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Relativisme / Médias / Méthodologie - Mars 2011

Un tsunami de clichés frappe le Japon

Empirisme

Le tremblement de terre au Japon, suivi d'un tsunami, a provoqué un autre raz-de-marée, de clichés celui-là, à propos de l'âme supposée japonaise. Dans un premier temps, le tremblement de terre le plus important des annales du Japon, 8,9 sur l'échelle de Richter, a semblé ne pas faire trop de dégâts, ni trop de victimes. Mais les médias ont tout de suite répandu le bruit que les Japonais étaient très calmes, presque trop. On aurait pu simplement se dire qu'ils sont habitués aux séismes. Mais cette idée du calme, de la maîtrise de soi, de l'absence de panique, de la discipline, etc., est devenue le thème de prédilection des commentateurs, jusqu'à la nausée. On sait que les journalistes se recopient l'un l'autre. Ça devient apparent quand un événement se prolonge. La méthode révèle simplement le manque d'enquête sur le terrain. On rabâche les papiers précédents. On se croirait sur CNN où d'insupportables bavards commentent à l'infini des montages vidéo qui passent en boucle. Il n'y a pas que sur Internet qu'on commente les commentaires de commentaires.

Mon positivisme (connaissance par observation + expérience) constitutif s'est révulsé devant aussi peu d'infos. En cherchant sur Internet, on voyait toujours les mêmes images. Quoi ! Aussi peu d'images au pays des caméscopes, des téléphones vidéo. Il peut paraître un peu louche d'avoir moins de vidéos du Japon qu'on en a eu du tsunami d'Indonésie. Faut-il en conclure que « nos amis japonais » ont eu trop la trouille pour filmer ce qu'ils voyaient, ou qu'ils sont trop honteux de montrer leur panique ? Les touristes ou les expatriés occidentaux seraient-ils plus maîtres d'eux-mêmes ? Il est plus probable qu'ils les ont transmises, contrairement aux Japonais. De plus, un séisme est habituel au Japon, contrairement aux pays d'origine des touristes qui ont pu y voir un souvenir à rapporter, une expérience. Mais ce n'était pas un reproche de ma part. Dans un tremblement de terre, le plus fort jamais éprouvé, il me paraît évident que les Japonais ont dû penser à autre chose qu'à filmer et qu'ils ont dû chercher à se mettre à l'abri en attendant que ça finisse. Et ça n'en finissait plus. Je me permets de douter qu'ils n'aient pas été inquiets. La connaissance des choses comprend aussi celle des êtres humains.

Je ne croyais pas non plus qu'un tremblement de terre si important ait fait si peu de victimes. Les immeubles ont bien tenu cette fois, contrairement à Kobe en 1995, mais je pensais que les seules chutes d'objets ou de débris pouvaient avoir fait beaucoup de blessés graves. On sait que les accidents domestiques sont une cause très importante de mortalité, pour les vieillards en particulier. Et les vieux sont nombreux au Japon. Je ne me satisfaisais donc pas des commentaires. Plus généralement, il faut tenir compte des lois physiques et des infos qu'on possède déjà.

J'ai également douté de ne voir aucun immeuble effondré du fait du séisme. Que les immeubles récents aient mieux tenu qu'à Kobe est une bonne nouvelle. Mais qu'aucun bâtiment ne se soit écroulé ne me paraît pas possible. Il est plus probable qu'on dissimule les dégâts qui auraient pu faire une mauvaise impression comme dans le cas de Kobe. Le contrôle des médias (embeded) semble la méthode actuelle. Et même si les immeubles ont tenu, la structure peut quand même être touchée. La reconstruction coûtera très cher, et on n'a peut-être pas voulu décourager le public par la perspective de lendemains difficiles en plein traumatisme. Je suis indulgent.

Les nombreuses répliques ont aussi dû inquiéter les habitants, malgré l'habitude. Elles peuvent aussi achever un bâtiment branlant. Mais on comprend qu'on n'en fasse pas forcément une montagne : un tremblement de terre est global, on doit bien se résigner et attendre que ça passe. Cela ne signifie pas que les gens soient si indifférents. Il est vrai qu'on a vu une vidéo d'un magasin où les employés essayaient de retenir les produits qui tombent des rayons. J'ai quand même eu l'impression qu'on leur demandait de le faire, contre leur première réaction de se mettre à l'abri. Outre l'habitude de la chose, cela ne me paraît pas conforme aux lois physiques (à cause de l'inertie) de vouloir maintenir des rayons, même si on ne sait pas, quand ça commence, que ce séisme sera le plus important jamais observé. Les choses sont simples : si les rayons bougent, c'est que le tremblement de terre est important. Je n'ai pas pensé que ces (patrons) Japonais étaient très raisonnables, sur ce coup.

