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Société - Février 2013

Islamophobie... ou non ?

Résumé

Les questions que pose l'islam dépendent des représentations qu'on se fait de la culture, et des compétences sur le sujet. Certains paradoxes du relativisme et de l'universalisme ne sont pas résolus avant les confrontations en cours. Mais la culture intellectuelle n'est pas la culture politique.

Un débat vient d'avoir lieu, sur Médiapart, à la suite de la publication de témoignages de femmes musulmanes, voilées ou non (« Cinq femmes racontent l'islamophobie ordinaire »). Elles y parlaient de ce qu'elles éprouvent devant la nécessité permanente de devoir se justifier de leur voile ou simplement de leur religion. Leur discours est assez nuancé. L'une d'entre elles dit qu'elle ne ressent pas forcément de l'islamophobie, mais plutôt une sorte de pression permanente. Il n'est pas difficile de comprendre que ce soit gênant. Et justement, les très nombreux commentaires (plus de 900) et de nouveaux billets de blogs qui s'en sont suivi confirment cette injonction de se justifier ou de se conformer aux « valeurs occidentales » ou françaises. On peut donc considérer que les faits rapportés par les témoignages sont établis. Il ne s'agit pas d'un fantasme.

La question se pose donc de savoir s'il s'agit d'islamophobie ou non. C'est généralement démenti par la quasi-totalité de ceux qui tiennent ces discours. Un de leurs arguments est l'utilisation de la notion de « politiquement correct », qui est d'un usage dangereux, car il est utilisé par les racistes pour revendiquer le droit de l'être. Je crois que c'est Marx qui citait un Américain esclavagiste voyageant en Angleterre qui disait : « qu'est-ce que c'est que ce pays qui se prétend libre où je n'ai même pas le droit de frapper mon Nègre » (sans doute une blague qui avait cours en son temps). Le politiquement correct, aujourd'hui, consisterait plutôt à ne pas pouvoir dire que les racistes sont racistes ou que les islamophobes sont islamophobes, s'ils le sont.

Quelques autres, comme cela avait été le cas naguère par le directeur du magazine Le Point, revendiquent une « islamophobie », définie comme droit de critiquer la religion, celle là ou d'autres, ou ses aspects considérés comme les plus obscurantistes, dont le voile et particulièrement la burqa/niqab sont le symbole. On ne va pas trop jusqu'à revendiquer la judéophobie quand même !

Comme la question de l'islamophobie est le problème que je pose explicitement, je ne vais donc pas la considérer comme réglée dès le départ. C'est pourtant ce qu'on fait quand on parle de « l'homophobie » de ceux qui s'opposent au mariage gay (à l'adresse de ceux qui sont pour tout en s'opposant au voile). On peut considérer que le « mariage pour tous » constitue un progrès, mais on ne peut donc pas se revendiquer simultanément de valeurs traditionnelles. Un des problèmes des femmes musulmanes est sans doute de devoir répondre à des personnes qui ont des motivations contraires. Justement, en ce qui concerne l'égalité des femmes, on peut aussi admettre qu'elle n'a été admise que récemment et qu'elle ne fait donc pas partie des « valeurs occidentales » traditionnelles.

Déclaration des droits

Je suis beaucoup intervenu dans plusieurs de ces débats. J'ai fait remarquer à plusieurs reprises, comme plusieurs fois auparavant, que l'article 18 de la déclaration des droits de l'homme de 1948 est parfaitement clair : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites. » Ceux qui ignoraient cet article (c'était mon cas au tout début de ces affaires) ne connaissent donc pas bien les valeurs qu'ils prétendent posséder et ceux qui le contestent ne font donc pas partie de la modernité.

Les plus sincères, sans doute dans leur ignorance, prétendent contester cet article au nom des droits des femmes, et d'autres, comme ceux définis dans les articles 1 et 2 de la même déclaration : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. [...] Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. »

Bien essayé, mais le cas est prévu à l'article 30, le dernier article de la Déclaration : « Aucune disposition de la présente déclaration ne peut être interprétée comme impliquant, pour un État, un groupement ou un individu, un droit quelconque de se livrer à une activité ou d'accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés qui y sont énoncés. »

Ce qui n'est pas mal vu de la part des rédacteurs ! Comme je l'ai dit ailleurs, quand certains réclamaient d'afficher la Déclaration des droits dans les écoles, dans les années 80, cela ne devait pas signifier qu'on devait la lire. On aurait dû.

