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Société - Mars 2011

Zemmour et la liberté d'expression

Début mars 2011, Éric Zemmour n'a finalement pas fait appel de sa condamnation pour « justification de la discrimination raciale ». Dans l'émission de Thierry Ardisson « Salut les terriens », sur Canal+, le 6 mars 2010, il avait justifié ainsi les contrôles au faciès : « Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c'est comme ça, c'est un fait » et sur France Ô, le même jour, il avait considéré également que les employeurs « ont le droit » d'exercer une discrimination raciale à l'embauche. Après sa condamnation, il a récidivé, par la bouche de son avocat, Me Pardo, qui déclare qu'Éric Zemmour «  souhaite que désormais le débat se déroule en dehors de l'enceinte judiciaire, pour que le réel ne soit pas en procès ». Il considère sans doute que le « pays réel » des discriminations est préférable au « pays légal » de leur interdiction.

J'avais déjà traité de cette affaire au moment des faits, en mars 2010, dans l'article « Zemmour a encore frappé (impunément) » et en janvier dernier, pour le procès, dans l'article : « Je n'ai pas témoigné au procès d'Éric Zemmour ». J'avais considéré que la procureur semblait indulgente de ne pas fixer de peine, même si elle lui rappelait (gentiment) qu'en France, la discrimination est un bien délit. Le tribunal l'a confirmé, mais a aussi émis un jugement qui ménage un peu la chèvre et le chou, en le relaxant sur la diffamation raciale [1].

Sa condamnation est relativement minime, puisqu'elle se limite à 2 000 euros d'amende avec sursis, pour quelqu'un qui gagne plusieurs centaines de milliers d'euros par an. Décidément, il faudrait que la justice considère que les amendes doivent être proportionnelles aux revenus pour être plus justes et plus efficaces. Zemmour a aussi été condamné à payer les frais de justice des associations parties civiles et la publication du jugement (environ 10 000 euros, c'est plus raisonnable).

Cette condamnation fait de lui un délinquant avéré. Ce qui devrait l'inciter à se montrer plus prudent et plus équitable envers ceux qu'il considère comme tels sans les faire bénéficier de la présomption d'innocence à laquelle ils ont droit, sans discrimination. On espérait l'appui des parlementaires à une décision de justice, contre le racisme et sur la présomption d'innocence qui leur tient à coeur particulièrement quand elle concerne leurs collègues ou amis. C'est au contraire à Éric Zemmour que certains parlementaires UMP ont apporté leur soutien par une invitation à un débat contre le politiquement correct, dans les locaux de l'Assemblée nationale. Zemmour a même été applaudi avec enthousiasme quand il a réclamé l'abrogation des lois mémorielles et celles sanctionnant le délit qu'il venait de commettre (dans la tradition berlusconienne).

Cette exigence a un précédent. Par la loi du 27 août 1940, le gouvernement de Pétain avait déjà abrogé d'autres « lois liberticides », dites « Loi Marchandeau » du 21 avril 1939, qui punissaient toute attaque par voie de presse « envers un groupe de personnes qui appartiennent par leur origine à une race ou à une religion déterminée, lorsqu'elle aura pour but d'exciter la haine entre les citoyens ou habitants ». Comme le dit SOS Racisme, ce soutien UMP semble signifier que « la pensée raciste ne doit pas être interdite dans notre pays. » Et précisément, les internautes racistes se sont déchaînés au nom de la liberté d'expression. Ceux qui croient ne pas être racistes en prenant cette position formelle, ou sont circonvenus par des gens moins bien intentionnés qu'eux, font une analyse incorrecte.

