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Économie / Politique / Société - Mars 2011

« Désespérance sociale », mon cul !

Le sondage qui tue

Après un bon sondage en janvier, un nouveau sondage Harris Interactive a placé Marine Le Pen en tête des candidats à la future présidentielle de 2012, quelques points devant Sarkozy et Martine Aubry. La première réaction des politiques et des intellos a été la minimisation du phénomène (avec le classique « un sondage est une photographie de l'opinion à un moment donné », etc.) et la contestation plus spécifique de la méthodologie (outre les pinaillages classiques sur l'échantillon et les candidats déclarés, la marge d'erreur, le sondeur a commis l'imprudence de payer les participants, comme révélé par Médiapart). Et sur le fond, les faux culs ont attribué ce score à la « désespérance sociale ».

En termes intellectuels, on appelle ça de la « dénégation ». On parle aussi de « réduction de la dissonance cognitive ». Plus couramment, on peut parler de « vouloir casser le thermomètre » ou « se cacher derrière son petit doigt ». Le populo n'est pas plus con que les intellos. C'est bien simple, on en vient presque à préférer les conneries de Zemmour (voir ce mois-ci), et on le comprend mieux quand il parle de politiquement correct. Mais bon, ce n'est pas parce que les antiracistes sont minables que le racisme est légitime. L'impression qui subsiste est celle d'être cerné par les cons. C'est ça qui est désespérant !

Pour excuser ces intentions de vote pour le FN, on nous a donc resservi le coup de la « désespérance sociale des classes populaires », du « Front national, premier parti ouvrier de France », et autres clichés pitoyables qui reprennent le discours du malade, de la gauche donc. C'est d'ailleurs celui de Zemmour qui regrette, au fond, la vieille opposition gauche/droite du temps de la guerre froide, où la gauche était de gauche et où les ouvriers ressemblaient à Jean Gabin. Bref, il aurait pu être de gauche à cette époque, c'est dire si le discours de gauche ouvriériste était déjà très con. Pour vous dire, le drame des populistes comme Zemmour, Le Pen et Mélenchon, c'est que depuis que les fils d'ouvriers vont à l'école, ils apprennent l'économie et deviennent des bobos écolos mondialistes. C'est à désespérer de pousser à faire des études.

Populisme par incompétence

Désespérance mon cul ! Quand un ouvrier vote FN, il sait bien pour qui et pour quoi il vote. Il vote pour foutre les immigrés dehors. Je ne suis d'ailleurs pas très sûr que les ouvriers votent pour le FN, parce qu'en France, les ouvriers (ou assimilés), c'est plutôt des immigrés. Or de nombreux immigrés ne sont pas naturalisés et n'ont donc pas le droit de vote, ou ne sont pas inscrits sur les listes électorales, ou ne votent pas. Quand on parle de désespérance populaire à propos du FN, on exclut déjà les immigrés du peuple. On est déjà dans la logique du Front national.

Le populisme, sous prétexte d'étymologie, est censé représenter le peuple et la démocratie, contre l'élitisme. Le populaire serait d'ailleurs considéré comme toujours de gauche et le populisme de droite (poujadisme), ce qui ne résout donc rien. En fait, il y a toujours eu un marché pour les thèses considérées comme d'extrême droite, avec un soutien populaire. Et l'autoritarisme était traditionnellement assumé par la droite bonapartiste ou la gauche stalinienne qui prétendaient représenter le peuple. On connaît le thème brechtien, démago par antiphrase : « le peuple a trahi la confiance du régime ! [...] ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d'en élire un autre ! ». Ben, pourquoi pas ? Si le peuple se trompe, j'emmerde le peuple !

Le problème de la gauche et de l'extrême gauche est précisément une sorte de démagogie rousseauiste, qui bascule dans le populisme au moment où elle choisit le peuple, c'est-à-dire la démagogie, contre la vérité. Le « peuple » n'existe pas. Ce qui existe, ce sont des arguments vrais ou faux. On sait très bien quand on choisit un argument faux parce qu'« il est peuple ». On n'est pas tombé de la dernière pluie. Le « populisme », c'est bien ici le politiquement correct pour « racisme », et pour « racisme populaire » qui sous-entend que le peuple, et surtout les électeurs, sont des cons racistes, mais qu'il ne faut pas le dire (politiquement correct). Ce que d'ailleurs je considère comme largement faux, puisque j'ai déjà eu l'occasion d'attribuer le phénomène en question à l'incompétence des intellectuels à penser la modernité et à ressasser le discours maurrassien. Ce n'est pas le peuple contre l'élite. C'est un débat entre intellectuels, et le populisme consiste plutôt à jouer sur le passéisme [1]. Le peuple, en confiance, du fait du classicisme scolaire, croit simplement que c'est le nec plus ultra de la pensée.