Certains, ayant pris connaissance de l'existence de cet article 18, le contestent au nom du souverainisme ou de la tradition locale, dont il fait pourtant partie : la France, « pays des droits de l'homme », se vante assez d'en être à l'initiative. Et on reproche justement aux pays qui ne les appliquent pas de vouloir une « localisation des droits ». Les marxistes qui ont cette attitude devraient se souvenir que la notion de « droits bourgeois » leur reproche d'être uniquement formels ou idéologiques, c'est-à-dire hypocrites. Pour tous ceux que cela concerne, j'ai donc proposé une réécriture locale de la Déclaration.

De la même façon, d'autres s'opposent au port du voile au nom de la laïcité, qui n'a jamais signifié (autre mauvaise lecture) qu'on ne devait pas afficher sa religion, mais seulement que l'État doit être neutre à cet égard. Ce n'est évidemment pas le cas, on commence à s'en douter, puisque la France maintient notoirement le concordat et rémunère le clergé dans les départements de l'Est sous le prétexte risible qu'ils étaient sous administration allemande quand la loi de 1905, sur la séparation de l'Église et de l'État, a été votée. On constate qu'il n'y a pas que le Canada qui possède des « accommodements raisonnables » pour les diverses communautés.

Les plus retors prétendent justifier les interdictions du port du voile par des nécessités d'ordre public. Ceux qui sont dérangés par les femmes voilées pourraient les agresser. On devrait aussi mettre un niqab aux femmes pour ne pas tenter les violeurs. Et il vaudrait mieux aussi qu'il n'y ait pas trop de Noirs (ou d'Arabes) en France pour ne pas déranger les racistes. Et les juifs ? Et les juifs ? A... Louette, gentille alouette, Alouette, je te plumerais ! (Chanson traditionnelle). L'ordre public est l'excuse du fascisme pour suspendre les droits humains.

Tolérance

On connaît l'autre argument contre le voile : « À Rome, fait comme les Romains ». C'est une erreur. Cette démarche n'est pas celle des valeurs de la modernité « occidentale », mais celle de l'ancien régime et de la Révocation de l'édit de Nantes (dit « Édit de Tolérance ») par Louis XIV en 1685 (ou celle de l'expulsion des juifs et des musulmans d'Espagne par Isabelle la catholique en 1492). Le principe était celui de devoir se soumettre la religion du prince (Cujus regio, ejus religio). En république, le souverain est la majorité. Certains souhaitent sans doute une reconnaissance officielle de l'origine chrétienne de l'Europe. Mais la laïcité exige une neutralité de l'État.

Jean-Claude Michéa considère la Saint-Barthélemy (sans doute un peu excessivement) comme l'origine du libéralisme politique et religieux et de la méfiance des intellectuels libéraux envers l'État. Cette influence s'est surtout réalisée en Hollande, partiellement en Angleterre, et indirectement aux États-Unis, plutôt qu'en France où la monarchie absolue s'est à nouveau livrée aux dragonnades contre les protestants. La République « une et indivisible » (en principes plus qu'en réalité donc), ou le socialisme, n'ont jamais intégré la diversité culturelle. Contrairement au principe américain d'unité dans la diversité (« E pluribus unum »), en Europe, le principe républicain est plutôt fondé sur la dictature de la majorité.

Je renvoie également au texte de Bernard Lazare que j'ai mis en ligne, Contre l'antisémitisme (Histoire d'une polémique) où il est question du massacre des protestants au cours de la Saint-Barthélemy comme proposition de résolution du problème juif dans la France de la fin du XIXe siècle. On remarque que cet épisode de persécution religieuse servait de référence avant le génocide des juifs par les nazis, et qu'il n'était pourtant pas envisagé sérieusement, ni par Lazare, ni par Drumont, à qui ces écrits étaient adressés et qui s'en défend dans le texte cité.

Ce n'est certainement pas ce que pensent faire non plus ceux qui critiquent le voile. Mais il faut bien admettre que, comme à l'époque, c'est ce que veulent faire certains qui rejettent la présence de populations allogènes. Anders Breivik a même commencé en Norvège en s'attaquant à ceux qu'il considère comme les partisans du multiculturalisme. Nous avons vu que Richard Millet en faisait hypocritement l'éloge « littéraire. »

Paradoxe relativiste

L'approche correcte est toujours de partir de la réalité et non d'essayer de la nier en essayant de la plier à une norme préalable. La réalité est diverse. Le relativisme ne consiste pas à dire que tout se vaut, mais que « tout » est divers. Ce n'est pas original ni nouveau. Ce n'est pas « la faute à Mai 68 », mais à Montaigne (« Le monde n'est que variété et dissemblance »), Pascal (« Vérité en deçà de Pyrénées, erreur au delà », emprunté à Montaigne), Montesquieu (« comment peut-on être Persan ? ») ou d'autres. C'est bien la tradition intellectuelle française, mais ce n'est pas la tradition politique en France.

