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Société / Politique / Religion - octobre 2011

Élisabeth Badinter et la laïcité

Résumé

Elisabeth Badinter crée le buzz avec la laïcité de Marine Le Pen. On voit qu'elle s'y connaît en publicité. Mais sur le fond, elle se trompe autant sur la laïcité que sur le féminisme. Elle nous fait simplement le coup du repli sur l'identité française parce qu'au fond, le monde actuel est trop compliqué. Et pour finir, tout ça n'est qu'une question de mots ou de slogans à psalmodier.

Dans un article du Monde des religions du 28 septembre 2011, Élisabeth Badinter a déclaré que seuls Marine Le Pen et Manuel Valls parlaient de laïcité dans la campagne électorale. Ce qui a provoqué un scandale prévisible et justifié : 1) Marine Le Pen et Valls ne sont pas les seuls ; 2) Il est évident que la dirigeante du Front national s'en sert dans le combat identitaire contre l'islam. Devant le tollé, Élisabeth Badinter l'a d'ailleurs reconnu dans une deuxième intervention, mais elle a maintenu que Marine Le Pen faisait bien de soulever cette question.

J'avais déjà traité d'une affaire semblable, en octobre 2009, à propos d'un article de Caroline Fourest dans le Monde du 3 octobre 2009, sur le référendum suisse contre les minarets, où elle disait : « l'UDC menace d'élargir sa base en allant jusqu'à usurper le drapeau de la laïcité. [...] Fils de pasteur, Christophe Blocher rêve d'assurer la domination visuelle et culturelle du christianisme sur l'islam. Comme au temps où la Réforme opprimait la minorité catholique en lui interdisant de construire des clochers. » Je constatais que Caroline Fourest minimisait son rôle dans ce qu'elle appelait « un retour de flamme anti-islam », en oubliant son militantisme personnel sur le sujet. Mais elle ne commet pas l'erreur politique d'Élisabeth Badinter qui poursuit son djihâd contre le voile dans sa lutte pour le droit des femmes, sans se soucier des conséquences que Caroline Fourest ne fait que sous-estimer.

C'est le problème politique actuel. Comme les partis ont tendance à éclater, chaque tendance ou chaque personne au sein de chaque tendance, tente d'imposer ses priorités ou ses lubies à chaque élection nationale. Élisabeth Badinter est aussi connue pour être un électron libre qui casse le consensus, comme Caroline Fourest d'ailleurs. Et tout le monde finit par ne parler que des Arabes et de l'insécurité. On a envie de leur dire, comme Bill Clinton, paraît-il, se le faisait rappeler : « Economy, stupid ! ». On se souvient aussi que Bayrou avait coupé l'herbe sous le pied à tout le monde, au moment du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, en parlant de l'entrée de la Turquie dans l'Union. Ce qui n'était évidemment pas le sujet. Et ça a marché, puisque le traité a finalement été rejeté, contre le libéralisme, le plombier polonais et les Turcs. Ce qui revient finalement à parler d'économie, n'est-ce pas ? C'est bien ce que les gens comprennent. L'argument économique nazi, x millions de chômeurs / x millions de juifs, marche toujours sous ses nombreuses variantes.

Badinter n'a pas forcément l'intention de parler d'économie, et d'exclusion. Mais elle pourrait se soucier de ce que les gens comprennent en légitimant le discours de Le Pen sur la laïcité. Pour le grand public, la laïcité en tant que telle ne signifie pas grand-chose. Il s'agit plutôt ici d'identité culturelle, chère aux « identitaires ». Bizarrement, certains qui parlent de laïcité contre les musulmans ne voulaient pourtant pas aborder la question de l'« identité nationale » qui défrayait la chronique l'an dernier. Il y a eu une pétition à ce sujet sur Médiapart. C'est pourtant bien de cela qu'il s'agit. L'argument de nos traditions, est un argument taliban : « À Rome, fait comme les Romains ». Ben, oui ! Les talibans sont comme nous (pour ceux qui en doutaient) : ils parlent de leurs traditions. Mais en France, cet argument est faux, puisque nos traditions, c'est le pluralisme laïque. Mais c'est encore mal accepté et mal compris. Les identitaires qui parlent de laïcité sont des hypocrites, et on le sait. Ce qu'ils refusent, c'est l'islam. Ils en sont restés au principe cujus regio, ejus religio, imposant la religion du prince, ici de la majorité. Mais ce n'est pas le principe social actuel. On conçoit que les identitaires craignent (voir l'interview de militants du FN dans Rue89) que les musulmans deviennent majoritaires, mais ils ne semblent pas imaginer une autre solution : si une majorité d'anciens chrétiens se convertissaient à l'islam, on aboutirait au même résultat. S'ils veulent l'interdire, il est donc démontré qu'ils se comportent comme les pays musulmans qui interdisent l'apostasie. La preuve est faite de leur conception despotique et non laïque.

