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Politique / Conneries - Juin 2011

Le bobo condamné ?

En mars 2011, je titrais « "Désespérance sociale", mon cul ! » à propos des électeurs du FN et de l'excuse qu'on leur trouve. Le laxisme règne. Ou peut-être certains commencent-ils à se repositionner pour aller à la soupe. En fait, au moment de mettre en ligne, il m'est venu à l'esprit que j'aurais pu titrer « La désespérance sociale a bon dos ! » pour être plus poli (-tiquement correct) ou pour aller à la soupe. Mais bien que je sois un bobo, je suis quand même populo, sans doute à cause de l'influence de Brassens qui fondait son style personnel sur le mélange des genres. Les populistes pourront y voir une marque de considération. C'est plutôt la preuve qu'ils ont tort.

La critique des bobos est légitime. D'abord parce que la critique de tout est légitime. Ce sont les fachos qui ne tolèrent pas le droit à la critique. Ça ne veut pas dire que les bobos aiment qu'on les critique, surtout s'ils sont profs. Faut pas pousser quand même ! Mais cette critique existe depuis longtemps. On pense aux BD de Claire Brétécher, ou de Gérard Lauzier, voire même de Cabu, où à côté du « beauf », son personnage du Grand Duduche n'est pas forcément épargné, comme le copain gaucho de Catherine (la bimbo qui ne l'est pas non plus). L'observateur impartial notera avec intérêt que ces BD sont justement apparues au moment même de la montée du bobo post-soixante-huitard. Claire Brétécher est passée de la revue L'Écho des savanes (qu'elle avait créé avec Gotlib et Mandryka en 1972) au Nouvel Observateur (1973), temple bobo de ce qui est considéré comme la bien-pensance par les beaufs ou les gauchos dogmatiques (convergence ancienne, comme on le voit).

Déjà, le livre d'Obalk, Soral et Pasche, Les mouvements de mode expliqués aux parents, notait l'existence de « babas riches » et de babas crades (si mes souvenirs sont exacts). Les bobos correspondent aux babas riches, les autres sont des intellos précaires. La « lutte des classes » actuelle se réduit à la concurrence entre bobos, tout simplement parce que tout le monde a fait les mêmes études, et que les premiers sont ceux qui ont réussi à trouver un poste à leur niveau. J'ai mentionné à propos des Tanguy espagnols et grecs, ce mois-ci, que le carnet d'adresse des parents pouvait y être pour beaucoup. Ce qui relativise le rôle des études universitaires. Mais l'idéologie des uns et des autres ne va pas jusqu'à les remettre en question.

Ce qui caractérise le bobo est sans aucun doute l'utilisation d'un jargon insupportable qui peut correspondre à ce que Molière pointait dans Les Précieuses ridicules. Les populistes appellent ça « le politiquement correct » et « la pensée unique ». La psychanalyse, la sociologie, la critique littéraire, le pédagogisme, l'art moderne, l'écologie en fournissent le vocabulaire qui s'incarne le plus souvent dans quelques clichés, selon les modes du moment : « c'est oedipien », « c'est la faute à la société », « ça m'interroge », « c'est plus complexe », etc. Mais on ne peut pas réduire leurs compétences spécialisées à ces stéréotypes. Ce qu'on peut reprocher aux bobos, par contre, et plutôt leur absence de volonté de diffusion des connaissances, propre à cet enfermement disciplinaire, qui permettrait de les comprendre et de les critiquer. C'est lié. Mais encore faudrait-il que le populo veuille faire un effort aussi, plutôt qu'idéaliser les anciennes études primaires, qui étaient justement liées à l'ancien projet de diffusion des Lumières - projet qui semble avoir fait long feu.

La critique de ces tics verbaux est l'affaire des humoristes qui remplissent leur office sur ce point. Mais on peut aussi déplorer que le populisme semble correspondre à la l'invasion du champ politique par ces humoristes, de Coluche aux Guignols de l'info, qui ont pris une place de réels contre-pouvoirs. On connaissant le rôle de l'humour dans les dictatures. On pourrait presque en conclure que l'importance prise par l'humour ces dernières années est sinon un signe de dictature, tout au moins une preuve d'illégitimité du pouvoir politique  - ce qui revient au même dans une situation plus apaisée.