La méthode scientifique correspondante actuelle serait l'ethnologie. L'apport de l'ethnologie est nécessaire pour combattre le biais ethnocentrique. Mais j'ai déjà souligné, avec Lévi-Strauss, qu'elle a échoué à résoudre la question de l'individu. Cette question est traitée par la question des droits humains, individuels, qui prennent leur origine dans la philosophie des Lumières. Mais nous venons de voir que cette universalité des droits n'était pas bien comprise. Ceux qui combattent le relativisme oublient de signaler que le contraire du relativisme est le dogmatisme ou l'impérialisme. Cela correspond à la période religieuse ou coloniale, ou les deux, quand on voulait répandre les bienfaits de la religion ou de la modernité aux peuples qui en étaient privés. C'est parfaitement connu. Ce n'est pas la peine de revenir sur ce point. La difficulté actuelle est simplement de continuer à diffuser la modernité sans impérialisme. Cela se fait actuellement par le commerce, par les médias et les traités internationaux. Ceux qui voudraient que ça aille plus vite devraient se souvenir des leçons de l'histoire, du stalinisme au Shah d'Iran.

Le paradoxe du relativisme est là où on ne l'attend pas. La méthode ethnologique est universelle. Elle s'applique dans les deux sens ! Les traditionalistes occidentaux ont raison de s'en prévaloir. Mais ceux qui s'opposent à l'islamisation au nom de ce qu'ils estiment être leurs propres traditions doivent affronter les limites mentionnées précédemment : droits humains mal connus et religion du prince. Ces erreurs consacrent une curieuse alliance des traditionalistes (refusant l'islam) avec les athées défenseurs des droits des femmes. On voit en ce moment que la question du mariage homosexuel les sépare. Dans les deux cas, il s'agit bien de traditions, mais opposées.

Certains peuvent argumenter (avéré dans les commentaires des articles cités) qu'on avait réussi à se débarrasser de la domination de la religion catholique, et que ce n'était pas pour se coltiner les religions encore plus archaïques. C'est aussi le relativisme qui permet d'envisager cette justification de la part de certains antisémites de la fin du XIXe/début du XXe siècles. Tradition voltairienne très présente à cette époque oblige, ces arguments ont pu porter pour les contemporains. J'ai rappelé, dans mon dernier livre sur Alain Finkielkraut dont se revendique justement Anders Breivik, la citation de Jean Giraudoux sur les juifs immigrés (éventuellement clandestins) des pays de l'Est, réfugiés en France dans les années 30. Les juifs de l'Est étaient beaucoup plus « ostensibles » que les juifs français bien intégrés.

Comme pourrait le dire Finkielkraut : « cela ne fait pas de moi un islamophobe », mais j'ai montré que cela faisait de lui un pétainiste. La question de l'islamophobie n'est pas tranchée. Elle est seulement universalisée. Je dis ici que les pétainistes pouvaient être des antisémites pour ce qu'ils estimaient être des bonnes raisons. Je ne les approuve pas. Mais je me mets à leur place. C'est cette compétence que donne le relativisme. Je comprends ce qu'ils veulent dire. Ceux qui diront que « je fais un amalgame » au sens où je les assimile au pétainisme ne comprennent pas que je fais exactement le contraire, j'assimile le pétainisme à ce que j'estime être leurs bonnes raisons. Ça revient au même ? Non.

Je me souviens d'une interview de Mitterrand où il expliquait le comportement de Vichy en disant qu'il s'agissait de « juifs étrangers ». Cela ne paraît pas une excuse aujourd'hui, parce qu'on connaît les conséquences (anachronisme). À l'époque, ça paraissait justifié pour les contemporains. Ce qui ne revient pas au même, c'est qu'on peut supposer que la plupart n'auraient pas agi ainsi ou laissé faire s'ils avaient su les conséquences. Mon propos ne porte pas sur les conséquences, mais sur les justifications des acteurs en situation qui présentent seulement les raisons de leurs actes.