Un petit rappel de notre tradition, certes un peu formaliste, mais c'est la nôtre qui est comme ça. L'article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme du 10 décembre 1948 est très clair : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites. » On voit que ces principes formels ne sont pas encore assimilés. Il y a une vingtaine d'années, on entendait dire qu'il faudrait afficher la Déclaration des droits de l'homme dans les écoles et dans les commissariats. Les laïques ont dû la lire, parce qu'on ne les entend plus. Ou bien, ce n'était que de l'affichage.

Même Badinter qui est historienne et philosophe, ne comprend pas le problème laïque du fait de ses approximations et de son incapacité à relativiser ses propres opinions dans l'espace public. Ce qui est normal, ce sont les sociologues qui généralisent les problèmes, pas les historiens, qui fonctionnent sur le mode : « le fascisme, c'est italien, le franquisme espagnol, le pétainisme français, le rexisme belge, etc. », et les vaches nationales seront bien gardées. L'histoire enseigne le nationalisme et les lieux de mémoire. Mais pour Badinter, je suis déçu, car cette question laïque devrait être de son domaine de compétence. Historiquement, la question de la laïcité est celle de l'édit de Nantes, dit « édit de Tolérance », et celle de sa révocation par le jacobin Louis XIV. Mais la belle Élisabeth a toujours manifesté un enthousiasme juvénile dont on peut se réjouir qu'il persiste encore, même si on est obligé d'admettre qu'il n'aurait sans doute pas fait long feu si elle n'était pas une des plus grandes fortunes de France.

La laïcité n'interdit pas que les religions n'apparaissent pas dans l'espace public, comme l'a rappelé l'historien des religions Jean Bauberot, qui s'est fendu de deux articles très critiques à l'égard de Badinter dans Médiapart. Les commentateurs se sont déchaînés d'une façon qui augure d'une fracture digne des « ouistes » et des « nonistes » du référendum sur le Traité constitutionnel européen. C'est un problème général d'argumentation. Quand on n'est pas d'accord sur un sujet, on essaie souvent de discréditer l'adversaire. On discrédite les musulmans par le statut des femmes. On discrédite Élisabeth Badinter par ses positions hétérodoxes sur le féminisme. La méthode gauchiste classique consiste à sortir les cadavres du placard. Mais on mélange tous les problèmes inutilement.

Pour les laïques, il s'agit simplement de ne pas voir les religions minoritaires. « Puisqu'elles sont minoritaires, elles ont juridiquement tort », comme disait le socialiste André Laignel en 1981 (à propos des nationalisations). La République est la dictature de la majorité. C'est la vraie définition du fascisme, qui est forcément populiste. J'ai aussi montré un cas amusant d'oubli de laïcité dans l'émission de Philippe Meyer, quand je remarquais :

« Ce qui est quand même le comble, c'est que tout ce beau monde (Olivennes compris) ne s'est même pas aperçu que l'émission « L'Esprit public », sur France culture, venait juste après l'office catholique ! Décidément, un regard sociologique est vraiment indispensable, de toute urgence, pour repérer ce à quoi « on est habitué ». On remarquera aussi, à cette occasion, que la messe n'est pas une émission culturelle, contrairement aux autres émissions communautaires du dimanche matin, normales sur France culture, [...] décalées ce jour-là pour les juifs et les musulmans (comme preuve d'intégration sans doute). Il s'agit bien, à proprement parler, de la célébration d'un culte sur le service public, prétendument laïque ! La messe est dite. »

Article dans lequel je rappelais aussi « certains excès de la part d'un curé militant qui, dans un village, outre les messes et les vêpres quotidiennes, sonnait les heures, les demies, et les quarts ». Comme si, de nos jours, on avait besoin des curés pour connaître l'heure !

