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Démographie - Janvier 2011

Idéologie nataliste

Le 19 janvier 2011, Direct Matin, quotidien gratuit parisien, s'est fendu d'un article de fond, pleine page : « Le baby-boom anticrise », pour se féliciter du taux de fécondité record en France (2,01 enfants par femme), du franchissement de la barre des 65 millions d'habitants, et de l'accroissement de la population (358 000 en un an), « et ce, malgré la récession ». La comparaison de l'accroissement de la population française depuis trente ans (18%) avec le reste de l'Europe (10%) reprend les délires natalistes de la rivalité avec l'Allemagne de la fin du XIXe siècle - début du XXe, comme motif de satisfaction. L'heure de la revanche a sonné. Préparons-nous à l'assaut !

Nous avons vu le mois dernier (« 'Le dessous des cartes' démographiques »), et dans les épisodes malthusiens précédents, que je ne considérais pas l'accroissement démographique comme un bienfait. On peut compléter, grâce à l'actualité des révoltes ivoiro-tuniso-égyptiennes étudiées ce mois-ci, que j'attribue d'abord à la croissance démographique incontrôlée de ces pays depuis les années soixante (respectivement de 3 à 21 millions, de 3,5 à 10 millions, de 30 à 85 millions).

Le chômage des jeunes souvent diplômés de ces pays là, dont les révoltes se sont produites pour cause d'accaparement ben-aliste, peut être généralisé aux jeunes des banlieues françaises pour des raisons démographiques, comme je l'ai fait dans l'article précédent. Notons qu'en France, des imposteurs (tout aussi ben-alistes) reprochent aux jeunes issus de l'immigration une « non-intégration communautariste antirépublicaine ». Ce qui « dans un sens » est bien le cas. « Dans un sens », mais dans l'autre ! C'est celui qui dit qui est.

Dans « Malthusianisme écologique ou démographique ? », en me servant déjà de l'exemple du Sud, pour les cas du Mali, du Maroc et du Kenya entre 1983 et 2005, j'avais montré que la croissance (respectivement 1247%, 824%, 724%) avait été minorée par l'accroissement de la population (à 711%, 549%, 415%, ce qui n'est pas si mal). Même si cet accroissement démographique est parfaitement normal dans un premier temps, il est aussi raisonnable de ne pas le présenter comme seul modèle économique pour obtenir la croissance.

Il devrait même être possible de profiter des acquis technologiques pour diminuer la population quand un mode de production plus moderne exige moins de producteurs. C'est spécialement vrai dans l'agriculture, et c'est entériné par l'exode rural. Mais on observe aussi cette diminution dans l'industrie et les services. On le sait, l'objectif nataliste était celui d'une France pétainiste vouée à l'agriculture, tandis que l'Allemagne serait industrielle, dans la grande Europe nouvelle.

Dans les années 1950-1980, les seules compétences en orientation professionnelle, de la part des enseignants, consistaient à dire aux mauvais élèves que « l'agriculture manque de bras ». Ce qui pouvait être une plaisanterie, en souvenir de ce que les professeurs avaient eux-mêmes entendu dans leur jeunesse. Mais on a vu mieux comme conseils, outre le principe d'élimination comme seul modèle, reproduit aujourd'hui dans les jeux télévisés. Le secteur agricole, qui occupait 50% au début du XXe siècle, est passé de 30 à 8% de la population active pendant cette période (3,5% aujourd'hui).

En France, cette augmentation de la natalité, idéalisée par les politiques, a bénéficié, comme le souligne l'article de Direct Matin, d'un système d'aide permettant l'activité féminine, qui nous différencie de nos partenaires. Elle explique sans doute partiellement cette croissance, encore que le taux de natalité des immigrés récents soit plus probable. Mais le résultat est plutôt d'augmenter les consommateurs que la productivité, contrairement à l'Allemagne.

En France, ce qui a manqué est surtout une politique adéquate du logement, qui a accusé un retard permanent depuis le fameux appel de l'abbé Pierre, hiver 1954. On en subit les conséquences actuellement avec la hausse des prix des loyers et à l'acquisition. Ce n'est pourtant pas la place qui manque. La densité de la population française est inférieure d'un facteur deux, trois ou quatre à celle de nos voisins : Allemagne, Belgique, Royaume uni, Hollande. Mais il est vrai que l'habitat est beaucoup plus concentré en France. Les restrictions à la construction pour des motifs divers, écologiques, mais surtout monopolistiques, font le reste. Loin d'incarner le dynamisme, la natalité procure une rente aux propriétaires et diminue donc le pouvoir d'achat.

L'hypocrite rejet des immigrés concerne également le déséquilibre de la démographie professionnelle. Les sans-papiers sont maintenus dans un statut marginal (qui règne partout, même dans les administrations). Ce n'est que le moyen de masquer les effets d'une baisse relative des revenus en divisant la population en travailleurs avec et sans droits et en les montant les uns contre les autres. Ceux qui rejettent les immigrés ont d'ailleurs une conception qui tient compte de la concurrence, mais qui ne tient pas compte des avantages que procurent le travail sous-payé et la flexibilité, pour les patrons ou ceux qui bénéficient de la sécurité. Outre la question des jeunes beurs, mentionnée plus haut, j'avais souligné que l'immigration avait surtout retardé les délocalisations. Cet apport démographique a aussi augmenté le marché intérieur (ce qu'on souhaite par le natalisme).

Bref, la démographie est partout, mais la façon traditionnelle de l'utiliser semble généraliser à l'État le « croissez et multipliez ». Ses conséquences doivent être examinées point par point. Au niveau mondial, cette généralisation du « toujours plus » atteint aujourd'hui ses limites.

Jacques Bolo

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