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Politique / Femmes - Mai 2011

Dominique Strauss-Kahn part en couille

L'affaire DSK, toujours en cours, montre au grand jour tout le fonctionnement médiatique. Cette affaire a remplacé presque totalement, pendant une semaine, tous les autres événements de la planète. On peut admettre que ce fut un choc pour toute la France. Un presque candidat à la présidentielle accusé de viol d'une femme de chambre à New York et qui risque plus de soixante-dix ans de prison aux USA, mérite bien la une de tous les journaux. Remarquons au passage que s'il n'avait pas voulu jouer au plus fin en déclarant sa candidature aux primaires socialistes le plus tard possible, rien de tout cela ne serait sans doute arrivé. Soit il aurait été mieux protégé, soit il aurait été en pleine préparation, en France.

L'affaire a débuté par un festival de déclarations sur la « présomption d'innocence ». Ce genre d'expression pseudo-juridique est un peu bidon. On la comprend, mais cela ne signifie rien. Voir tous les politiques le répéter est d'ailleurs contre-productif. On a l'impression qu'ils se sont tous mis d'accord sur cet « élément de langage », nouveau nom de l'ancienne « langue de bois ». On en vient à accorder plus d'attention à ceux qui s'en démarquent.

D'ailleurs, dans une affaire de viol, quand l'un nie et que l'autre accuse, la présomption d'innocence de l'un est la présomption de mensonge de l'autre. Les féministes ont fini par se mobiliser pour défendre la parole de la victime en accusant le sexisme des politiques qui semblaient excuser DSK, minimiser l'acte ou le nier. Elles ont tort. Bien que le sexisme existe, on l'a vu à l'oeuvre contre Ségolène Royal, je pense que les politiques sont surtout pris de court et ne savent pas quoi dire. Même la droite, en général, n'ose pas charger DSK (et Woerth récupère au passage la thématique de la présomption d'innocence, alors que le « conflit d'intérêts », dont il était accusé, et qui n'existe pas en droit français, constitue justement une « présomption de culpabilité »). Il n'est pas difficile de comprendre que cette affaire fout le PS dans la merde, qui se retrouve dans une incapacité manifeste à trouver une solution. Pour le coup, celui qui sortira du lot pourrait gagner les primaires socialistes. Mais l'affaire peut plomber toute la bande.

Un autre truc bidon est celui de la stigmatisation de la théorie du complot. C'est devenu un procédé qui permet de valoriser instantanément celui qui condamne les complotistes. L'ironie de la situation consiste dans le fait qu'une partie des personnes visant les gauchistes adeptes de cette théorie se retrouvent dans le camp des défenseurs de Strauss-Kahn. Les Français n'ont pas été aussi prudents puisque 57 % (sans doute le score de DSK à la présidentielle !) ont pensé qu'il s'agissait d'un coup monté. Je ne suis pas sûr que cela n'a pas été la première réaction de 100 % des Français, y compris les féministes. Le problème est simple : soit DSK est un porc, soit c'est un coup monté. La séquence logique est la suivante : les Américains ont peut-être pensé que tous les Français sont des porcs. Les Français ont dû d'abord penser que c'était un coup monté. Les féministes se sont reprises et se disent que tous les hommes sont des porcs. Rien d'anormal.

Mais le problème est évidemment qu'on n'en sait rien. Soit DSK est innocent, soit il est coupable. Soit la femme de chambre ment, soit elle dit la vérité. L'affaire dans l'affaire qui a déclenché la colère des féministes, quand Jean-François Kahn, toujours aussi balourd (et désuet), a déclaré sur France culture, le 16 mai, que son ami DSK avait dû se contenter de « trousser une domestique », pourrait offrir un moyen terme : DSK a voulu trousser une domestique et ça a mal tourné s'il a voulu la forcer [1]. Toutes les spéculations sont possibles, mais on n'en sait rien. Et dans les affaires de viol, c'est parole contre parole : le violeur peut prétendre que sa victime était consentante, la plaignante pouvait l'être et accuser son partenaire de viol. La présomption d'innocence est, en fait, un principe d'incertitude.