Dans l'affaire Badinter, outre le fait que Marine Le Pen n'est pas la seule à parler de laïcité et qu'elle se sert de ce thème contre l'islam, remarquons d'abord que les autres politiciens ne valent pas mieux. Les intentions de Manuel Valls et autres sont-elles meilleures que celles de Marine Le Pen ou celles d'Élisabeth Badinter en ce qui concerne la cause des femmes. Et leurs opposants sont-ils des bisounours et des idiots utiles du Protocole des sages de La Mecque. Sur les intentions, j'ai eu l'occasion de parler, dès qu'il est question de différences culturelles, de « néo-maurrassisme actuel comme incompétence ». Un commentateur sur Médiapart qui signe Quetzal disait : « ...Bref, il me semble un peu abusif de vouloir évacuer du fait culturel d'un peuple, toute la sphère magico-religieuse qui précisément offre une vision particulière du monde, puisque liée à une origine particulière. » Ma première réaction personnelle a été de dire : « Maurras pas mort ». Ce qui a été jugé vexant et non pertinent [pour une fois que je faisais bref]. J'ai eu l'occasion de préciser dans l'article en question : « Si on analyse les questions que pose Maurras, ce sont précisément ces questions de l'identité. Il est donc intéressant de constater que les anti-maurrassiens sont maurrassiens. La question qu'on peut leur poser est alors : Qu'est-ce qui leur permet de penser que Maurras avait d'autres intentions qu'eux-mêmes ? Les conséquences ? Qu'est-ce qui permet de penser que cela produira d'autres conséquences ? Parce que Maurras est méchant et que les néo-maurrassiens sont gentils ? Qu'est-ce qui permet de penser que Maurras qui se pose cette question est plus malhonnête intellectuellement, ou mal intentionné, que celui qui se pose cette question aujourd'hui, surtout en fournissant la même réponse ? » On voit que je ne suis pas dans la stigmatisation, mais dans l'analyse.

La question est simple. La laïcité concerne la neutralité de l'État envers les religions, avec différentes variantes selon les époques et les pays. On sait qu'elle est très relative dans de nombreux pays d'Europe. Elle n'a jamais été apaisée non plus, puisque les conflits ont été rudes au moment de la séparation de l'église et de l'État et de l'affaire Dreyfus ; puis que le pétainisme fut un retour à une conception traditionnelle et au rejet des juifs ; de même que l'Après-guerre correspondait à l'affrontement des deux blocs avec le thème du communisme athée ; et que la censure régnait jusqu'à la libération des moeurs. Je viens de rappeler dans un autre article que les partis politiques actuels sont souvent divisés sur les questions religieuses. On peut encore le constater à l'occasion de ce débat.

Ce qu'on appelle la laïcité aujourd'hui correspond simplement au fait que l'arrivée de l'islam repose ces problèmes avec une nouvelle religion, après les protestants et les juifs. Le lien entre ces deux dernières a été fait par un texte insolite de Bernard Lazare, Contre l'antisémitisme, qui fait référence à la Saint-Barthélemy dans le débat qui l'opposait à Drumont, en la proposant ironiquement comme solution à la question juive. Drumont trouvera la solution excessive. D'autres non ! Ce n'est pas que de la théorie. Il faut bien constater que des guerres ont lieu en ce moment même contre des pays d'islam, avec l'argument annexe (mais c'est bon à prendre) de la libération des femmes. Les résultats réels sur le terrain sont très aléatoires quant à cet « objectif de guerre ». Le discours des identitaires extrémistes n'est pas ambigu non plus qui envisage sérieusement la guerre civile ethnique. Une critique molle pourrait dire que les laïcards (non racistes) ne veulent simplement pas s'emmerder avec les musulmans alors qu'ils croyaient l'affaire réglée avec les juifs. Mais ce n'est pas à eux de décider quand les problèmes doivent se présenter dans le monde. Il n'en demeure pas moins qu'ils peuvent choisir un camp du débat ou l'autre. Et ils choisissent bien le camp des racistes.