Je crois me souvenir que 20 % des juifs français seulement ont été déportés contre 80 % des juifs étrangers. Mais même les juifs français étaient sans doute trop intégrés (à l'état major) puisque la France venait de se diviser en deux à propos de l'affaire Dreyfus. Les mesures anti-juives de Vichy ont remédié à cet excès d'intégration. J'ai tendance à penser que ce qu'on refuse actuellement n'est pas la non-intégration, mais l'excès d'intégration. Un des commentateurs, Marc Tertre, dit s'être occupé d'alphabétisation de femmes maghrébines qui étaient toutes voilées, avant l'affaire, et que cela ne dérangeait personne. On a commencé en s'en préoccuper quand les jeunes filles plus intégrées l'ont revendiqué.

Laïcité positive

Je viens de dire que la laïcité était toute relative. J'ai déjà montré plusieurs fois que ceux qui s'en revendiquaient n'avaient pas conscience de la présence pourtant ostensible de la religion chrétienne. J'avais signalé le pétage de plombs, sur France culture, du faux laïque papiste Philippe Meyer (« Le pape, le préservatif, et Philippe Meyer »). Dans une autre de ses émissions (voir : « Max Gallo et le choc des civilisations »), alors que les participants à son émission s'interrogeaient sur la question de cette présence religieuse qui passe inaperçue, l'un d'eux, Denis Olivennes, citait « le pèlerinage de Chartres, le culte marial, la bénédiction de la mère ». Comme je le disais « Où va-t-il chercher tout ça ? La déchristianisation est bien plus avancée qu'il le croit. » et j'ajoutais :

« Mais ce qui est quand même le comble, c'est que tout ce beau monde (Olivennes compris) ne s'est même pas aperçu que l'émission « L'Esprit public », sur France culture, venait juste après l'office catholique ! Décidément, un regard sociologique est vraiment indispensable, de toute urgence, pour repérer ce à quoi « on est habitué ». On remarquera aussi, à cette occasion, que la messe n'est pas une émission culturelle, contrairement aux autres émissions communautaires du dimanche matin [...] Il s'agit bien, à proprement parler, de la célébration d'un culte sur le service public, prétendument laïque ! La messe est dite. »

Dans une autre émission (voir « Astérix le Gallo... romain »), les participants s'interrogeaient sur la possibilité de comprendre les blagues de la BD d'Astérix et Obélix sans le secours de l'enseignement du latin et des « pages roses » du dictionnaire Larousse (listant les citations latines usuelles). Mais personne n'a mentionné l'abandon de la messe en latin, depuis le concile de Vatican II (1962-1965), alors même que l'émission était diffusée le jour de Noël. Ils ont dû recevoir des consignes de discrétion de la part du Vatican (est-ce pour cela que le dangereux anticlérical Olivennes à disparu de la grille alors que l'identitaire excité Max Gallo s'y incruste ?).

Cette présence de références religieuses n'est plus à démontrer dans le langage, dans l'espace public ou dans les chansons d'un athée anarchiste comme Brassens, par exemple. J'avais signalé les cloches de certaines églises de village qui vont jusqu'à sonner l'heure, la demie et les quarts. Comme si tout le monde n'avait pas une montre !

Au cours de mon interview récente pour mon livre sur Finkielkraut, sur Radio libertaire (à l'émission « L'invité du vendredi » de Kevin Nouvel, le 25 janvier 2013), des chansons de Louis Capart illustraient les poses. Comme je ne le connaissais pas, je suis allé l'écouter sur Youtube. Sa chanson la plus célèbre est sans doute « Marie-Jeanne-Gabrielle », sur les traditions de l'île de Sein. On y trouve au moins trois références religieuses. Sur une des vidéos disponibles, on a droit à un long zoom avant sur un crucifix. Quoiqu'athée, j'aime bien cette chanson. Les anars de Radio libertaire manifestent aussi une tolérance à la religion qu'on ne soupçonnait pas. Faut-il biper les références religieuses sur le service public ?

On parle de l'éducation religieuse pour comprendre les références culturelles de la peinture occidentale. Au fond, les musulmans ne pèchent-ils pas par défaut plutôt que par excès. Leurs références culturelles ne sont pas assez banales, pas assez disséminées sans en avoir l'air. Mais on peut remarquer que les musulmans n'aident pas quand ils ne tolèrent pas les plaisanteries qu'on fait sur le peu qu'on en connaît.

