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Société / Politique - Novembre 2014

Fergusson - Révoltes inutiles

Résumé

Une certaine exaspération des Noirs américains qui sont contraints de se battre pour des droits qu'ils sont censés avoir.

À Fergusson (Missouri), dans la grande banlieue de Saint-Louis, à proximité de l'aéroport international, la nouvelle affaire de bavure a déclenché une fois de plus des émeutes à l'américaine. Le 9 août 2014, un jeune Noir, Michael Brown, a été tué dans des circonstances douteuses par un policier blanc, Darren Wilson, dans un comté où règne la ségrégation résidentielle habituelle, augmentée d'une police quasi exclusivement blanche. La zone pavillonnaire est majoritairement noire (67 % contre 29 %, dans les années 2010) après avoir longtemps été blanche (73 contre 25 %, dans les années 1990, selon Wikipédia). En cette fin novembre, un grand jury a décidé de ne pas poursuivre le policier, ce qui a déclenché de nouvelles manifestations de désapprobation, qui vont sans doute tourner à des désordres plus ou moins violents.

Les émeutes ou les manifestations (plus pacifiques) qui ont suivi la mort du jeune homme ont insisté sur la persistance du harcèlement que subissent les Noirs de la part de la police en Amérique. La déception est grande du fait de la présidence d'Obama, qui était perçue comme le signe d'un changement d'époque sur ce point. C'est bien la preuve qu'il ne faut jamais exagérer la valeur des actes symboliques. Les choses sont ce qu'elles sont. Un Noir à la Maison Blanche, ça signifie seulement que les Noirs peuvent maintenant accéder à des postes haut placés. C'était d'ailleurs le cas depuis un moment. Pour que ça rentre, il fallait sans doute enfoncer le clou. Après, pour le reste, c'est comme d'habitude : une chose à la fois.

On sait que les émeutes sont fréquentes quand des personnes, en particulier des jeunes, sont victimes de la police, ou d'agressions dans un contexte communautaire. Mais la méthode des émeutes ou des manifestations n'est pas bonne. Comme dans les émeutes de banlieues de 2005, en France, ce genre de contestation se place lui-même sur le terrain de l'illégalité. Il en est de même des manifestations qui dégénèrent en prenant un tour violent.

Les manifestations pacifiques ne sont pas très prisées non plus dans le contexte américain. Chacun est considéré comme responsable de ce qui lui arrive et l'action collective n'est pas le cadre habituel. Les changements institutionnels eux-mêmes sont souvent le résultat d'actes individuels généralisés par la jurisprudence. Ce qui n'est pas méthodologiquement faux non plus d'un point de vue empirique.

J'ai rappelé l'origine des manifestations comme codification pacifiée de l'émeute. Mais le modèle des processions propitiatoires a souvent la même absence d'effets que tout rituel. Quand la pluie finit par tomber, on peut toujours croire que la dévotion en est la cause, mais ce qui doit arriver finit toujours par arriver. Et ce qui tarde à arriver, si on invoque le rôle de nos actions, signifie donc que nos méthodes ne sont pas très efficaces.

Une erreur fréquente des progressistes est de croire que la dénonciation de ce qu'ils considèrent comme des inégalités ou des injustices est une action efficace en elle-même. Or, l'existence de ces problèmes signifie précisément que certains ne sont pas convaincus de leur réalité ou de la nécessité d'un changement, quand ce n'est pas le contraire. Ce que montrent les ambiguïtés des affaires fréquentes de bavures policières ou d'autodéfense à l'encontre de jeunes Noirs aux USA est bien que cette question n'a pas été réglée par les lois qui étaient censées garantir une égalité.

L'indignation ou la révolte ne sert à convaincre que les convaincus qui s'illusionnent sur la valeur démonstrative de leurs arguments. Au contraire, elles renforcent les majorités silencieuses dans leur détestation du désordre. La violence est considérée comme une sorte de preuve du manque de légitimité de la cause défendue. Ce n'est évidemment pas le cas. L'illégitimité du recours à la violence concerne simplement le fait que le monopole de la violence réside dans la force publique

Quand c'est la police qui exerce une violence illégitime, on atteint les limites du système. C'est spécialement vrai aux USA, où la contestation des prérogatives de l'État au détriment des citoyens est une question fréquente. Sans doute les Noirs ne sont-ils pas ici considérés comme des citoyens à part entière. Ou peut-être chaque camp est-il pris dans ses contradictions en se revendiquant tantôt de l'État, tantôt des droits de l'individu, selon les circonstances et les personnes concernées ?

Dans ce genre d'affaires, on s'en tient souvent, de part et d'autre, aux généralités, pour ne pas dire aux préjugés : sur la police ou les Noirs, dans ce cas précis. Les Américains semblent considérer que tirer une douzaine de balles contre un type peut être de la légitime défense. C'est plutôt des coutumes locales. Les autres ne considèrent pas le point de vue de la police (ou des opérations de maintien de l'ordre en général). C'est un tort. Le principe de la violence légitime de l'État, qu'il s'agisse de l'armée ou de la police, consiste à donner des armes à des types plutôt qu'en donner à tout le monde. On voit la contradiction dans le cas des États-Unis où les citoyens peuvent être armés. D'où il découle qu'avec toutes les armes qui circulent aux États-Unis, il vaut mieux tirer d'abord. Les policiers tirent les premiers parce que c'est eux qui s'y collent (en plus du tempérament et des préjugés de chacun).

Outre l'établissement du cadre général, le principe de la justice est de traiter chaque cas particulier. Dans celui-là, le truc bizarre, c'est plutôt que le policier a tenté d'arrêter deux personnes, qu'il dit avoir supposé être des voyous ou des cambrioleurs, éventuellement armés, alors qu'il était tout seul. Ce n'est pas très prudent. La volonté de faire des économies en ne mettant qu'un agent par voiture de patrouille a donc des limites. Même avec un dispositif de caméra, l'agent n'a personne pour le couvrir et il n'est livré qu'à lui-même. On voit le résultat. Les Noirs américains, spécialement dans ce comté où ils sont majoritaires, devraient accepter de payer plus d'impôts s'ils veulent être en sécurité.

Mais ceux qui pensent améliorer la situation des Noirs face à la police par des manifestations ou des émeutes risquent plus vraisemblablement d'en augmenter le nombre en prison, puisque le traitement constaté n'est pas équitable. Comme je le disais à propos du « sens de la vie », le succès d'une révolte dépend essentiellement de ceux qui prennent la décision de la répression. On s'en aperçoit plus facilement dans les dictatures où les conséquences ne sont pas « masquées par les subtilités qui mystifient les citoyens des démocraties avancées » comme les USA.

On peut, comme certains à propos de la mort du jeune manifestant contre le barrage de Sivens, le mois dernier, prétendre que se sacrifier fait avancer la cause. Mais ça fait un moment que ça dure en Amérique. Et on sait que l'Amérique est le paradis des subtilités juridiques.

Jacques Bolo

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