Je ne crois pas à l'argument féministe. Il y a des féministes dans les deux camps. Je pense que certains se servent de l'argument féministe. Pour les identitaires, c'est réglé. D'autres, comme les anti-plombiers polonais, veulent virer les immigrés sous n'importe quel prétexte pour des raisons économiques. Si celui du féminisme marche, il est bon à prendre. C'est le principe démagogique des politiciens en général. Ceux ou celles qui sont sincères se font avoir déjà sur ces deux points qui me paraissent majoritaires. Mais même les féministes laïcardes ont tort : il est bien évident que les musulmanes sont musulmanes de leur plein gré, et qu'un grand nombre sont traditionalistes ou respectent les traditions par conformisme social habituel. L'erreur des musulmanes modernistes, des gauchistes ou des intellectuelles libérales, est de prendre leur cas pour une généralité et leurs désirs d'émancipation pour une réalité. C'est toujours comme ça. L'égalité est acquise sur ce point.

Les restrictions précédentes peuvent évidemment se combiner. Une des raisons du rejet de l'adhésion de la Turquie à l'Europe est évidemment le droit des femmes. Mais justement, les femmes turques modernistes auraient bien aimé obtenir le soutien des féministes européennes. Je crois me souvenir qu'une des raisons du rejet de l'adhésion à l'Europe de la part des Norvégiens était la position des féministes qui estimaient que les femmes avaient moins de droits dans l'Union que chez elles. J'ai un peu tendance à penser que c'est plutôt un refus de partager la rente pétrolière, en la gaspillant en subventions agricoles à l'Italie, la Grèce (bien vu !), la France, ou la reine d'Angleterre. Toutes les blondes ne sont donc pas stupides ! Marine Le Pen est blonde. Anders Behring Breivik, a massacré 67 personnes à Oslo pour lutter contre l'invasion musulmane et défendre les valeurs chrétiennes.

J'ai déjà dit qu'une des raisons de porter le voile pouvait être de ne pas s'écraser, par militantisme contre l'islamophobie actuelle. Il signifie alors : « je suis musulmane, et je vous emmerde », sur le modèle de la gay-pride, la fierté homosexuelle. L'époque n'est plus à la discrétion et à ne pas chercher à se faire remarquer. Cela montre deux choses. D'une part, les musulmanes sont bien intégrées, spécialement en France, où ce n'est pas être bien intégré que fermer sa gueule (même si les musulmanes peuvent évidemment être en partie manipulées). Comme on le sait, permettre l'affirmation publique d'une minorité n'est pas l'opinion des identitaires, des fachos et des racistes qui veulent que les Bougnouls et les Négros restent à leur place (voir l'interview des militants FN de Rue89). D'autre part, comme les femmes participent en tant que femmes à ce militantisme, les féministes devraient être contentes. Ces musulmanes se manifestent, soit par affirmation personnelle de leur foi ou de leur identité, soit par solidarité avec leurs frères qui sont souvent plus discriminés qu'elles. Soyons clairs : surtout si elles s'habillaient en minettes, on les laisserait plus facilement entrer dans les boîtes de nuit que les garçons, et plus si affinités. Le racisme a des limites. Ou alors, on ne parle pas de la même chose.

Élisabeth Badinter ne parle pas de la même chose. Elle parle des principes, mais elle ne comprend pas la question de leur application. La seconde interview où elle se rétractait tout en réaffirmant l'impératif laïque, outre son erreur factuelle, a dévoilé le pot aux roses ! Elle a avouait qu'elle se félicitait que Marine Le Pen emploie le « mot » laïque. Les intellos se satisfont de voir réciter le catéchisme par le petit peuple, ou ici, par les populistes. La France, terre de mission laïque et républicaine. Comme à l'armée du salut, si on dit sa prière, on aura un repas chaud. Un peu de laïcité ne ferait pas de mal. Ce n'est pas ma conception de l'éducation et de la culture. Du point de vue athée, qui ne suppose même pas la question de l'existence de Dieu, la religion peut se définir précisément par le fait de répéter sans comprendre. Un petit texte de Jouffroy, Comment les dogmes finissent, disponible en ligne, traite assez bien de ce processus.

Jacques Bolo

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