L'islamophobie de la part des identitaires ou des laïques, n'est-elle pas simplement liée au manque de repères culturels un peu diversifiés. On réduit tout à quelques clichés pavloviens comme le voile. Ce serait une explication, spécialement chez ceux qui sont obsédés par la culture. On peut s'étonner du cas Richard Millet. Il a pourtant grandi au Liban. Mais il a fait sien le combat des chrétiens d'Orient. J'en ai parlé à propos de son texte Langue fantôme (qui précède celui sur l'éloge de Breivik). Millet a peut-être raté sa vocation et son rôle historique de servir d'intermédiaire culturel.

Les musulmans subissent peut-être aussi l'inconvénient que j'ai déjà signalé (« Persépolis contre Carthage ») à propos de la censure, en Tunisie, du film de Marjane Satrapi, Persépolis (2007). Leur condamnation des images et de la musique les handicape dans la concurrence pour le soft power que se livrent les grandes civilisations. Ce phénomène est sans doute dû à l'influence des pays du Golfe, avec de gigantesques moyens, qui remplace celle des chanteurs et chanteuses, et des films égyptiens. Inversement, la civilisation occidentale bénéficie de la conséquence de son culte pieux des images et de son sacre de la musique. On peut remarquer cependant que la Corée vient de marquer un point avec le « gangman style » du chanteur Psy, qui vient de péter le googling avec plus d'un milliard de visionnages. Les films indiens de Bollywood sont bien placés aussi.

Dévoilement

La question de l'islamophobie (ou autre) se pose quand des personnes sont persécutées pour leur religion. Les questionnements des étrangers par les natifs ne sont pas forcément une persécution. Mais il est possible que les Français soient un peu embêtants sur les questions de langues ou de coutumes, alimentaires en particulier, avec les étrangers en général. C'est un phénomène connu et admis par les Français eux-mêmes. Les musulmans ne sont que les derniers à en subir les conséquences. Mais leur cas ne se réduit pas à ce phénomène relativement anecdotique.

On peut comprendre que certains soient gênés par la présence de quelque chose de nouveau dans leur environnement. Ça, ce n'est pas nouveau. Mais il ne faut pas confondre ses habitudes et les droits humains. L'article 18 de la Déclaration des droits montre l'ignorance des textes sur la question de la liberté religieuse. C'est une expérience intéressante. Cela montre qu'il faut de temps en temps faire un retour sur les connaissances qu'on croyait avoir. Il est clair que ce qu'on croyait être un apport de l'Occident (y compris pour certains qui ne se croyaient pas impérialistes) est justement ignoré de ceux qui s'en prévalent et qui prétendent donner des leçons. C'en est une. Chacun se trouve renvoyé à ses propres traditions et à son éventuelle intolérance.

Il faut faire un effort pour accepter l'autre en tant qu'autre. Ce n'est pas vrai seulement dans ce cas, et c'est évidemment réciproque. L'argument selon lequel les chrétiens sont mal acceptés en terre d'islam est en général employé pour condamner cette intolérance. Certains ont tendance à être indulgents à cet égard. Les défenseurs des chrétiens le leur reprochent. Ils ont raison. Mais ces identitaires chrétiens ne peuvent donc pas avoir la même attitude, ce qui est assez généralement le cas. Un jour, un article du Monde d'un dignitaire catholique était un peu trop diplomate à propos des islamistes algériens radicaux. Même si on peut le comprendre pour des raisons politiques, j'avais proposé en commentaire que la situation était beaucoup plus simple : les islamistes qui assassinent les chrétiens parce qu'ils sont chrétiens sont des connards comme les racistes européens qui assassinent des musulmans parce qu'ils sont musulmans. Mon commentaire a été censuré. D'autres non. Le mien a été sans doute jugé grossier, ceux dont je parle étaient plutôt ceux de racistes. En France, le racisme est un délit. C'est déjà un élément de réponse sur l'islamophobie et le politiquement correct. Les lois universalistes ne sont pas respectées. On « fait la coutume », comme disent les Kanaks.

Dans les commentaires des articles sur les femmes voilées, j'ai insisté sur le fait que cela pouvait aussi signifier que les femmes manifestent leur identité au lieu d'essayer de ne pas se faire remarquer. Le modèle actuel est celui de la gay « pride ». Elles nous disent : « Je suis musulmane, et je t'emmerde ! » Ceux qui prétendent les soumettre « à l'ordre public » font semblant d'ignorer que la révolte est plutôt une tradition française. C'est plutôt une preuve d'intégration (renforcée par le fait que les peuples musulmans avaient plutôt une réputation de soumission). Inversement, vouloir mater les indigènes relève plutôt d'une tradition coloniale qu'on croyait disparue. J'ai mentionné certaines résurgences dans l'article « Chasse aux Nègres à Marianne », le magazine mal nommé, ou bien, selon l'époque à laquelle on se réfère.