Le populisme démagogique est coutumier à gauche. Le vingtième siècle a passé son temps à nous bassiner avec la dictature du prolétariat et à jouer à plus ouvriériste que moi tu meurs. Le fond de ce discours concerne simplement une manipulation politique interne pour éliminer les concurrents. L'illusion est sans doute de croire à une sorte de millénarisme de la terre sans mal où l'on pourrait se reposer, entre camarades du parti, sans risquer les coups fourrés. Mais on sait bien que ces organisations sont des paniers de crabes. Le processus de résistance à la démagogie existera toujours et le travail devra toujours être recommencé. Et ce n'est pas gagné.

La montée du FN n'est pas une surprise. La perspective que tout le monde craint pour 2012 est la reproduction de la situation de 2002, où le candidat de gauche trop sûr de lui avait été éliminé. Depuis, tous les partis en rajoutent dans le populisme comme seule réponse. Comme je le disais, la nouvelle situation est que ce sont les deux extrêmes qui tirent les ficelles :

« Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon [...] prétendent tous deux être au second tour en se passant d'un accord avec la droite et la gauche parlementaires, car ils visent une légitimité populaire directe. J'en avais conclu qu'ils nous refaisaient le coup du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen qui avait vu la victoire du « non » grâce à l'union des souverainistes de gauche et de droite, extrêmes ou non. Et cela pourrait effectivement marcher si la droite et la gauche sont divisées comme la gauche l'était en 2002. »

Le score de Marine Le Pen dans le sondage indique plutôt l'état pitoyable de l'opinion et des politiciens. Le simple fait que la question de sa présence au second tour se pose, et à plus forte raison de sa victoire, montre que l'idéologie du FN domine déjà la vie politique. On sait très bien ce qui s'est passé. En 2002, après son élection plébiscitaire (82%), l'erreur de Chirac a été de ne pas constituer un front républicain et la raison en était déjà la prégnance des idées d'extrême droite, outre son côté magouilleur qui a fait une OPA sur le centre et les libéraux. Sarkozy a donc tenu compte de ces réalités en jouant la carte sécuritaire et l'a emporté. Il faut bien constater qu'il a essayé de constituer un semblant de front républicain avec le gaullisme de Guaino et l'ouverture à gauche. Mais le fait qu'il ait choisi Besson a plombé l'ambiance et son ambition à concentrer tous les pouvoirs et à s'occuper de tout a tout gâché. Il en est réduit à faire du FN light qui mécontente tout le monde, FN compris, qui fait dans la surenchère, comme de vulgaires gauchistes.

Le problème de la gauche et de la droite est qu'elles ne comprennent pas la situation, à supposer qu'elles n'aient jamais compris quoi que ce soit. Le centralisme français permet à la classe dirigeante de faire fonctionner la machine administrative avec très peu d'efforts, en s'appuyant sur les puissants lobbies (et des dessous de table) de quelques grandes entreprises. L'étatisme et la xénophobie sont les deux mamelles de la politique française. L'extrême droite et l'extrême gauche en sont les intellectualisations populistes.

Résumé des épisodes précédents

Les populistes de droite et de gauche ne comprennent pas la nouvelle réalité des classes moyennes et leur proposent un modèle qui cultive les insatisfactions des petites différences en rêvant de richesses et en redoutant une précarité qui ne les concerne pas. Outre que la France est un pays riche (on se compare alors au Luxembourg pour se prendre pour le tiers monde), le problème peut se réduire pour la plupart à mieux gérer son budget. On sait que la question, comme en Amérique, se résout par le surendettement, autant pour les ménages que pour les organismes publics. Ce qui ne peut plus durer. On appelle ça « la crise ». Mais le drame se réduit, le plus souvent, à ne pas partir en vacances.