Je sais aussi que les journalistes ont tendance à minimiser les catastrophes. J'ai pu par hasard assister en direct, à la télévision, aux attentats du 11 septembre 2001. Un journaliste, même au second crash, a dit que c'était peut-être un accident. J'ai aussi vu en direct l'effondrement de la tribune du stade de Furiani, en 1992. Même schéma, le journaliste, voyant que des spectateurs se relevaient, a dit que cela ne devait pas être trop grave (18 morts, 2 200 blessés). Certains confondent leurs souhaits propitiatoires et la dure réalité (au foot, c'est vrai, « on y croit, on y croit ». Ben, non !). Pour le tsunami indonésien aussi, j'étais sceptique et agacé par le chiffrage des victimes au compte-gouttes, qui semblait ne pas vouloir en faire l'addition. D'après les indications sur les villages et les zones concernées, j'avais donc mesuré les côtes sur une carte et obtenu le chiffre de 100 000 victimes. Je dois avouer que j'avais dit moi-même : « ce n'est pas possible » (Humain, trop humain !). Je n'étais pourtant, expérimentalement, pas loin de la cruelle réalité.

Le tsunami japonais est arrivé qui a lui aussi suscité des commentaires lénifiants. On peut concéder aux journalistes de continuer sur la lancée du faible nombre de victimes du tremblement de terre. Avec le tsunami, le nombre est quand même passé des 350 morts du séisme à 1 000, puis 1 500 dans un premier temps. Mais j'ai eu l'impression que c'était presque considéré comme une anomalie par certains reporters. Quand on a vu enfin les images spectaculaires du tsunami, on s'est dit que les Japonais avaient eu de la chance, par rapport aux Indonésiens.

Puis, on a commencé à parler de 10 000 disparus, dans une seule région. Disons-le tout net : il aurait sans doute fallu paniquer un peu plus. Un tsunami suit toujours un séisme en mer. Il était annoncé. Il fallait évacuer immédiatement. Il est possible que des blessés du tremblement de terre n'aient pas pu être secourus à temps, sous les décombres du séisme, si on en minimise l'importance. À voir les rares images, des véhicules roulaient sur les routes de la plaine côtière, qui auraient dû être fermées à la circulation. Le montage interrompait la vidéo avant de les voir emportées par les flots. C'est une autre forme de « pensée positive ». Je préfère le positivisme traditionnel. Et je doute un peu qu'au dernier moment, les personnes dans les voitures aient pu montrer un calme olympien, autre que de la résignation.

La catastrophe nucléaire s'est ajoutée, et j'ai quand même l'impression qu'on a constamment minimisé l'importance du risque. Il est pourtant évident qu'on aurait dû sécuriser au plus vite les installations, comme pour le supermarché. Les médias et les commentateurs français en ont profité pour parler d'Hiroshima, ce qui n'a aucun rapport. Certains ne savent pas ce qu'est une centrale nucléaire, qui n'explose pas comme une bombe atomique. Le risque est la fusion du coeur et « le syndrome chinois », dont traitait le film du même nom (film de James Bridges, en 1979, avec Jane Fonda, Jack Lemmon, Michael Douglas). Ce qui peut d'ailleurs être plus grave.

Mais seul le symbole que « les Japonais ont eu l'expérience de la bombe atomique » semblait compter ! Cela ne les a pourtant pas empêchés de construire des centrales nucléaires dans un pays aux fréquents séismes. Il me semble que c'est plutôt ça le problème. L'absence d'information du gouvernement « pour ne pas inquiéter les populations », « pour ne pas déclencher de panique », semble confirmer l'idéologie qui règne au Japon. Les Japonais font un peu trop confiance en l'autorité. La démocratisation post-impériale aurait-elle échoué ?

Apparences culturelles

C'est sans doute cela le problème des empires des signes que sont le Japon... et la France. Les clichés ont volé bas sur la question de l'âme japonaise. De très nombreux commentateurs ont étalé leur confiture culturelle de cette image calme et stoïque des Japonais. J'ai peur que les Japonais eux-mêmes soient victimes de l'image en question. C'est aussi ça, la culture. Ils peuvent être pris, ou se prendre eux-mêmes, pour des « descendants de  samouraïs ». J'ai peur qu'il ne s'agisse plutôt de tortues ninjas. Ce qui est plus grave, car les films pour enfants reposent essentiellement sur le principe du happy end. C'est rassurant, mais pas très réaliste.

