes dans leurs rangs. Petit à petit, une aide matérielle s'est mise en place de façon plus conséquente. Mais il faudrait que les gouvernements locaux revoient le dispositif logistique permanent. Ils ne doivent pas compter seulement sur une mobilisation internationale. C'est à eux de faire le travail de protéger leurs propres populations.

Dans ce genre d'épidémie, de cette importance, l'intervention d'urgence nécessite des moyens déjà présents. L'aide internationale doit s'appuyer sur des équipes locales bien implantées. C'est un objectif de développement prioritaire. C'est comme ça qu'a débuté la médecine moderne en Europe et en Amérique. On connaît la méfiance des populations à l'époque, dont parlait le film de Joseph L. Mankiewicz, On murmure dans la ville (1951), où Cary Grant, bien que médecin, s'était fait passer pour un rebouteux pour se faire accepter des paysans. Outre le procédé romanesque, il faut être conscient que la médecine a bien été le modèle concret de la diffusion des sciences auprès des populations. Aucun pays ne peut se priver de son institutionnalisation pour entrer dans la modernité.

L'autre raison d'un certain retard d'une aide plus importante a été le besoin de rassurer les populations occidentales elles-mêmes. On n'a pas interdit le trafic aérien dans les zones contaminées et on a eu l'impression que les contrôles étaient insuffisants aux arrivées. Des soignants touchés par ébola ont été rapatriés vers les États-Unis ou l'Espagne, des malades ont été détectés ou suspectés. Il y a eu quelques décès et, au Texas, la contamination d'une infirmière par un patient africain qu'on avait simplement renvoyé chez lui. C'est seulement après qu'on a commencé à s'inquiéter plus sérieusement.

En France, la ministre de la Santé, Marisol Touraine, a fait une conférence pour rassurer les populations. C'est devenu l'habitude que les ministres assurent la comm qui devrait revenir aux spécialistes, ici les médecins responsables de la surveillance épidémiologique. Le dispositif ne s'est pas fendu d'une débauche de moyens, puisqu'on a réservé 23 lits (environ 14:00 sur la vidéo) dans les douze centres de référence pour toute la France !

On voit qu'il n'y a pas qu'en Afrique qu'on tarde à mettre plus de moyens. On peut comprendre qu'on ne veuille pas déclencher de panique. Mais en cas de diffusion de l'épidémie hors d'Afrique, la contamination aurait sans doute lieu avec la même virulence. On manquerait rapidement de structures d'accueil, alors même qu'on parle de fermer ou de regrouper des services hospitaliers.

Pour faire face à des risques de cette nature, une solution pourrait être de conserver les équipements en gelant des ailes d'hôpitaux ou de cliniques pour les cas d'épidémie massives ou de la prochaine pandémie mondiale que les pessimistes envisagent fréquemment. En attendant, ces bâtiments pourraient servir de jachère disponible, par rotation, pour désinfecter régulièrement les autres locaux utilisés. Cela permettrait de diminuer les infections nosocomiales. Les services d'urgences manquent aussi de lits.

La volonté de rassurer est d'ailleurs factice et peu scientifique. Une épidémie comme ébola est inquiétante. On ne peut pas appliquer seulement la méthode Coué si chère aux politiques. Un bon exemple en a été fourni par l'émission médicale de Marina Carrère-D'Encausse et Michel Cymes (« Allô docteurs »). Le 27 octobre 2014, ils recevaient le Dr Marie Jaspard, médecin revenue de mission en Afrique pour parler de l'épidémie ébola.

L'invitée a parlé du fait que certaines personnes se méfiaient quand elle leur disait qu'elle revenait de là-bas, en comprenant leur choix éventuel d'être évitée ou non. Quand elle a dit qu'elle était toujours dans la période de trois semaines de quarantaine, on a eu l'impression que nos deux docteurs télévisés étaient plus inquiets qu'ils voulaient le laisser paraître. Le départ de l'invité m'a paru un peu précipité. Ils auraient dû mieux se renseigner auparavant.

Le but de la médecine n'est pas de rassurer, mais de soigner. Celui des politiques est d'organiser le dispositif. Mais la communication prime. Le président français, François Hollande, est même passé le 28 novembre à Conakry, en Guinée, pour manifester sa solidarité, avant de se rendre au XVe sommet de la francophonie à Dakar qui se tenait les 29-30 novembre 2014. Il semble que le but était de montrer que la contagion n'est pas générale. C'est sympa, mais ce n'est pas très prudent. Il ne s'agit pas du SIDA. Le mode de contamination n'est pas le même. Et les notables africains pourraient l'imiter en se mettant en danger. Leurs moyens sont sans doute moins importants pour sécuriser leurs visites sur le terrain.

Le véritable problème médical de cet épisode épidémique est précisément qu'il a eu lieu hors de sa zone habituelle. On ne connaît pas vraiment le vecteur de la maladie, même si on soupçonne la consommation de viande de brousse. Que signifie donc cette extension ? Les animaux contaminés se sont-ils répandus sur toute la zone, les habitudes alimentaires ont-elles changé ? La population a-t-elle augmenté au point d'ouvrir de nouveaux circuits d'échange. Serait-ce un problème de réfugiés dû aux attaques de la secte Boko haram au Nigéria ? Le mode de contamination est-il à revoir ? Y aurait-il des porteurs sains qui diffusent un virus dormant ?

Si l'OMS craint une nouvelle pandémie mondiale, c'est à des questions de ce genre qu'il faut répondre et on voit bien que la veille épidémiologique est insuffisante en Afrique. La rapidité des échanges mondiaux exige de couvrir toute la planète de dispositifs sanitaires plus efficaces. La délégitimation actuelle des politiciens n'y aide pas. Ce serait peut-être l'occasion de regagner un peu la confiance du public en assurant une réponse correcte à ce genre de crise.

Sur le terrain, l'éducation des populations doit accompagner ce dispositif. Les pays africains ne peuvent pas passer directement à la phase où, comme dans les pays occidentaux, on tente de faire des économies sur les dépenses de santé. Il faut donc aussi que la médecine devienne un débouché professionnel prometteur pour les populations locales comme ce fut le cas dans les pays développés.

Jacques Bolo

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