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Politique / Histoire - Janvier 2013

Algérie : Repentance et ressentiment

Résumé

Hollande en Algérie : pour l'histoire, la vérité une fois pour toutes et pour tous, contre les arrière-pensées et la casuistique inutile.

À l'occasion du voyage du président Hollande en Algérie, la question de la « repentance » a été posée à nouveau par ceux qui s'y opposent. Il ne faut pas tomber dans ce piège à cons pour ne pas être accusé de « ressentiment ». Mais ce n'est évidemment pas la question. J'ai déjà parlé de ce sujet en remarquant que les adversaires de la repentance se revendiquent simultanément de valeurs chrétiennes qui comportent ostensiblement cette caractéristique : « mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa ». Les traditions se perdent. Du christianisme, il ne reste que le jésuitisme, mais sans la formation intellectuelle.

J'ai également traité la question du ressentiment dans l'analyse du texte fameux de Max Scheler, L'homme du ressentiment (1919). En résumé, pour ceux qui ne l'ont pas lu, ce répugnant pensum nietzschéen pré-nazi consiste simplement en une risible justification de la conversion de l'auteur au catholicisme alors que Nietzsche considère cette religion comme l'origine de la décadence de la race des seigneurs à cause du ressentiment. On comprend que Scheler soit gêné. Il s'en sort en disant que ce sont les socialistes ou les cathos humanitaires (style abbé Pierre) qui sont les vraies cibles du grand homme alors que les chrétiens authentiques sont des chevaliers teutoniques défenseurs de la foi et que l'ordre sera rétabli par l'instauration d'une organisation médiévale où chacun saura rester à sa place. Que quelqu'un comme Onfray, aveuglé par son nietzschéisme, considère qu'il s'agit d'un « beau livre », laisse insinuer un doute sur la qualité de sa lecture, spécialement pour un athée forcené. Bon, c'est vrai que le livre est chiant. Il a dû sauter des passages.

Le rejet de la repentance est devenu un truc du Barnum politique, avec un cas particulier pour l'Algérie. Ici, ça consiste à ressasser des vieilles histoires en répétant qu'on n'en parle pas, alors qu'on ne parle que de ça depuis cinquante ans. Il suffit de googler « torture » avec « Algérie », voire avec : « on ne parle pas ».

Inversement, les anciens partisans de l'Algérie française veulent qu'on reconnaisse les torts du FLN. Ils veulent donc une repentance de l'Algérie pour leurs deuils et ne veulent pas reconnaître le deuil des autres et ils se cramponnent au rôle positif de la colonisation. C'est pour eux que la loi à ce sujet avait été votée par la droite.

La gauche fait comme si la majorité des Français ne connaissaient pas la torture et la répression ou la contestait. Ces anciens partisans de l'indépendance semblent bloqués dans les années soixante, à l'époque où une censure régnait à la télévision. C'est un complexe de persécution rituel qui revendique des positions médiatiques et académiques qu'ils possèdent depuis quarante ans. Quand on parle aujourd'hui de renouveler le logiciel de la gauche, la question de l'Algérie est bien un domaine où il faudrait arrêter de radoter.

Quand on parle de « construction de la réalité » ou d'« actes de langage », c'est en fait de cette sorte de langage officiel qu'il est question. Mais l'histoire a pourtant bien enregistré ces informations. Où se situe donc le problème ? Les opposants à la reconnaissance officielle semblent penser que le phénomène n'a pas existé si on n'en parle pas. Les autres pensent qu'on l'ignore si on ne le reconnaît pas officiellement. J'ai déjà rappelé la citation de Marmontel : « Toutes les nations ont leurs brigands et leurs fanatiques, leurs temps de barbarie, leurs accès de fureur. Les plus estimables sont celles qui s'en accusent. » Le phénomène est ancien.

Mais on n'est pas obligé de s'inquiéter d'une reconnaissance de la part de connards ou de nazis. Le négationnisme est le propre de ceux qui commettent les génocides et surtout de ceux qui les justifient. Mais une reconnaissance officielle me paraît exiger quelque chose d'une autorité dont on valide la légitimité alors même que cette absence de reconnaissance la discrédite. Et la politique consiste à ménager un ou l'autre camp pour des raisons électorales.

Les Algériens ont aussi remarqué que la France réclamait une reconnaissance par la Turquie du génocide arménien. Une loi française a même été votée pour cela (voir mon article sur le Rap). Ils feignent de s'étonner que la France refuse de reconnaître les crimes de la colonisation et de la décolonisation (il y en a d'autres, bien moins connus que ceux commis en Algérie). Ce qui n'est pas clair est de savoir si l'Algérie reconnaît donc le génocide arménien, ou si elle soutient la Turquie pour sa non-reconnaissance. Notons que la Turquie elle-même se défend en invoquant l'attitude de la France envers les crimes du colonialisme. Comme elle ne les conteste certainement pas, à moins que son ancien statut d'Empire ne lui fasse manifester une solidarité avec la France sur ce point, on peut donc admettre qu'elle reconnaît donc le génocide arménien. Bref, c'est le bal des faux culs. C'est la politique.

On peut se satisfaire des déclarations de François Hollande en Algérie. Le problème n'est pas la repentance ou le ressentiment. Énoncer la vérité historique est l'affaire des historiens. On ne doit pas dissimuler des événements historiques, ni donner à certains épisodes une importance supérieure à leur place dans l'histoire. Il est bien évident que les personnes concernées par ces événements en gardent un souvenir personnel. Les témoignages doivent être enregistrés, mais ils ont la même place que ceux des autres.

La notion de « mémoire » a fait beaucoup de mal. Elle est rituelle et non historienne. En fait, elle répond d'abord à une absence d'intégration des témoignages à l'histoire, souvent trop « positiviste » et officielle. Mais la « mémoire » régresse à la commémoration, avec la complicité des historiens qui y trouvent une source de notoriété ou des politiques qui flattent des clientèles.

Aujourd'hui, quand on parle de « reconnaissance », on est essentiellement déterminé par la référence aux divers négationnismes. Ce sont simplement des antisémites ou des racistes qui ont réussi à convaincre les uns que les juifs sont responsables de leurs malheurs ou les autres que les Noirs sont des assistés à qui l'on ne doit rien. Le problème n'est pas la « reconnaissance » officielle de la Shoah ou de la colonisation. Presque personne ne les conteste, ni n'en conteste les conséquences néfastes. Des livres paraissent sur ces sujets. On n'est plus au temps d'une hagiographie officielle où il ne fallait pas parler de ce qui fâche (ou de la rhétorique contradictoire de Renan) et il ne faut pas en donner l'impression en tombant dans l'excès inverse (après la Deuxième Guerre mondiale, on était ainsi passé de « tous résistants » pendant la première période à « tous collabos » pendant la suivante).

La réponse est la connaissance objective des phénomènes. Il faut savoir approfondir et transmettre toutes les connaissances, en fournissant des données exactes et non partisanes. Que ceux que ça intéresse s'en occupent, on en parlera s'ils apportent des éléments nouveaux. Mais ceux qui ne sont pas intéressés ne peuvent pas dire qu'ils n'ont pas existé ou les minimiser en répétant ce que disent les connards.

Jacques Bolo

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