L'autorité du politique est contestée, soit qu'elle soit contestable, soit qu'elle doive changer de nature pour prendre en compte l'augmentation des compétences des citoyens. C'est cela l'erreur du populisme qui semble orphelin d'un pouvoir fort. L'autoritarisme se fonde sur une réalité aristocratique. La république fonctionnant selon le mode de suffrage censitaire entérinait l'illégitimité de la noblesse en réservant le pouvoir à la bourgeoisie. L'exigence nouvelle de démocratie relève simplement de l'extension des compétences intellectuelles qu'on prétendait pourtant souhaiter pour l'instauration du suffrage de plus en plus universel.

Le paradoxe du populisme est qu'il se revendique de l'autoritarisme pour étendre la démocratie. Les bobos sociaux-démocrates visés par ce discours sont censés incarner les classes dominantes alors qu'ils incarnent l'augmentation des compétences qui permet la démocratie. Le populisme s'appuie d'ailleurs sur un refus du déclassement qui correspond plutôt au maintien d'une sorte de privilège qui consisterait à être à l'abri de la concurrence des pays émergents. On se demande bien au nom de quoi ?

On constate bien la différence qui existe entre la France et les pays comme l'Espagne ou la Grèce. La France a surtout réussi à exclure les jeunes immigrés. Le mouvement des Indigènes de la République rappelle à notre souvenir le Décret Crémieux de 1870, qui avait remis aux calendes grecques (!) l'attribution de la pleine citoyenneté française aux Maghrébins musulmans d'alors sur des motifs censitaires (les juifs locaux étant jugés plus intégrables, jusqu'au rejet de ce décret par le régime de Vichy le 7 octobre 1940, remplacé par le statut des Juifs). Inversement, ce sont bien les jeunes Espagnols et Grecs « de souche » qui ne trouvent pas d'emplois correspondants à leurs formations.

J'ai déjà mentionné, ce mois-ci, à propos de cette « révolte des Tanguy », qu'on voyait ce que donnait l'absence de variable d'ajustement immigrée. En Espagne, la présence de Marocains ou Européens de l'Est pour les récoltes, outre l'aspect saisonnier, renforce l'argument au lieu de le contredire. En effet, on ne peut pas dire que les revendications des indignados expriment leur ambition de devenir ouvriers agricoles. En France, certains diraient pourtant à ces jeunes qu'il existe des offres d'emploi non pourvues. Dans le système scolaire français, « l'agriculture manque de bras » a été longtemps la seule orientation professionnelle envisagée pour les cancres (alors même que la population agricole était divisée par dix en cinquante ans !). On remarquera au passage que le niveau du secondaire n'était pas aussi élevé qu'on le croit aujourd'hui, alors qu'il ne concernait pourtant qu'une vingtaine de pour cent des jeunes. Le reste travaillait dès quatorze ou seize ans.

Contre les bobos qu'ils considèrent comme des élites mondialistes, les solutions protectionnistes envisagées par les populistes correspondent aussi, comme je l'ai déjà mentionné, à une économie bénéficiant de l'énorme marché captif des colonies. L'ambiguïté du populisme de gauche, contre le franc cynisme de celui d'extrême droite, concernait le statut privilégié des classes populaires de souche (colons sur le terrain ou ouvriers qualifiés en métropole), se satisfaisant pendant des décennies du statut inférieur des indigènes. Le coût déficitaire des colonies correspondant d'ailleurs à un détournement équivalent à celui de la Grèce au profit des petits blancs qui se prévalent aujourd'hui de la tâche civilisatrice qu'ils ont abandonnée dès qu'il s'est agi de la généraliser.

J'ai déjà mentionné aussi que le remplacement des ouvriers par les immigrés avait permis, pendant une vingtaine d'années, une promotion sociale qui s'est avérée discriminatoire, comme l'a montré la condamnation de Renault ou la cristallisation des retraites des soldats indigènes. Le bénéfice complémentaire en avait aussi été, comme je l'ai également mentionné, un retard des délocalisations par une forme de délocalisation intérieure.

Les populistes de gauche prétendent souhaiter sortir des considérations seulement financières. Comme la Grèce et l'Espagne, la France se retrouve justement au pied du mur de la globalisation de l'économie. Cela suppose une mise à plat des catégories mensongères et démagogiques locales pour penser l'économie de manière transversale comme je le fais ici. Les intellectuels amateurs de déconstruction vont se régaler. Les populistes l'ont dans le cul. Les bobos que nous sommes tous sont condamnés à réussir cet aggiornamento intellectuel.

« Bobos de tous les pays, unissez-vous ! »

Super Bobo

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