J'ai également mentionné souvent que c'était une illusion « républicaine laïque » de croire que les musulmanes étaient forcées à porter le voile. Comme les chrétiennes, les musulmanes sont musulmanes de leur plein gré ou par tradition familiale acceptée. Personne ne dit que Frigide Barjot a été obligée à militer contre le mariage gay par son mari Basile de Koch. J'ai déjà parlé de sexisme inconscient de la part des antisexistes. D'ailleurs, on pourrait tout aussi bien dire que d'autres sont athées à cause de la « pression sociale », ça marche pour tout le monde. Ce qui est revendiqué, dans tous les cas, est bien une évolution personnelle. On devrait davantage écouter ce que disent les gens. Et de toute façon, on ne change pas les croyances par décret. Il serait bon que tout le monde (musulmans, chrétiens, athées, etc.) reconnaisse ce genre de liberté individuelle aux autres. C'est du relativisme universel.

J'ai déjà envisagé d'autres possibilités plus conjoncturelles, outre le fait que le voile peut n'être qu'une étape provisoire, interrogation personnelle ou réaction à l'environnement social ou international. On a eu la mode baba cool, BCBG, rasta, et on a le rap. Mais Il peut s'agir aussi d'une réponse à la crise, dans les banlieues qui connaissent un chômage important. Une étape importante est le mariage. Les parents, surtout traditionalistes, exigent un emploi stable pour accorder la main de leur fille. Les garçons qui n'ont pas de situation traînent en bande en attendant et les filles se voilent pour patienter et pour ne pas être considérées comme des salopes : filles célibataires qui ont leur vie (car elles trouvent du boulot plus facilement parce qu'elles font moins peur que les mecs). De leur côté, les garçons qui se marient parce qu'ils ont un job pourraient demander à leur femme de se voiler pour jouer la tradition et ne pas rendre jaloux les autres. Tout ça étant plus ou moins inconscient.

Concrètement, le voile est essentiellement dû à l'influence de l'islam traditionaliste. On vient de voir, avec l'intervention française au Mali de ce début 2013, que des musulmans extrémistes voulaient imposer la charia à d'autres musulmans qui avaient des pratiques différentes. On peut penser que la charia est le problème. Mais on peut aussi considérer que le problème est plus généralement de vouloir imposer des comportements à autrui. Au Mali, c'est aussi une question de voile. Mais outre la conservation des documents contre le zèle des fanatiques, il faut admettre que ce qu'on défend ici correspond bien à des superstitions populaires ou tout simplement d'autres religions minoritaires, c'est-à-dire le pluralisme religieux ! Les oppositions existent aussi dans l'islam entre les chiites et les sunnites, les soufis, etc.

La solution politique n'est pas que la tendance locale majoritaire s'impose aux autres religions ou athées. On ne peut pas dire que seul l'islam essaie d'imposer sa loi puisque les états à majorité catholique sont connus pour imposer des restrictions au divorce, à la contraception ou à l'avortement, etc. On le voit actuellement avec le mariage. Mais on voit aussi que les laïques essaient d'interdire des pratiques religieuses. La France vient d'être condamnée par l'ONU à propos du turban des sikhs.

Le point important est que la méthode habituelle consiste à vouloir imposer des normes, en les croyant bonnes, évidemment. On n'impose pas de normes en les croyant mauvaises. Le débat n'est pas sur telle ou telle religion. Le débat est sur « les valeurs », c'est-à-dire les normes qu'on veut imposer à ceux qui n'ont pas les mêmes.

Dans un précédent article, j'ai parlé de « Fin de la religion » (et non d'une religion particulière). Mon argumentation repose sur le fait que la mondialisation met en concurrence des civilisations qui étaient relativement confinées dans des zones où une religion (ou une idéologie pour le communisme) était majoritaire. Ce n'est plus vraiment le cas. Le point important est que chacune pouvait considérer les autres comme extérieures. Ceux qui parlent de choc des civilisations raisonnent aussi en ces termes. Le véritable choc, c'est qu'elles savent maintenant qu'elles sont toutes minoritaires dans le monde. Elles sont caduques en termes de cadre global. Le problème des intellectuels, religieux et athées, est de croire que leurs valeurs sont le centre du monde, et de s'adapter à l'existence des autres. C'est ce que les institutions sont censées garantir.

Jacques Bolo

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