La justification du contrôle au faciès est bien une justification de la discrimination. Pour être indulgent envers tout le monde, on peut considérer que la position contre le politiquement correct se fonde en fait sur les maladresses des antiracistes, surtout ceux qui sont particulièrement pointilleux. En fait, les deux formalismes, dont celui de Zemmour, s'abritent derrière des généralisations au lieu d'étudier les cas spécifiques (en respectant les principes juridiques). La véritable analyse circonstancielle du phénomène est plutôt ce j'écrivais dans l'article initial :

« Il est évident que dans les quartiers où il y a beaucoup de Noirs et d'Arabes, les trafiquants le sont aussi (outre le fait qu'y contrôler des jeunes signifie forcément y contrôler des Noirs et des Arabes). Il est par contre notoire que le trafic de drogue concerne tous les milieux, et que les trafiquants ne sont pas tous noirs ou arabes (sans parler du cyclisme où il n'y a pas beaucoup de Noirs). On peut douter aussi qu'on arrête des trafiquants grâce à des contrôles. Il y a plus de chance d'arrêter des consommateurs (qui sont éventuellement revendeurs pour payer leur dose).
« En l'occurrence, Zemmour est un peu faux cul. L'objectif actuel du gouvernement consiste à faire du chiffre en matière de délinquance pour préparer les élections et masquer éventuellement les autres problèmes (Zemmour participe donc à la campagne, comme les nombreuses émissions télé sur les faits divers). Il est donc parfaitement normal de viser la petite délinquance. D'autant que les pauvres sont plus nombreux que les riches ! C'est surtout du point de vue du nombre que le problème est social. On connaît aussi l'indulgence dont bénéficient les drogués riches. »

Et ce sont ces faits qui sont parfaitement connus de tous. En outre, les statistiques ethniques sont interdites, ce contre quoi je suis, précisément pour une meilleure connaissance de la réalité. En utiliser ou s'en prévaloir constitue donc une circonstance aggravante et une complicité de la part d'un magistrat, Bilger, et de l'ancien ministre, Chevènement, et d'autres, qui sont venus témoigner sur ce thème pour défendre Zemmour. On peut regretter que les statistiques en question ne soient pas publiques, à supposer qu'elles existent et qu'elles ne soient pas biaisées. Mais en attendant, en faire état est bien un délit qui a été commis dans une enceinte de justice, au vu et au su de tous. On peut aussi regretter que la drogue ne soit pas en vente libre. Mais justement, cette affaire concerne le fait d'arrêter des Noirs et des Arabes parce qu'ils sont soupçonnés d'être des trafiquants. Doit-on arrêter des Blancs parce qu'ils sont soupçonnables de racisme ? On peut constater que c'est aussi un fait !

J'ai également écrit un article sur les limites de la liberté d'expression à propos d'une nouvelle affaire Chomsky. Dans un sens, cette affaire Zemmour est bien plus significative. Il faut bien y répondre, sous réserve d'examen spécifique du problème. En effet, on peut considérer que les idées négationnistes concernent des opinions absurdes de détraqués complotistes ou, précisément, de nazis auto-contradictoires en cela qu'ils nient qu'ait eu lieu ce de quoi ils sont eux-mêmes partisans, l'élimination des juifs. On peut s'inquiéter de la diffusion de ces idées dans les jeunes générations. Mais le phénomène reste marginal. Inversement, la justification de la discrimination des Noirs et des Arabes concerne une pratique réelle et répandue. C'est bien elle qui « est un fait » [2].

La véritable anomalie de cette affaire est précisément que Zemmour est connu pour être un adversaire résolu de l'idéologie américaine ou libertaire qui prône notoirement une liberté d'expression absolue. Voilà ce que je disais de cette affaire dans l'article précédent :

« Les accusateurs de Chomsky, et ceux qui se réjouissent qu'il tombe encore dans ce genre de piège [de soutenir la liberté d'expression du négationnisme], ne résolvent pas davantage le problème que lui. Leur désaccord montre précisément qu'il existe deux approches irréconciliables en ce qui concerne la liberté d'expression. On le savait. Il en découle au passage que les fameuses « valeurs occidentales » ne sont donc pas communes à l'Occident. Il existe pour cette question une approche américaine et une approche européenne. Et on constate que Chomsky, malgré sa réputation et son discours anti-impérialiste, est un défenseur de l'idéologie américaine. »

On peut donc constater que Zemmour est un Français intermittent qui devient américain quand ça l'arrange. En ce qui concerne sa liberté d'expression, on constate qu'elle concerne précisément la discrimination, comme dans le cas des Américains racistes. On sait aussi que Zemmour est un admirateur fanatique de Napoléon, qui se caractérise, sur le sujet, par le rétablissement de l'esclavage qui avait été aboli par la Révolution française. Peut-être, comme Max Gallo, Zemmour se demande-t-il si l'esclavage est vraiment un crime contre l'humanité. Or il se trouve que cette question concerne aussi une de ces lois mémorielles que Zemmour veut voir abolie (la loi Taubira du 21 mai 2001). Tant que cette loi existe, on pourra aussi considérer Zemmour comme un négationniste.

