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Économie / Politique - Février 2012

Gaston Lévy : Le socialisme et les relations économiques internationales (1925)

Note

« Avant le Congrès national qui devait se tenir à Grenoble du 8 au 12 février 1925, la Commission administrative permanente avait chargé Gaston Lévy de rédiger un rapport sur La situation économique internationale. Ce rapport fut publié dans Le Populaire du 30 décembre 1924. Il fut approuvé par le Congrès de Grenoble. Celui-ci décida en outre, sur la proposition de Léon Blum, de demander à Gaston Lévy de condenser dans une brochure l'essentiel de son rapport et du discours par lequel il en avait demandé l'approbation. » (Le socialisme et les relations économiques internationales, p. 2).

Gaston Lévy : Le socialisme et les relations économiques internationales, ed. du Parti Socialiste (S.F.I.O.), Paris, 1925, 32 p.

Je venais de parler du protectionnisme en décembre dernier et je suis tombé sur une petite brochure du Parti Socialiste (S.F.I.O.) de 1925, rédigée par Gaston Lévy, qui parlait de ce sujet presque dans les mêmes termes. Les socialistes actuels, gauche de la gauche comprise, feraient bien de se replonger dans leur propre histoire, ce qu'ils revendiquent pourtant toujours un peu trop, en sélectionnant ce qui les arrange.

Juste après la Première Guerre mondiale, avant même la crise de 1929, la situation économique difficile faisait envisager le protectionnisme comme solution. Le texte Le socialisme et les relations économiques internationales, pour répondre à la question : « Les questions économiques doivent-elles être traitées localement ou nationalement » (p. 3) propose d'envisager globalement, au niveau mondial, les problèmes économiques qui sont la base de la solution socialiste dans sa défense de l'intérêt des travailleurs. Gaston Lévy critique la tendance qui consiste à traiter les problèmes concrets partiellement quand on parle du prix de tel ou tel produit. La guerre et le blocus ont renforcé l'idée du recours à la fermeture nationale. Il signale l'apparition du slogan « Achetons des produits français » (p. 5) et les mesures protectionnistes : « les interdictions d'exportation, les produits de remplacement, les mesures restrictives aux échanges, les lourds droits d'importation, les subventions pour la production nationale » (p. 5).

Il montre que le commerce international est une nécessité, tout simplement parce que les ressources ne sont pas réparties équitablement sur le plan géographique. Il présente un long catalogue de chiffres de productions de matières premières de l'époque (Houille, pétrole, métaux, engrais, produits agricoles à destination industrielle ou alimentaire...). Par exemple, pour le pétrole, on remarquera le rôle important du Mexique d'alors et l'absence totale du Moyen-Orient. Ce qui oblige aussi, en matière de prévision, à envisager des changements dans le temps.

Pétrole (chiffres de 1920, p. 7)
Production mondiale, en tonnes métr. : 91.964.385.
Europe
Pays extra-européens
5.689.3085
85.989.960
PROPORTION
Etats-Unis
Mexique
Russie
Roumanie
64,0 %
22,6 %
4,2 %
1,1 %

Gaston Lévy note aussi que : « les accords commerciaux en cours [...] cherchent à protéger les intérêts économiques des nations qui traitent ensemble sans se soucier des intérêts économiques des autres peuples, et même sans tenir compte des conséquences de ces accords sur les relations des autres pays avec ceux qui traitent ces accords » (p. 4). Seuls les grands pays comme la Russie ou les États-Unis tendent à l'isolationnisme. On remarquera que les pays coloniaux de l'époque, comme la France et le Royaume-Uni, relèvent en fait de cet idéal. Mais la nécessité des échanges persiste. Lévy note déjà que la France ne peut pas prétendre échapper à la nécessité d'exporter pour se procurer les matières premières qui lui sont indispensables et qu'elle ne possède pas.

Il note aussi les bouleversements advenus depuis le début du siècle. Outre une croissance de la production et des échanges, la guerre a bouleversé les équilibres, parfois dramatiquement, comme pour le froment et le seigle (pour faire le pain) : de 68 millions de quintaux pour l'Europe et 87 millions pour le reste du monde pendant la période 1909-1913, les exportations européennes sont passées à seulement 2 millions contre 167 millions de quintaux. La France étant devenue souvent importatrice.

La lutte pour les matières premières explique le protectionnisme et l'impérialisme, « et chaque pays essaie également de transformer cette matière première dans les conditions le meilleur marché possible pour la vendre transformée sur le marché mondial » (p. 18). Il ne faut pas oublier aujourd'hui que le socialisme analysait ainsi l'impérialisme : « Comme il faut en tout cas acquérir ces matières premières, le mieux c'est de les prendre sans les payer. Cela s'appelle la conquête, mais même lorsqu'à la conquête brutale succède le colonialisme, aboutissant au protectorat, on paiera la matière première meilleur marché quand, grâce à la puissance militaire, on forcera les indigènes à donner la matière première dans de bonnes conditions » (pp. 18-19).

