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Politique - Décembre 2011

L'erreur intellectuelle du populisme

Résumé

La démagogie populiste correspond simplement au vide théorique et à l'incompétence des anciennes élites intellectuelles.

Démagogie ?

Depuis quelques années, on essaie de trouver une sorte de justification à un populisme directement inspiré par le Front national. Et cela s'est généralisé récemment. Les érudits nous font la leçon sur le terme « populisme » lui-même, au cas où l'on n'aurait pas compris que ça vient de « peuple ». Certains croient encore qu'en changeant les mots, on change les choses. C'est une maladie professionnelle d'intellectuels qui devrait être prise en charge par la sécurité sociale. D'autres essaient de récupérer les électeurs du FN en faisant du FN sans les dérapages ou en jouant le jeu d'un « FN de gouvernement ». Depuis le temps qu'on essaie, il faudrait se rendre compte que ça ne marche pas. On récupère momentanément les électeurs, mais ça ne change rien. D'autres enfin, font du FN de gauche contre la mondialisation, la finance, les délocalisations, etc., et reproduisent les deux discours précédents avec la bonne conscience habituelle de la gauche sous couvert de bonnes intentions (dont on sait ce qu'elles valent).

L'erreur du populisme réside dans la démagogie qui refuse de contredire les croyances populaires. Ne serait-ce que par respect des contre-pouvoirs ou du simple débat, c'est déjà louche. Mais au fond, c'est simplement un truc électoraliste, pour certains membres de l'élite, de se prétendre près du peuple. L'idée que le peuple n'est pas toute la population reproduit le mécanisme d'extrême droite qui confond nation et nationalisme. La solution est pourtant simple. La nation, c'est le peuple (tout le peuple). Le nationalisme, c'est le populisme (qui en sélectionne une partie comme vrai peuple). L'anti-élitisme qui justifie le populisme consiste simplement à justifier la connerie que l'élitisme stigmatisait.

Quand l'élite (les leaders d'opinion ou l'avant-garde comme on disait à gauche) se met à la remorque de ce qu'elle est censée dépasser, c'est précisément qu'elle n'est plus ce qu'elle prétend. On peut toujours le justifier par quelque chose comme « Il faut bien que je les suive, puisque je suis leur chef ! » (Alexandre Ledru-Rollin). Ce dévoiement relève simplement de l'incompétence. J'ai parlé ailleurs du « néo-maurrassisme actuel comme incompétence ». Le populisme joue sur la fibre nationale comme l'islamisme joue sur la prétention à représenter une culture religieuse que tout le monde partage, par hypothèse, puisque c'est cette légitimité générale que le populisme politique ou religieux revendique. La référence est le passé, pas l'avenir qu'on prétend préparer.

L'incompétence ne se limite pas à ne pas comprendre le monde tout en osant donner des leçons de terminologie. Elle repose sur une idéologie périmée qui tente de s'approprier les mots disponibles, qu'elle comprend de travers. Parfois, cette idéologie revendique explicitement ce détournement de sens sur le mode : « Démondialisation, je me comprends ! » Mais c'est jouer au plus fin. Et cela ne trompe personne. L'incompétence est simplement une question de stades cognitifs tels que ceux décrits par Piaget (ou Lawrence Kohlberg qui s'en inspire). Il n'y a pas de non-idéologie ou d'innocence préalable. On part tous d'un stade inférieur pour comprendre un stade supérieur (ne serait-ce que par maturité).

Il faut cependant expliquer le mécanisme de l'erreur. On a pu constater avec Élisabeth Badinter, que la simple invocation de termes (« laïque » dans son cas), pouvait satisfaire les intellectuels. Certains se payent de mots que le populo, roublard, lui concède, comme tout bon élève, par bonne volonté, pour faire illusion ou pour fayoter. Il en découle une impression trompeuse de diffusion des connaissances qui font surestimer leur public à ceux qui se surestiment eux-mêmes. J'ai mentionné « ce phénomène, frisant l'hérésie, [...] constaté par les études de sociologie religieuse quand les prêtres se sont souciés de faire des enquêtes sur l'assimilation réelle des dogmes catholiques. » (Persépolis). C'est une simple question d'évaluation des connaissances.