La presse s'est alors chargée de réunir les indices en menant une enquête parallèle. Il faut constater que c'est l'état judiciaire normal dans des situations de ce genre. Le problème est que de nombreuses allégations répercutées par tous les journaux se sont révélées fausses. Pascal Riché, sur Rue89, en a fait la liste provisoire. Elles sont nombreuses et importantes. Un peu de hauteur méthodologique est nécessaire :

  1. Quand il ne s'agit pas de quelqu'un aussi célèbre que DSK, seulement quelques-unes de ces informations suffiraient, sans aucun doute, à faire condamner un violeur tout aussi présumé innocent ;
  2. Que les journalistes ne viennent plus nous dire qu'ils vérifient l'information, contrairement à Internet. Ils s'empressent de dire absolument n'importe quoi pour ne pas être en retard sur leurs concurrents.

Les derniers développements, après la mise en liberté sous caution de Dominique Strauss-Kahn, semblent orienter l'enquête des défenseurs de DSK sur le passé de la femme de chambre pour tenter de la décrédibiliser. C'est assez choquant. Mais dans un sens, cela rétablit aussi l'équilibre puisque la procédure accusatoire à l'américaine, le procureur, mais surtout la presse internationale se sont d'abord livrés à la même opération sur DSK, contre lequel on a justement trouvé un précédent d'agression sexuelle d'une jeune journaliste, étouffé par sa propre mère, élue socialiste. Ce genre de révélation ne va pas augmenter le crédit des socialistes.

Les féministes en ont profité pour soulever la question du harcèlement sexuel en général, en particulier de la part des politiques. C'est une stratégie à double tranchant. Ce que révèle ce scandale est l'omerta qui règne dans ces milieux pour les affaires de harcèlement, beaucoup plus grave que l'omerta que Finkielkraut avait reprochée aux footballeurs, à propos du fait, pour Anelka, de dire « Va te faire enculer, fils de pute ! » (voir « Hystérie collective au Mondial de foot 2010 »). Chacun ses priorités philosophiques.

Le complot contre DSK supposerait qu'on aurait payé la femme de chambre pour le couler. Si ce n'est pas le cas, il faut bien constater que les Françaises qui cèdent aux hommes politiques, ou qui se taisent, n'ont pas le courage de la soubrette. Cette Guinéenne réfugiée politique en Amérique ne doit pas avoir intégré tous les codes de la vie dans une société démocratique avancée.

Contrairement à ce qu'on entend, le fait de commencer à sortir d'autres affaires n'est pas de l'acharnement sur un homme à terre, mais relève des phénomènes de masse. Certains individus prennent toujours l'initiative, et les autres suivent. C'est sur cette réalité de la crainte individuelle de se faire remarquer que repose l'omerta. Et il faut bien reconnaître que ce sont celles qui cèdent et qui se taisent qui permettent au système de se maintenir. C'est le drame du « socialisme » de dépendre en dernière instance de l'individu qui prend ses responsabilités.

On ne sait pas si le Parti socialiste pourra se relever de cette affaire qui fait encore bouger les lignes. Elle pourrait être positive. J'avais déclaré plusieurs fois que le PS risquait de perdre du fait que DSK représentait tout ce que la gauche de la gauche de la gauche déteste, et qu'il serait dur de réconcilier les camps pour le second tour (à condition même de ne pas être éliminé au premier, comme en 2002). J'avais aussi déclaré (en privé) que la seule solution serait que DSK soit assassiné (par un Grec par exemple, pour son rôle au FMI), ou qu'il ait un accident. On peut considérer que son compte est réglé, mais sans la sympathie qui garantirait une victoire.

Ce que nous montre cette affaire est simplement le mécanisme des traitements intellectuels de l'information par les médias et le public. Espérons en tout cas que DSK est coupable. S'il est vraiment innocent (et je ne parle pas d'un arrangement), l'affaire est suffisamment grave pour que ceux qui l'ont chargé aient à en subir les conséquences. Auquel cas, ils devraient s'inquiéter pour leur carrière eux aussi.

Jacques Bolo

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Notes

1. JFK s'est excusé, mais de quoi ? Scheidermann, analyste de médias, remarque dans Rue89 que « Jean-François Kahn est arrivé au bout des mots ». La véritable analyse des médias ne consisterait-elle pas à envisager que JFK a révélé le pot au rose des pratiques des puissants. Ce dont il a raison de s'excuser s'il veut poursuivre sa carrière, contrairement à son auto-exclusion. [Retour]

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