Et Lévy explique l'exploitation ouvrière par le même principe de transformation de la production au meilleur coût possible, selon deux solutions : « La première d'avoir un outillage perfectionné pour travailler dans les meilleures conditions possibles d'exploitation. L'autre de faire peser sur la classe ouvrière le plus de force possible pour l'obliger à travailler le plus longtemps et le moins cher possible » (p. 19). Il note que les pays modernes comme les États-Unis utilisent une main-d'oeuvre qualifiée bien rémunérée qui fournit justement des débouchés à la production selon le modèle fordiste. Ailleurs, on diminue les salaires ou l'on utilise la dévaluation de la monnaie pour obtenir un dumping national.

Lévy traite précisément la question du nationalisme quand il note : « une forme de solidarité d'intérêts, entre le patronat et la classe ouvrière : cette solidarité, elle se trouve dans la prospérité de l'entreprise. Cette solidarité existe également dans les nations » (p. 20). J'ai noté ailleurs que le colonialisme impliquait les ouvriers dans l'exploitation des colonies, ou aujourd'hui des immigrés, dans la constitution d'une vaste classe moyenne qui se polarise sur ses différences au lieu de constater ses convergences d'intérêts nationalistes (ou communautaires). Le socialisme de l'époque proposait que « le but à atteindre est qu'au lieu de limiter cette solidarité à chaque industrie, chaque pays, elle soit étendue à tous les pays et qu'elle puisse se produire en raison de l'organisation économique internationale elle-même » (p. 20).

La conception proposée dans la brochure est une forme de planification mondiale de la production des matières premières et de la production au moyen d'accords internationaux, contre la concurrence entre les nations. Rappelons que cela se situait avant la Seconde Guerre mondiale.

Ce texte programmatique propose aussi de rechercher « une stabilité relative de la production pouvant déterminer une stabilité relative des prix et surtout une stabilité relative dans les conditions de travail » (p. 21), en particulier pour combattre le chômage. Cette stabilité est elle-même recherchée par les capitalistes au moyen du monopole. Mais il récuse l'idée gauchiste de profiter des crises pour exacerber la combativité ouvrière. Il considère que la conscience ouvrière ne doit pas se limiter à une réaction dans des périodes critiques, mais doit aussi se forger dans les périodes plus calmes. Il pourrait ajouter aussi que c'est pendant ces périodes que la solidarité est mise à mal si chacun se replie sur ses intérêts en oubliant ceux des autres à supposer justement que ces périodes et les solutions nationalistes ne sont pas le moment où l'exploitation se reporte sur les peuples étrangers (colonisés à l'époque), avec la complicité de la classe moyenne des pays dominants.

Lévy mentionne plutôt l'élévation du niveau « moral » de la classe ouvrière « commandé par son niveau matériel, jusqu'au jour ou, par la connaissance des faits et la conscience qu'elle a prise de sa force, elle se sente capable de s'emparer à la fois du pouvoir politique et du pouvoir économique » (p. 23). Il souligne que dans une économie complexe, beaucoup de connaissances sont nécessaires, et que ce n'est pas dans les périodes de crise que la réflexion est facilitée. Je rappelle qu'il n'y avait que 4 % de bacheliers en 1936. L'augmentation du niveau culturel était alors une priorité.

Gaston Lévy traite aussi la question des changes et de l'étalon or, du cours forcé des monnaies nationales gageant le crédit sur celui de l'État émetteur, de la dépendance des marchés internationaux et de celle des contraintes de la Société des Nations sur la hausse des prix. On reconnaît les problèmes contemporains avec l'euro, le dollar, sans que sa présentation soit plus convaincante que celle des économistes actuels.

Le texte traite plus classiquement du caractère cyclique des crises de surproduction et des effets de bulle, et du chômage qui en résulte. Alors que la méthode des trusts consiste à rechercher la stabilité par l'hégémonie, avec des risques de guerre, contre les intérêts des consommateurs et des producteurs ouvriers, ce programme social-démocrate préconise la recherche de la stabilité dans l'intérêt général par une planification internationale.

Le problème qui est posé par cette brochure est que le libre échange est « l'extermination du plus faible par le plus fort » et que le protectionnisme « s'exerce toujours au détriment du consommateur et par conséquent de l'intérêt général » (p. 30). Il est noté très justement aussi que « le protectionnisme qui, en apparence sert de garantie aux producteurs dans un pays, est souvent une prime à l'inertie » (p. 30). Ce qui est donc fondamental dans la concurrence avec les autres pays dans laquelle se situe la solution nationaliste.

La solution socialiste proposée consiste à se servir des institutions internationales, à renforcer la section économique de la Société des Nations, plutôt que par l'intervention de l'État dans l'économie nationale. Une résolution du Congrès de Grenoble visera à substituer « la paix économique à la lutte économique, génératrice de guerres et de domination des classes et des peuples les plus puissants » (p. 32).

Jacques Bolo

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