Dans l'article sur Chomsky, je disais également que le problème de la liberté peut se résumer au droit de dire des conneries. Aux États-Unis, on pense au créationnisme et autres lubies. Je ne connais pas les opinions de Zemmour sur ces sujets. Mais on connaît assez son souverainisme franchouillard pour être pris d'un doute quand il devient ultra-libertaire [3]. Comme je le disais à propos du maurrassisme actuel, qui n'est pas loin d'être le sien, tout est une question de compétence à traiter ces questions du multiculturalisme et du relativisme. La réponse formaliste américaine (ou raciste faux cul française) me paraît contestable selon les termes que j'employais :

« La position américaine a un fondement logique. Pour pouvoir juger d'une opinion, il faut bien qu'elle puisse s'exprimer librement. Mais cette conception a une limite. Une fois exprimée, une opinion peut bien être jugée et condamnée. Sinon cela revient à considérer que toutes les opinions se valent, ce qui n'est certainement pas le fondement de la référence aux Lumières [en particulier sur la question des superstitions religieuses]. Une équivalence d'une opinion et de l'opinion contraire est d'ailleurs logiquement contradictoire. L'équivalence concerne le droit formel à l'expression, pas le contenu. »

Or, il se trouve qu'en France, la discrimination est un délit. Zemmour a été condamné pour avoir dit le contraire. La question n'est pas purement formelle de revenir sur la chose jugée. Ce qu'il réclame est le droit d'être raciste et de discriminer. En étant tolérant (plus que lui), on peut comprendre cela comme un « jugement de fait » : le fait est qu'il existe des racistes. Ce sont des cons. Et on a le « droit d'être con ». Il est en tout cas difficile et absurde de l'interdire. Mais on peut contrôler légalement l'exercice de cette connerie, comme il existe des limitations de vitesse ou l'interdiction de la consommation de (certaines) drogues. Dans ce dernier cas, l'Habeas corpus garantit la maîtrise de son corps, et pourtant, même aux États-Unis d'Amérique, la consommation de (certaines) drogue est bien interdite, et même son commerce, ce qui est bien le comble pour des libéraux.

Cette question de la discrimination concerne également Zemmour dans la mesure où il est aussi connu pour être un adversaire du communautarisme (américain) et un partisan du modèle républicain (français). En défendant le droit à la discrimination, ce qu'il défend n'est pas la tradition républicaine française. On reconnaîtra au passage la tradition napoléonienne de rétablissement de l'esclavage et de l'État français pétainiste, dont j'ai caractérisé (ailleurs) l'essence comme fasciste, et qui se manifeste par la distinction statutaire des communautés. Ce que défend Zemmour est un système d'apartheid, qui peut être considéré comme le communautarisme réel. Ce que Zemmour et les racistes ne comprennent pas, ainsi que le jacobinisme français, dans une grande mesure, est précisément le pluralisme. C'est plutôt l'idéal (idéal, car la réalité est imparfaite) de la devise américaine « e pluribus unum » (unité dans la diversité). On constate que le républicanisme français consiste à confondre l'égalité avec l'identitarisme, régressant au barresso-maurrassisme du communautarisme blanc et catholique. C'est la dictature de la majorité.

Même si la justice française est moins jurisprudentielle que celle des États-Unis d'Amérique, le jugement à l'encontre d'Éric Zemmour signifie bien que c'est un délit de dire que la discrimination est possible ou qu'elle est « un droit ». Les racistes peuvent jouer sur les mots pour tenter d'y échapper, mais ils ne trompent personne. J'avais, dans un article encore plus ancien, signalé un cas semblable de la part d'Anne-Marie Le Pourhiet, pourtant professeur de droit public à l'Université Rennes-I, qui se piquait de nous donner des leçons de sémantique, qui ne sont pas de sa compétence, sur le terme « discrimination ». Le tribunal a tranché dans le procès Zemmour, sur le fait juridique que la discrimination est bien un délit. Au point qu'on peut remettre en question la compétence de cette professeur de droit qui s'opposait aux quotas pour ne pas abaisser le niveau (qu'elle estimait être le sien).