Dans un article précédent (voir « Populistes contre bobos »), j'ai montré la nouvelle sociologie que ne comprennent pas les populistes. En fait, contrairement à ce qu'on entend, l'ascenseur social a trop bien marché. Une classe moyenne majoritaire remplace (avantageusement) le tiers état et refile le mistigri à un reliquat d'exclus (qui remplace le sous-prolétariat) :

                     
                     
                     
                     
                     
Situation ancienne : "Tiers état" majoritaire
                     
                     
                     
                     
                     
Situation nouvelle : Classe moyenne majoritaire

J'ai souligné que le « stade Dubaï du capitalisme » avec ses ghettos de riches justifie le rejet de l'immigré par le « droit de cité » (permis de circuler). Nous avons vu ce mois-ci que Zemmour a légitimé explicitement l'apartheid sous les applaudissements de députés de l'UMP qui anticipaient le score de Marine Le Pen (offre de services ?). J'avais aussi identifié ce genre de situation comme un « modèle antillais », isolationniste en quelque sorte, qui est souhaité paradoxalement par les populistes.

Le déplacement de Marine Le Pen à Lampedusa montre la limitation intellectuelle pavlovienne de l'extrême-droite. Il se passe des révolutions dans le monde arabe, on pense « arabe = immigration », alors que les flux migratoires existent indépendamment. Les intellectuels n'ont pas fait mieux en pensant « arabe = intégristes ». On a pourtant vu des Égyptiens qui parlaient français (pour les Tunisiens, on le savait), comme de vulgaires Roumains au moment de la chute de Nicolae Ceausescu, et les imbéciles cultivés de service allaient chercher les frères musulmans. Il faut dire que les imbéciles auxquels je pense ne surfent pas sur Internet, contrairement aux jeunes Arabes ! Le problème d'intégration n'est pas le maurrassisme identitaire, mais celui de la réalité contemporaine internationale.

Face à la « montée » du FN, la gauche fait toujours la même erreur que je mentionnais déjà l'an dernier, à propos du discours de Sarkozy sur les Roms. Cette erreur :

« que lui reprochent d'ailleurs toujours la droite en général et Sarkozy en particulier. Un certain angélisme consiste à confondre le pays légal des grands principes avec le pays réel qui régresse à une idéologie raciste. C'est aussi une question de défaillance éducative. L'illusion fondamentale obéit à une sorte de « modèle iranien ». [...] On a trop cru que ce pays se modernisait à l'époque du Shah, à marche forcée, et en fermant les yeux sur la dictature et la torture, alors que persistait une idéologie rétrograde qui a finalement fait sa « révolution islamique » [populiste]. C'est aussi le cas de la « révolution conservatrice » aux États-Unis (du créationnisme à Sarah Palin et aux tea-parties). Les intellectuels de gauche et les bobos croient toujours un peu trop vite que « c'est arrivé » et abandonnent l'éducation patiente qui permet que ça arrive (méfait de la méthode globale). »

J'ai aussi montré que la solution populiste de viser les immigrés et de fermer les frontières n'était valide que dans un marché qui correspondait à la solution coloniale (qui profitait au populo de gauche et de droite au détriment de l'indigène). Dans un monde ouvert, cette stratégie n'est plus possible du fait de la concurrence (non faussée). Une fermeture (aux pauvres) est possible en jouant la carte du luxe, des terroirs et du tourisme, orientée vers les riches du monde, qui sont plus nombreux aujourd'hui. C'est un peu ce qui est en train de se passer. Il reste que le luxe était fait par des petites mains qui avaient une bonne qualification, mais des bas salaires. C'est pour maintenir ces bas salaires que les patrons remplacent les Français par des immigrés sur le sol national. L'alternative de faire fabriquer à l'étranger dilue la qualification très rapidement. Reste la solution de créateurs free-lance mobiles et bien payés : des bobos, quoi !

Mondialisation en noir et blanc

Le problème de toutes ces adaptations est qu'elles ne bénéficieront sans doute pas à tous les Français. Les classes populaires arriérées sont sur la touche et votent FN pour virer les derniers immigrés arrivés. Mais cela ne devrait pas suffire, à moins de virer tous les précédents, italiens, espagnols, portugais, polonais, juifs, etc. Ça va faire de monde, et on ne va pas se faire bien voir !

