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Critique - Juin 2012

Jourde colère : Pays perdu (2003)

Résumé

Le texte de Pierre Jourde, Pays perdu, rate son coup littéraire et finit en fait divers. Encore un critique qui joue au romancier. Un prof de littérature qui fait des travaux pratiques.

En traînant sur Internet, on finit par trouver ce qu'on ne cherchait pas. Je suis tombé sur Pierre Jourde, critique littéraire maudit, qui balance grave, comme son compère Naulleau avec qui il a publié le Jourde-et-Naulleau, comme on disait le Lagarde-et-Michard, manuel scolaire de littérature de ma jeunesse. Mais le Jourde-et-Naulleau n'est pas encore au programme. C'est dommage, ça mettrait un peu d'ambiance en cours de lettres. Et on s'étonne que les élèves s'emmerdent...

La limite du genre est que Jourde critique, comme Naulleau, exige de la littérature ce qu'elle n'est pas. Une véritable critique littéraire scientifique devrait parler de la littérature telle quelle est et non telle qu'elle devrait être. Je dis ça, mais je m'en fous, en fait. C'est histoire de dire que la critique critique parle de ce qu'elle aime et qu'elle aime ce qui est au top. C'est normal. Mais en musique cela reviendrait à ne parler que de « musique contemporaine » difficile et non de ce qui plaît au grand public et que le public achète. Mais ça, c'est le problème de l'art en général et du commerce artistique en particulier.

En tant que critique détesté universellement (je flatte), Jourde a raison de prendre les devants en faisant la liste des reproches qu'on peut lui faire (aigri, jaloux, agit par dépit, réactionnaire...). Mais ce truc aussi est éculé. Contrairement à Madame Soleil, cela revient à prévoir le beau temps ET la pluie. À moins qu'il nous joue le jeu : « une vérité est cachée parmi ces éléments, devinez laquelle ». C'est un comique.

Bref, par une coïncidence objective digne du surréalisme, après avoir découvert son site que je ne cherchais pas, je suis tombé quasi simultanément sur le livre de Jourde, Pays perdu. Je l'ai feuilleté, et j'ai fini par le lire complètement. J'en avais entendu parler sous la rubrique « fait divers ». Il avait défrayé la chronique judiciaire quand Jourde avait été attaqué par les villageois qui s'estimaient humiliés par son bouquin. Ils avaient failli le lyncher. Jourde et sa famille s'en étaient sortis de justesse, et la justice avait condamné quatre de ses agresseurs à deux mois de prison avec sursis et le cinquième, âgé de soixante-dix ans au moment des faits, à 500 euros d'amende.

Jourde se dit désolé d'avoir été mal compris. On le comprend. Il voulait montrer la rudesse du pays. Il n'avait pas prévu à quel point. Il croyait restituer la beauté compulsive de la campagne en montrant le purin et en dévoilant les secrets de famille. Il doit constater qu'il n'a pas trouvé son public auprès de son terroir où son père est enterré. Il faut savoir à qui s'adressent les livres qu'on écrit et qu'on critique.

Son erreur est surtout de prétendre faire de la littérature de fiction quand il écrit des souvenirs personnels en changeant simplement les noms pour parler d'un village d'une petite vingtaine de personnes. L'imposture littéraire actuelle consiste à nier l'autobiographie en la considérant comme autofiction. C'est pourtant pas compliqué. Quand on ne distingue pas la réalité de la fiction, on a des problèmes.

La fiction est-elle, comme le prétend Wolf Lepenies, le moyen de parler de la réalité en le dissimulant pour sauver les apparences ? Comment peut-on être persan ? Il faut respecter les codes. La liberté littéraire ne peut pas vaincre la censure parce que la littérature vit de la censure. La théorie de Jourde sur la nouvelle censure est fausse. Surtout quand, en traitant surtout de ses aventures personnelles, elle prend la forme d'un plaidoyer pro domo pour être honnête.

Son faux roman, Pays perdu, est surtout un peu bâclé. Je m'attendais à mieux de la part d'un critique si notoirement exigeant. Je ne vais pas relever tout ce qui m'apparaît comme des maladresses stylistiques, parce que je ne veux pas exiger quoi que ce soit. Je prends les choses comme elles sont, mais il aurait plutôt dû commencer par l'histoire de la merde et monter progressivement. Si certains ont aimé, il me semble que c'est parce que Jourde essaie de rendre la rudesse de la campagne. Mais Jourde ne réussit pas dans son projet. Ça peut marcher auprès de citadins qui sont pris aux tripes par la crudité ou auprès d'intellos indulgents envers l'intention qu'ils décèlent, même si elle n'est pas aboutie.

La réaction des villageois est explicable. C'est une forme de critique littéraire en acte. Car le résultat est plus choquant qu'empathique, comme Jourde prétend le souhaiter. La littérature à l'intestin vise un peu trop le coup fumant. Il est possible que sa vision soit un peu biaisée. L'omniprésence de la mort peut simplement découler du retour au pays à l'occasion des enterrements. C'est un regard extérieur. Localement, il n'y a pas que ça qui compte. À moins que ce ne soit un clin d'oeil littéraire à Barrès, à sa terre et ses morts. Beauf (je ne suis pas sûr de l'orthographe) !

L'impression que j'ai eue est de me trouver devant une sorte de brouillons, ou de notes, pour un roman de Marcel Aymé (selon mes souvenirs lointains). Ce qui peut être considéré comme une réussite. Mais le roman n'a pas eu lieu. Ce n'est pas une fiction. Ce sont des carnets de souvenirs et d'indiscrétions, limite commérages villageois déballés sur Internet. Comme je suis persuadé que ce n'était pas l'intention de l'auteur, on peut considérer qu'il a raté son coup littéraire, excepté pour le buzz judiciaire. Ya que ça qui compte. Mais comme Jourde critique lui-même ses collègues qui recherchent le procès ou la censure, on peut lui faire remarquer qu'il est bien de son temps, mais sans le vouloir. Ce qu'il ne devrait pas prendre comme un compliment. La loi de la critique est la même pour tous.

La littérature actuelle, pour ce que j'en connais ou ce que j'en entends, – j'en lis très peu –, me semble mélanger les registres littéraires et critiques. Le défaut des intellectuels est de descendre de vélo pour se regarder pédaler. Le véritable projet de Jourde me semble relever plutôt de la collection « Terre humaine » des éditions Plon. Il faudrait accepter de ne pas être romancier, mais ethnologue. C'est moins frime dans les dîners en ville. Mais les tirages du Cheval d'orgueil de Pierre-Jakez Hélias, valaient bien ceux de best-sellers actuels. Et on avait l'impression, à l'époque, que cela apportait quelque chose de vrai... et de littéraire.

Jacques Bolo

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