Quoi qu'il en soit, dorénavant, si la police veut faire du chiffre, elle peut donc commencer à arrêter, sans aucune discrimination, mais sur preuves matérielles, tous les délinquants avérés qui se rendent coupables de justification de la discrimination sur Internet. L'affaire Zemmour a été l'occasion d'un déchaînement d'actes répréhensibles de cette nature [4].

Les enregistrements sont disponibles auprès des sites des revues, blogs, sites personnels, et les noms des possesseurs des adresses IP (qui n'ont pas pris de précautions) sont consultables auprès des fournisseurs d'accès. Des services de police ad hoc sont en charge de la lutte contre la pédophilie sur Internet. Je ne doute pas que des services correspondants soient sur le pied de guerre pour combattre aussi le racisme. Mais il serait peut-être préférable de différer le déclenchement de cette répression impitoyable. Un plan de construction d'établissements pénitenciers devrait plutôt être mis en place pour accueillir les nombreux récidivistes, et le budget de la justice devrait certainement être doublé dans les plus brefs délais.

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. Ce qui peut sembler justifié, puisque, comme je l'écrivais : « Zemmour ne dit pas que la délinquance avait pour cause la couleur de peau. Mais on peut considérer qu'il l'a sous-entendu. S'il veut ne pas le dire, il faudrait qu'il le précise, car tout le monde sait que le racisme joue sur ces sous-entendus. Ça aurait pour effet de rendre les gens moins cons au lieu de jouer sur la connerie. Dire que la délinquance a pour cause la couleur de peau signifierait d'ailleurs qu'il n'y avait pas de délinquance en France auparavant. » Il excuse cependant l'arrestation au faciès, ce qui est bien une justification de la discrimination, ce pour quoi il a été condamné. [Retour]

2. On ne peut pas dire qu'il existe en France de discrimination envers les juifs, même si j'ai aussi considéré ailleurs que celle envers les Noirs et les Arabes en est une sorte de substitut maurrassien. On imagine bien, par contre, que les néo-nazis mettent toutes les minorités dans le même sac. [Retour]

3. On peut considérer que la position formaliste américaine prend au mot la formule soixante-huitarde « interdit d'interdire ». Quand on connaît la position de Zemmour et des souverainistes, de la droite, des fascistes ou des racistes, à ce sujet, on se dit que le bal des faux culs fait salle comble. La compréhension correcte de ce slogan me paraît être ce que j'en disais :

« Cela ne veut pas dire vraiment que rien n'est interdit. Cela veut dire surtout qu'on doit discuter, que les citoyens sont adultes. Cela signifie aussi qu'en démocratie, l'autorité doit se fonder sur la rationalité, sinon on régresse à la dictature, en particulier celle de la tradition. »

Outre la compétence littéraire à comprendre les oxymores, j'ai aussi parlé (à propos de Chomsky) du fait que :

« Il y a aussi une logique à « ne pas accorder de liberté aux ennemis de la liberté ». Car on ne peut pas se revendiquer d'une liberté que l'on refuse à d'autres par principe. C'est d'un formalisme adolescent (ou américain) de souligner la contradiction des uns (ceux qui limitent la liberté) sans voir celle des autres (les ennemis de la liberté qui la réclament). »

La solution révolutionnaire française repose sur la découverte conceptuelle des droits naturels, les droits de l'homme. On reconnaît encore l'extra-territorialité de Zemmour en la matière. Dans la mesure où il combat le droit-de-l'hommisme, il appartient bien à la tradition des philosophes de la contre-révolution, qui aboutit au fascisme et au pétainisme. [Retour]

4. Au point qu'on peut se demander s'il n'est pas un agent sous couverture de SOS racisme ou de la Licra pour démanteler les réseaux racistes qui se démasqueraient à cette occasion. Si c'est le cas, il est très fort. [Retour]

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