L'idéologie FN croit détenir une vérité que personne ne voudrait admettre par « politiquement correct ». La question n'est pas de nier l'inconvénient de la concurrence (interne ou externe) sur le marché de l'emploi. Rappelons que le monde est plein d'étrangers. L'erreur de l'extrême droite consiste à ne pas voir les avantages de la présence des immigrés récents (outre l'humanisme gnangnan). Tout simplement, chaque situation a des inconvénients et des avantages : faire baisser le coût du travail est un inconvénient pour le salarié, mais un avantage pour le consommateur. Ces dernières décennies ont vu baisser le coût des produits depuis l'époque des transistors japonais bon marché jusqu'aux produits chinois actuels. On croit peut-être qu'on aurait plus de travail et de meilleurs salaires s'il n'y avait pas d'immigrés et d'importations, mais les produits coûteraient plus cher et on ne pourrait pas les acheter.

J'ai aussi déjà parlé du fait que l'immigration avait sans doute retardé les délocalisations et favorisé les exportations des produits fabriqués par ces immigrés mal payés. Mieux payer des Français aurait rendu les produits inexportables. Le marché du luxe n'était pas encore disponible dans les pays émergents. L'Allemagne a pris ce marché, qui n'est pas extensible non plus. Nous sommes en concurrence avec nos partenaires qui sont aussi nos clients. On n'est plus dans la situation coloniale qui donnait à la métropole un débouché réservé.

Du fait de la présence des immigrés, il faut aussi prendre en compte une consommation intérieure plus élevée. De ce point de vue, les colonies ont été délocalisées sur place. Les concurrents « de souche » doivent l'inclure dans leur bilan. C'est vrai non seulement dans la consommation courante, mais dans les services, dont les populistes xénophobes voient seulement les coûts (équipements, éducation, sécurité sociale, etc.), identifiés à l'assistanat [2]. Ils ne tiennent pas compte des bénéficiaires primaires que sont les fonctionnaires (statutairement nationaux) et les contractants et exploitants pour les fournitures correspondantes. Comme on peut considérer que les immigrés ont été exploités pendant quarante ou cinquante ans pour en financer le coût, le solde est donc positif en faveur des Français de souche ou d'immigration plus ancienne. J'ai aussi parlé des retraites « cristallisées ». À moins qu'il ne faille pas le dire tout haut.

La promotion sociale correspondante est aussi à inscrire au bénéfice des Blancs qui n'auraient pas les postes d'encadrement des autres s'ils n'étaient pas là. La régie Renault vient d'être condamnée, le 12 décembre 2005, pour discrimination, bien qu'elle ait eu pour PDG celui qui devait devenir président de la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité), ce qui fait rire l'ensemble des galaxies, selon mes sources. Le discours (nazi) sur les millions d'emplois que les immigrés prennent aux Français n'est pas très sérieux, du fait de la contraction de la population qui impliquerait donc une réduction de l'activité, et la baisse de qualification correspondante (outre le chômage possible avec les contraintes mentionnées). Les pauvres blancs peuvent toujours croire que les patrons les auraient plus augmentés que les immigrés s'ils étaient à leur place pour faire les sales boulots. On peut aussi en douter. En général, l'estime sociale va avec la place dans la hiérarchie. On peut supposer que le statut du beur irait avec l'argent du beur.

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. Il est bien naturel que les élites modernistes soient souvent un peu ridicules, surtout en se croyant d'avant-garde, alors que leurs innovations devront évidemment être sélectionnées par l'histoire. La critique des bobos est donc légitime. Mais c'est bien aussi dans la recherche, dans tous les domaines, que se forge l'avenir. C'est aussi une permanence. Le véritable problème est l'incertitude du résultat qui conduit à se réfugier dans le passé, et dans le kitsch. On remarque d'ailleurs que le kitsch est actuellement très à la mode. [Retour]

2. La blague raciste sur sa page Facebook, qui a valu à la conseillère générale de l'Ardèche, Josiane Plataret, sa suspension de l'UMP finissait par :

« [...] L'ange lui demande de faire son quatrième et dernier voeux et, sans attendre, l'Arabe répond :
« Ji voudri ni plou travailli et gagni beaucoup di l'argent, sans rien foutre ! »
Pouffff ....et il redevient, arabe, aux yeux bruns, basané et cheveux frisés, avec, dans ses poches de veste, sa carte CMU, son relevé des allocations familiales, son inscription à pôle emploi, son attestation d'APL, sa carte de transports gratuits »
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