Bref, le peuple n'est pas aussi bon que le croit le rousseauisme de gauche habituel ou une forme relativement nouvelle de rousseauisme de droite, car la droite était naguère élitiste. Le peuple dont on parle n'est plus une classe inférieure qu'une élite de droite (catho) ou de gauche (socialo) idéalise avec condescendance. Une gigantesque classe moyenne se regarde le nombril en se disant : « Comme nous, le peuple, nous sommes bons ! » en tapant sur les élites résiduelles et les immigrés. Comme je le disais, il y a peu :

« Désespérance mon cul ! Quand un ouvrier vote FN, il sait bien pour qui et pour quoi il vote. Il vote pour foutre les immigrés dehors. Je ne suis d'ailleurs pas très sûr que les ouvriers votent pour le FN, parce qu'en France, les ouvriers (ou assimilés), c'est plutôt des immigrés. Or de nombreux immigrés ne sont pas naturalisés et n'ont donc pas le droit de vote, ou ne sont pas inscrits sur les listes électorales, ou ne votent pas. Quand on parle de désespérance populaire à propos du FN, on exclut déjà les immigrés du peuple. On est déjà dans la logique du Front national. »

Si le populisme ne visait pas l'exclusion des immigrés et des élites cosmopolites, le Front national n'existerait pas. Le Front de gauche (qui porte bien son nom) sans partager le racisme, entérine pourtant cet état de fait en choisissant les Français de souche aux immigrés, pour d'autres motifs (féminisme à propos du voile, laïcité, niveau culturel...). La tradition ouvrière sert de lieu de mémoire alternatif (La Commune contre Jeanne d'Arc) pour nous refaire le coup de l'identité nationale. On est toujours dans le rite.

Vide théorique

La véritable justification de ce populisme consiste à ne pas savoir quoi répondre aux argumentaires passéistes. Ce qui est bien un problème de compétence. En l'absence de théorie alternative, après l'effondrement du marxisme, le populisme réapparaît parce qu'on récuse les théories sophistiquées, considérées comme élitistes. On veut faire simple et grand public comme à la télé. Ces deux ou trois dernières décennies, une certaine coupure s'est produite entre l'opinion et les chercheurs. Ils se sont repliés sur la « reconnaissance par les pairs », comme je l'ai montré à propos de Bourdieu lui-même. Et ils s'étonnent ensuite de l'indigence médiatique. Cet élitisme laisse le champ libre aux vieilles lunes des populistes sur la décadence. Les uns ont raté le coche de l'Internet, les autres sont évidemment contre.

Face à cette crise de légitimité intellectuelle, certains se proposent simplement de reproduire le discours populiste de gauche. On regrette le bon vieux temps de la guerre froide, de la lutte des classes, des bons vieux prolos, de la Régie Renault, de Mai 68... Et on tient le discours de Marchais sur Cohn-Bendit contre les bobos et les écolos. Ce retour vers le passé rappelle le film sur le parc à thème communiste en Allemagne de l'Est. Mais aujourd'hui, « Nous sommes tous des bobos allemands ! »

Ce populisme de gauche avait fini (ou commencé), par l'attaque au bulldozer d'un foyer d'immigrés par le maire communiste de Vitry, en 1980, comme l'a rappelé très justement Zemmourette, la remplaçante de Zemmour sur France 2, qui approuve cette convergence PC-FN. Cela se passait peu de temps avant la victoire de l'union de la gauche. Les analystes ont-ils déjà envisagé que l'épisode de Vitry et la campagne du PC, « Achetez français ! », pouvaient expliquer la victoire électorale de 1981 ? C'est une hypothèse qui semble être confirmée par les faits et par la répétition actuelle.

Puisqu'on en parle, Manuel Valls vient justement d'être nommé responsable de la communication de François Hollande, candidat socialiste à la présidentielle 2012. Cela doit remonter le moral aux « Blancs, Whites, Blancos » qui ont le blues, ces derniers temps. Mais il va falloir jouer serré. La concurrence est « libre et non-faussée » sur ce créneau.

Jacques Bolo

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