Les plus cultivés, comme Alain-Gérard Slama, pour sa chronique matinale de France confiture, le 16 mars, sont allé relire Maurice Pinguet et sa Mort volontaire au Japon, pour justifier « le calme et la maîtrise de soi du peuple japonais dans son ensemble », contre « la souffrance ostentatoire qui sollicite la compassion ». Slama convoque assez inutilement le seppuku/hara-kiri et idéalise les kamikazes (« Pinguet montre qu'ils relevaient d'un choix vécu ») les assimilant aux « sauveteurs que l'on voit tenter de colmater, au prix de leur vie, les brèches des centrales nucléaires » [oubliant les plus nombreux « liquidateurs » de Tchernobyl : mais les Slaves sont des pleurnicheurs]. Slama déplore que les donateurs préfèrent l'ostentatoire. En même temps, si tout va bien, pourquoi s'inquiéter. Et si tout va plus mal que le gouvernement le dit, ce sont les Occidentaux qui ont raison. Mais Slama a eu raison de se replonger dans Pinguet, je suis certain que les Japonais se sentent beaucoup mieux.

Le comportement japonais est-il de la docilité ou de la résignation ? Dans Le Monde du 17 mars, François Lachaud (directeur d'études à l'Ecole française d'Extrême-Orient, spécialiste d'études japonaises) s'étonnait même qu'une amie japonaise, « à moins de 300 kilomètres de la région ou le tsunami et le tremblement de terre se sont produits, donne l'impression d'être entièrement maître d'elle-même ». Sans doute son âme japonaise fusionnelle devait-elle être touchée à distance par les radiations et le séisme. Et de dévaloriser l'intérêt « trouble » des Occidentaux pour les catastrophes contre le sentiment de « la fragilité, l'impermanence, l'évanescence [comme] manière japonaise d'apprécier la beauté et de faire l'expérience de l'existence ». On peut admettre que le stoïcisme et l'épicurisme se rejoignent dans un pays qui connaît souvent des tremblements de terre. On sait d'ailleurs que cette attitude existe aussi en Californie, au grand étonnement des touristes.

Ce dénigrement assez général de la sensiblerie occidentale (ou autre) contre le calme olympien de cette culture japonaise idéalisée est assez malsain. Lachaud semble considérer bizarrement que l'intérêt occidental pour la catastrophe, certes médiatisé par la culture, relève d'un manque de souci pour les victimes, contrairement à la compassion ontologique nipponne. Le nombre même des commentaires qui approuvent ses clichés le contredit.

On peut admettre une maladresse pour parler des cultures différentes (ce qui est un problème dans le cas d'un spécialiste). Mais s'il ne faut pas voir dans l'absence de manifestation émotive un comportement culturel fataliste, holiste, soumis, etc., la meilleure façon d'en parler serait sans doute d'identifier des différences individuelles au lieu de retomber dans les généralités. Ces particularités existent, bien évidemment, mais peut-être le modèle culturel japonais consiste-t-il à ne pas les mettre en valeur en toutes les circonstances ? Ce qui produit bien quand même une apparence holiste. Si les choses ne sont pas ce qu'elles ont l'air d'être, une apparence différente manifeste bien un code culturel. Il est contradictoire d'insinuer une différence de nature marquée par le « non-dit », qui laisse place à toutes les interprétations - car ces conjectures sont forcément fondées sur une humanité partagée.

On pourrait au contraire voir dans cette idéalisation une référence à une race de seigneurs, dont on connaît le comportement pendant la Seconde Guerre mondiale envers les Chinois et les prisonniers. Si les Japonais ont changé, c'est donc récent, et cela ne relève certainement pas de la tradition. Ces intellectuels qui valorisent le stoïcisme japonais oublient sans doute que l'idéal stoïcien, sur le modèle romain (pourtant mentionné par Slama), était celui qui avait cours, il n'y a pas si longtemps, en Occident. C'était aussi un idéal aristocratique qui pouvait mépriser le peuple résigné, la morale d'esclave, etc. La Révolution française, les révoltes sociales (et d'esclaves), ont renversé cette image d'idéologues élitistes. J'ai déjà signalé le cas de Max Scheler qui idéalisait le cadre féodal où chacun restait à sa place (pourquoi pense-t-on immédiatement au Japon ?) et qui accuse ceux qui s'en détachent du « ressentiment » qui est le sien (ou celui des aristocrates déchus auxquels il s'identifie littérairement). Le fameux livre de Takeo DOI, Le Jeu de l'indulgence : Etude de psychologie fondée sur le concept japonais d'amae, se réfère d'ailleurs aussi à Scheler (d'après mes souvenirs).

