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Politique - Septembre 2012

L'erreur syrienne

Résumé

Il faut assumer la situation de guerre en Syrie comme une erreur d'appréciation de la part des forces en présence. On voit comment ça commence, mais la question se pose de savoir comment arrêter une guerre civile.

Comme je le disais au début des révolutions arabes (cf. « Côte d'Ivoire, Tunisie, Égypte : le sens de la vie »), la façon dont les choses tournent dépend de la capacité du pouvoir à tolérer la contestation. En Tunisie, Ben Ali s'est éclipsé. En Égypte, les militaires ont été mis sur la touche sans trop de résistance. Au Yémen ou à Bahreïn, ça c'est moins bien passé.

En Syrie, on semble oublier aujourd'hui comment ça a commencé. Tout avait démarré par des manifestations non-violentes, sur le modèle égyptien, réprimées de façon relativement modérée quand on pense à la situation actuelle, mais assez durement pour qu'on s'inquiète. La contestation a continué et la répression s'est accrue, jusqu'au massacre de manifestants. Le ministère des Affaires étrangères français ne s'est pas risqué, cette fois, à proposer l'assistance de la police française pour contrôler les manifestations (on peut même le regretter !). Avec la violence de la répression, la contestation s'est radicalisée, soutenue par l'espoir d'une intervention étrangère qui ne venait pas. Les insurgés se sont trompés sur la détermination d'Assad et sur la réaction de l'Occident.

Une des raisons de l'erreur est évidemment la conséquence du précédent libyen. Le président Assad n'avait pas envie de finir comme Kadhafi. Il a retenu l'avertissement. Mais quand on parle de régime autoritaire, on ne parle pas d'un homme, mais d'un clan. Dans l'article mentionné, je soulignais qu'un État reposait sur une hiérarchie qui profitait à certains. Les pays pauvres n'ont pas de position de repli pour les élites évincées du pouvoir. Le clan Assad et les alaouites ont serré les rangs et les autres minorités ne se sont pas jointes à la révolte.

La deuxième erreur est évidemment l'appréciation du rôle de la Russie et de la Chine. Non seulement ces deux grandes puissances tiennent à limiter le droit d'ingérence en général, mais elles ont l'impression de s'être fait avoir en Libye. Les Occidentaux ont été plus malins la fois précédente. Ça ne peut pas marcher à tous les coups. Mais surtout, la Russie a une base navale en Syrie. Elle ne veut pas perdre cette dernière implantation en Méditerranée. On peut même se demander si cette affaire n'est pas un moyen d'éliminer les Russes de toute la zone dans une stratégie dérivée de la Guerre froide, en se moquant totalement de l'intérêt des populations locales. Les insurgés étant les dindons de la farce.

Au tout début de la révolte, les journalistes rappelaient la répression de l'époque du père du président actuel, en 1982. On parlait de 15 000 morts. Il semble qu'aujourd'hui, un an et demi après, on en soit à 30 000 morts. Quand ça a commencé, je n'avais pas l'optimisme de médias qui insistaient sur l'aspect pacifique des manifestations. Ce que je craignais est arrivé. Quand on joue à la politique, on joue à la guerre. Et la guerre, ça tue.

La politique consiste à établir un consensus sur une hiérarchie assurant la paix sociale. La question est toujours de savoir ce que chaque camp est prêt à accepter comme désordre ou comme destruction. Une contestation pacifique est une manifestation de force symbolique. Si la répression dépasse un point de non-retour, les insurgés doivent céder ou choisir la violence. On sait aussi qu'il faut toujours laisser une position de repli, sinon les belligérants n'ont plus rien à perdre. Les tentatives d'Assad de reprendre la main en annonçant des réformes tout en jouant la fermeté n'ont pas satisfait les opposants. À ce stade, c'est sans doute la crainte d'une intervention extérieure qui a radicalisé la répression. Dès lors, les jeux étaient faits.

Quand personne ne veut céder, c'est la guerre civile. Ce qui signifie que tous les Syriens doivent subir les conséquences de l'affrontement. Chaque camp joue évidemment sur la radicalisation de ceux qui ne sont pas encore engagés d'un côté ou de l'autre. Mais progressivement, c'est tout le pays, toutes les villes, toute l'économie, qui sont dévastés, avec les pertes humaines correspondantes. Et il faut payer les conséquences. On reconstruira, parce qu'on reconstruit toujours. Mais il faudra bien trouver ensuite le consensus qu'on n'avait pas réussi à trouver auparavant. L'irréparable ne rend pas les choses plus faciles.

Jacques Bolo

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