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Économie - Juillet 2011

Quel salaire pour les patrons ?

Résumé

Où la question de Nicolas Demorand sur la cause des salaires excessifs des patrons trouve une série d'explications.

Le 23 juin 2011, le directeur de la rédaction de Libération, Nicolas Demorand, s'est étonné des salaires des patrons en ces termes : « La hausse vertigineuse, exponentielle, du salaire des plus grands patrons demeure un mystère. Sur quels critères objectifs se fonde-t-elle ? Pour le dire brutalement : aucun. ». Outre le marronnier, à chaque publication de ces salaires pharaoniques, pourquoi me dis-je que Demorand doit penser, au fond, qu'il devrait être payé davantage lui-même ? Son propre revenu annuel ne doit-il pas être dix, vingt, trente fois plus élevé que le salaire minimum, sans parler du revenu moyen mondial ? On est sans doute loin des 8,4 millions d'euros de salaire annuel de Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan, ou des 58,1 millions d'euros de Philippe Dauman, PDG de l'américain Viacom. Mais quand même, Demorand en représentant syndical me laisse un peu sceptique.

Je persiste à penser, comme je l'avais indiqué dans un article précédent, que la référence à ces montants excessifs sert à justifier le salaire des cadres supérieurs dont le plan de carrière vise à approcher ces sommets, inaccessibles pour toute autre personne. Nicolas Demorand ne devrait pas faire le modeste. Sa progression, à son âge, lui permet d'envisager de faire partie de ce qu'il appelle lui-même une « néo-oligarchie ». Cette fonction référentielle des rémunérations excessives des patrons (dont tout le monde cherche à profiter en cascade) est une première réponse à la question qu'il pose. Si Demorand ne la connaissait pas, il ne devrait pas mériter pas l'augmentation sur laquelle il pourrait lorgner, si ces salaires correspondaient au mérite. Tous les espoirs lui sont donc permis.

J'ai déjà mentionné dans l'article évoqué une autre explication amusante dans le « principe publicitaire, pour montrer que l'entreprise peut se permettre de payer une telle somme. En 1976, Barbara Walter obtint un contrat de 6 millions de dollars (sur 5 ans) de la chaîne de télévision américaine ABC qui déclencha immédiatement un succès de curiosité qui augmenta son audience (cf. Léo Sauvage, Les Américains, p. 163) ». Il est également connu que les entreprises se servent de ces salaires comme signe de bonne santé, pour faire monter le cours des actions. Le vieux coup des dépenses somptuaires marche toujours auprès des gogos. La concurrence entre ces entreprises aggrave le phénomène.

Il faut signaler aussi que cette hausse extravagante des rémunérations correspond à l'histoire industrielle récente qui a vu la naissance de l'industrie informatique, puis la révolution de la nouvelle économie de l'Internet. Les fortunes ainsi constituées, surtout de la part de jeunots, ont déstabilisé les industries traditionnelles, qui ont dû aligner les salaires des patrons sur les revenus des créateurs, constitués d'actions. Le principe des stock-options avait été inventé dans les start-ups pour attirer des managers. Cela consistait à proposer des « options d'achat » d'action à un prix donné dont la valeur pouvait monter pour permettre d'empocher la différence en réalisant l'option à partir d'un certain délai.

La valeur d'une action étant fondée sur la perspective de croissance, les nouvelles sociétés permettaient une valorisation exponentielle. Une bulle correspond à des prévisions exagérées. On connaît le cas de Time-Warner qui avait fusionné, par échange d'actions, avec l'entreprise Internet AOL (America On Line), considérablement surévaluée, en 2000. Le succès d'AOL n'a pas été au rendez-vous. L'éclatement de la bulle Internet était passé par là. Mais il a résulté, de cette époque, l'exigence d'un rendement de 15 %, qui correspondait à une croissance de start-ups. Auparavant, les entreprises traditionnelles, investissements « de bon père de famille », n'offraient que quelques pour cent de rendement pour les investisseurs ou les fonds de pension (pour payer les retraites). Les commissions des banques étaient fondées sur les anciens taux. Elles ont donc explosé avec ces nouvelles exigences. C'est l'explication de la flambée des salaires de traders et des financiers.

Les anciennes entreprises ou les nouvelles, une fois installées, essaient donc de maintenir une croissance fictive de ce type par des artifices de gestion (restructurations, OPA, externalisation, internalisation, délocalisation, relocalisation, etc.), selon les modes managériales du moment. Les gouvernements s'épuisent dans des relances de la consommation pour y faire corresponde l'économie « réelle ». Ce qui se passe actuellement est précisément une bulle, localisée sur les hauts salaires et les biens d'investissement, comme l'immobilier. Le phénomène est partiellement masqué par la baisse des prix des biens de consommation en provenance des pays émergents du fait des délocalisations. Ce qu'on appelle la crise est l'écart des rémunérations entre les hauts salaires qui bénéficient du premier phénomène et les bas salaires qui subissent la concurrence due au second. Les classes dites moyennes (majoritaires) sont prises en tenailles. J'ai déjà eu l'occasion de dire, dans l'article évoqué, qu'on ne pouvait pas prétendre que seules les augmentations de salaire des pauvres étaient inflationnistes.

Finalement, cela nous renvoie à mon compte rendu critique, ce mois-ci, du livre de Fourastié, Les Trente glorieuses, qui part de l'économie réelle pour finir sur une justification des inégalités. Ce qui préfigure ce qu'il appelle lui-même « l'idéologie des années 80 ». On ne saurait trouver meilleure explication à cet accroissement des disparités de salaires qui intrigue tant Nicolas Demorand. Cette situation résulte de l'oubli du fondement économique et financier du contrat social-démocrate de l'après-guerre (appelé en France : « acquis sociaux de la Libération »), où la réduction des inégalités garantissait le lien entre la consommation et la production.

Jacques Bolo

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