Un article de Rue89, « Non, les Tokyoïtes ne sont pas zen. Oui, ils ont peur », traitait donc de cette question. Mais de nombreux commentaires reprenaient quand même le cliché nipponolâtre et l'auto-flagellation. Je les ai contredits en ces termes :

« Il faudrait surtout ajouter que les Occidentaux sont aussi éduqués pour montrer leurs émotions (en particulier au cinéma, et surtout les actrices). Ce qui est intéressant dans cette histoire, comme pour 'le paradoxe du comédien' de Diderot, c'est donc que l'expressivité ou la non-expressivité ne dit rien sur les émotions réelles ! »

Cet idéal de sensibilité est un modèle récent, hollywoodien, auquel on doit se conformer. C'est ça, la culture (bis) ! Il est possible que les Japonais occidentalisés le subissent aussi. Mais il est aussi possible qu'ils se conforment au modèle hollywoodien de l'Asiatique maître zen ou de karaté (puisque le modèle traditionnel japonais était celui de l'élite et non du peuple). Chacun doit s'arranger avec ces modèles, plus ou moins schématiques, offerts par les cultures locales ou la culture internationale. Cela ne dit rien des sentiments réels, s'ils existent. C'est valable pour les Japonais comme les Occidentaux, et les autres, qui peuvent être individuellement sensibles ou indifférents, sans forcément le manifester, ou en le manifestant de manière stéréotypée et insincère. Je vois mal un Japonais dire publiquement qu'il se fout des autres dans de pareilles circonstances, même si c'est le cas, ou s'il est simplement satisfait d'être passé à travers les gouttes (mais je ne voudrais pas non plus les sous-estimer).

Effectivement, on se dit qu'il est plus probable que les Occidentaux, et en particulier les Français, auront davantage tendance à râler et à se livrer à des considérations générales. Je ne voudrais cependant pas sous-estimer non plus les Japonais, qui peuvent le faire aussi à leur façon, mais avec la même valeur, et qui sera compris comme telle. Par définition, en cas de différences culturelles, un code est forcément compris par les autochtones. C'est cela une culture (ter) !

Cette notion de panique occidentale est d'ailleurs douteuse. Certains ont d'ailleurs remarqué, toujours sur Rue89, que les Français n'avaient pas paniqué dans les catastrophes récentes ou les attentats que nous avons connus. Par contre, une fois le choc passé, des récriminations se sont manifestées davantage, de façon plus explicite. Une véritable analyse culturelle consisterait à comprendre les façons considérées comme plus subtiles des Japonais pour manifester leur mécontentement au lieu d'imaginer ce qu'il faut bien appeler un fatalisme, tout en refusant de l'admettre.

L'explication de Pinguet exhumée par Slama, qui oppose la transcendance platonicienne/chrétienne au bouddhisme sans représentation de l'au-delà, pourrait être la bonne, à condition d'éviter de reproduire le malentendu spiritualiste occidental. L'interprétation, reposant sur la transcendance, qui fait de l'attitude japonaise une haute qualité de l'âme, tend à générer une logique aristocratique. Inversement, si la mort fait partie de la vie et que tout est ici bas, cela nous renvoie plutôt à ce que l'Occident appellerait un strict matérialisme. Contrairement à ce que conclut Lachaud, cela ne débouche donc pas sur l'espoir. D'où l'impression factuelle de résignation et de fatalisme, qui se trouve justifiée.

En tout cas, on peut toujours remarquer que ceux qui idéalisent le silence sont très bavards, et que leur exaltation du stoïcisme n'a d'égal que leurs éternelles jérémiades, qui les rendent conformes à la culture locale dont ils déplorent assez classiquement la décadence. Ce genre de rengaines culturelles obligées relève surtout de l'impuissance face au destin qui frappe durement, ou du manque d'imagination. S'il fallait une confirmation du matérialisme orientalo-universel, on est bien obligé d'observer que les supposées forces de l'esprit japonais ont été impuissantes face aux forces matérielles, telluriques, aquatiques et atomiques. Il est finalement normal que chacun se raccroche à ce qu'il a.

Jacques Bolo

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